Vous êtes ici : Accueil > Archives (1993-20... > De la brièveté en li... > Félix le Bref échos...

Félix le Bref échos fugaces & lumière brève : le compendieux est Fénéon

frPublié en ligne le 28 mai 2013

Par Jacques-Philippe SAINT-GÉRAND

1L'anthologie publiée naguère par Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin, L'Esprit fumiste et les rires fin de siècle1 montre – à l'évidence – la fortune des formes d'écriture brèves à la fin du XIXe siècle.

2Les éditeurs attribuent cette faveur à la tendance d'époque qui rend indistinctes, sous le regard désabusé, les frontières du bon sens et de la déraison : le caractère problématique de l'argumentation des énoncés produits par cette recherche d'une cursivité minimaliste, très souvent indécidables d'ailleurs au regard d'une logique binaire traditionnelle, s'ajoute à l'irreprésentabilité foncière de contenus dé-référencialisés, pour produire une matière verbale dont la densité formelle résume simultanément la puissance idéologique de dérision et la pernicieuse toxicité esthétique. En effet, le bref marque généralement ici les limites mêmes du langage de la représentation, et ses faillites, tout en magnifiant par concentration sa puissance de cristal de quartz poétique, insensible aux variations extérieures, et produisant sans cesse les mêmes lumineuses radiations oniriques :

Le geste est une boursouflure de la pensée2.

3D. Grojnowski et B. Sarrazin classent les produits de cet art sous diverses rubriques qui tentent, plus ou moins adroitement, de cerner les genres classiques pris à parti et dérangés par ces trublions de la littérature qui se dissimulent parfois sous des noms célèbres. Mallarmé et Paul-Jean Toulet illustrent la poésie ; les fables, qui – très significativement – se distinguent de la précédente, font intervenir Alphonse Allais, Willy et Maurice Donnay ; le bestiaire est honoré des présences de Jules Renard et d'Apollinaire ; tandis que les dictionnaires et répertoires font renaître les Binettes contemporaines de Commerson (1861) à côté des idées reçues de Flaubert et de certaines Vignettes de Bloy. Le genre des idées et pensées, encore plus formellement instable, juxtapose Forneret, Vivier, Allais, Renard, peu avant qu'un Bric-à-brac de circonstance ne convoque André Gill, Alfred Jarry, Lautrec et Cami. Dans cette série, une sous-section spécifique est consacrée au genre de la nouvelle, dans laquelle Jules Renard sert en quelque sorte de faire valoir à Fénéon.

4Comme l'apprennent les meilleures notices biographiques, Félix Fénéon est né à Tunis en 1861 ; il est mort à Paris en 1944, soulageant ses ennemis, déploré de ses amis, et orphelinant en quelque sorte Jean Paulhan. Critique littéraire et journaliste brillant, Fénéon a amplement mérité le surnom d'« Éminence grise du symbolisme » qui lui a été accordé.

5Non seulement par son ouvrage de 1886, Les Impressionnistes, mais par son activité éditoriale au service de Mallarmé et de Laforgue et surtout de Rimbaud3. Une telle activité avant-gardiste pour l'époque en matière d'es­thétique générale, ne pouvait manquer d'avoir des conséquences dans les domaines connexes de la vie quotidienne et des engagements socio-politiques de l'individu : Fénéon est arrêté sur dénonciation comme anarchiste le 25 avril 1894, après que la police a découvert dans son bureau du Ministère de la guerre six détonateurs cachés entre les dossiers d'approvisionnement du camp mili­taire de La Courtine… Mais le journaliste avait déjà fait le choix de conférer aux jeux et aux chocs de mots « chargés à la glyoxyline et à la nitromannite » un pouvoir bien plus explosif…

6Secrétaire de provocation à la rédaction de la Libre Revue, de La Vogue, puis de la Revue blanche, toujours séduit par un ravacholisme libertaire, Fénéon quitta Le Figaro en 1906 et donna beaucoup de lui-même pour la défense des causes incertaines de la liberté et de la justice dans cet autre quotidien qu'était Le Matin.

7Auteur problématique lui-même de quatre contes sur commande4 – il n'a jamais réussi à dépasser la table des matières du roman qu'il projetait d'écrire dès 1883 : La Muselée !…, Fénéon met sa plume pseudonymique au service de thèses considérées par la bourgeoisie comme anti-sociales : le Professeur Cayley, victime de la présure, Emile Hilde, ce redoutable écho de la délocution, Porphyre Kalougine, un slave anarchiste couleur de pourpre,Gil de Bache – le pirate portugais !, Ottoman Philléon, Élie Ménéon, Thérèse, Denise, Les Uns, Les Semeurs, passim, bref, Polynôme, comme le surnommait Willy, lèguent aux journaux et aux revues le fruit de leurs réflexions amères et coruscantes, destinées à déstabiliser le conformisme et à faire s'étonner les idées reçues.

8Propriétaire en transit d'une galerie de peinture, après avoir été vendeur de tableaux pour Bernheim-Jeune, Fénéon fit connaître les noms et les œuvres de Signac, Matisse, Marquet, Van Dongen, et de cet autre heureux qu'était Valloton. C'est donc essentiellement le critique d'art, célébré par Mallarmé et Valéry pour la finesse, la force, l'acuité, la perspicacité de ses jugements critiques, qui, en Fénéon, est passé à la postérité. Il est aujourd'hui resté pour nous le prototype d'un individualisme exigeant, prônant la liberté créatrice, l'insoumission aux dogmes et la recherche de nouvelles valeurs esthétiques.

9On en a d'autant plus aisément oublié l'humoriste énigmatique, le rédacteur impassible de ces Nouvelles en trois lignes5 qui, du 10 octobre 1905, date présumée de la publication des premiers textes dans Le Matin, jusqu'à la fin de novembre 1906, semèrent le doute, l'incertitude ou la confusion dans l'esprit des lecteurs par la malignité de leur insertion dans le contexte de la page de journal. Le Matin, effectivement soucieux de se définir comme le quotidien le plus riche d'informations diverses, et le plus désireux de présenter à ses lecteurs - à l'époque de l'Orient express, des premières automobiles, des grands paquebots et du télégraphe – un panorama de l'actualité parisienne, française, européenne, internationale, mondiale, planétaire, s'adonne alors à la collection de dépêches – brèves par nécessité de vecteur ! – susceptibles de donner accès à l'incessante et protéiforme activité des êtres humains, saisis au plus près de leurs préoccupations et de leurs ratios existentiels quotidiens : amours, crimes, transports, revendications sociales, politique, etc. Mêlés à de réelles dépêches émanées de correspondants particuliers ou de la très officielle agence Havas, les récits sarcastiques non signés de Fénéon se colorent par immersion d'une teinte de plausibilité qui accréditent les reflets illusoire de réalisme quotidien que certains lecteurs crurent pouvoir y discerner à l'époque comme l'expression des intérêts contemporains :

1.900 concurrents de « la Gaule niortaise » péchaient hier dans la Sèvre, et 15.000 curieux excitaient le poisson à mordre [1209, 180].

10Si l'on admet que travailler une forme brève consiste moins dans la description singulière de ses qualités formelles extrinsèques, évaluées à l'aune variable des termes qui la constitue, que dans l'appréhension des facteurs généraux de condensation inscrivant l'instantané dans le langage en évitant la digression ou l'amplification qui feraient paradoxalement de l'écriture un obstacle à la saisie de l'objet, on doit conclure – pour reprendre l'antique distinction de toute herméneutique duelle – que l'étude de la brièveté est moins affaire de lettre que d'esprit. À travers les textes de Fénéon, j'examinerai donc successivement les marques spirituelles de l'actualité, de la fictionnalité, et de la fonctionnalité, qui, aujourd'hui, dans l'espace de trois lignes enferment encore pour nous tout un espace ouvert de brièveté.

I - Une actualité tissée de trois fils de lin

11a) L’actualité linguistique d'un énoncé résulte – comme chacun sait – de son actualisation, c'est-à-dire de son appropriation hic et nunc par un ego dont la double coordination assure l'irrécusable instantanéité, quel que soit par ailleurs le temps opératif – si minime soit-il – nécessaire selon Guillaume à la mise en œuvre des procédures de grammatisation de la pensée. C'est de cette instantanéité au présent que procèdent les grandes articulations passées et futures del'aspectualité et de la temporalité, etl'organisation même de la narrativité. Les textes de Fénéon, à cet égard, se caractérisent par une force de conviction peu commune et paradoxale qui réside principalement dans l'éviction des fonctions de repérage traditionnellement liées au verbe supporté par une instance d'énonciation. L'instance se dilue désormais dans l'anonymat du télégraphe :

Plus de pipes de bruyère. Les ouvriers de Saint-Claude chôment en attendant qu'on les leur paye mieux. (Havas) [16, 38].

12Le présent ne marque plus ici que la coïncidence inversée de la cause et de la conséquence. Dans un contexte insistant sur les circonstances aspectuelles de l'action principale, le présent peut être aussi inséré comme le lieu permettant de réunir symboliquement l'antériorité de la cause explicative et celle de la cause fortuite incidente :

D'avoir bu une fiole de vitriol, Marcel Portamène, de Saint-Maur, meurt à trois ans ; ses parents se promenaient dans leur jardin [647,112].

13L'ellipse d'un élément verbal au présent, nécessaire cependant à la narrativisation du fait représenté, peut contribuer à renforcer d'autant l'expression entendue de la conséquence imprévue :

Un cadavre carbonisé, tel l'aspect de Mme Desméat, d'Alfortville, victime d'une lampe à pétrole. Pourtant, elle respire encore [656,113].

14Fénéon peut même recourir à une succession de faits nominaux suspendus à une interrogation qui laisse à l'infinitif le soin d'ouvrir au présent toutes les perspectives nécessaires sur l'avenir. Le seul point d'ancrage temporel permettant au futur de se déployer dans ces conditions consiste alors dans le présentatif « voici », indexant – sous forme quasiment impérative – la raison secrète d'une question destinée à tisser dans la trame des jours le fil discret de cette obsession d'époque qu'évoquent les fumeuses volutes de la volupté :

Comment fumer ? Après les pipiers de Saint-Claude, voici en grève les papiers-à-cigarettiers de Saint-Girons (Dép. part.) [758,126].

15Le prestige du nom célèbre, associé aux coordonnées spatio-temporelles du présent, faisant saillir les effets pervers d'une socialité revue et corrigée par les fantasmes de ma concierge, peut entrer en collision avec une éventualité à laquelle le subjonctif donne les mêmes marques morphologiques :

Harold Bauer et Casais donnent aujourd'hui à Saint-Sébastien, un concert. En outre, il se peut qu'ils se battent en duel  [468,91].

16L'adjonction sert dès lors de prime au spectacle, et la nouvelle en trois lignes devient le lieu d'une stupéfaction gagée par la célébrité des protagonistes : Quel sera le martyr ? Lorsque les acteurs appartiennent au monde des pecques, le phénomène se réalise de manière analogue, mais son effet tourne à l'objectivation d'un procès délocuté qui met en cause l'intégrité de la société :

Sous des noms toujours neufs, une jeune femme se place comme bonne et vite file, lestée. Gains 25.000 francs. On ne la pince pas [815,133].

17Le présent de 1'accompli et le présent progressif d'un verbe imperfectif peuvent se succéder dans une interférence provocatrice de leurs effets de sens, que je rattacherai ultérieurement à la mise en question des formes du genre romanesque :

Anna Méret, de Brest,voulut sauver sa fille, 5 ans, sur qui un train arrivait. Tamponnées, la mèreest morte, l'enfantmeurt.(Dép. part.) [321,74],

18Lorsque le procès est exprimé à l'aide d'une forme médio-passive, le contenu exprimé échappe presque entièrement à la volonté des individus :

A Bordeaux, dans le monde des pétrins, l'antagonisme entre partisans et adversaires du repos-roulement se fait belliqueux [798, 130].

19Les protagonistes, anonymés et réduits à des postes ou à des effets de rôles, ne servent ici qu'à faire valoir la synapse du conflit réalisée dans ce « repos- roulement » qui fait résonner derrière le mot les échos d'un ordre tout militaire. C'est par ce biais que je passerai à un second caractère de l'actualité, son inscription dans l'historicité de l'époque.

20b) Il ne suffit pas d'actualiser un énoncé pour que son énonciation soit d'actualité ; encore faut-il que les éléments pragmatiques de sa référence soient parfaitement congruents aux intérêts – phobies, désirs, valeurs – de l'époque, et traduisent ou trahissent quelques-unes de ces machinations par lesquelles la société s'empare de l'individu sous couvert des clichés et du convenu qu'elle véhicule. Les Nouvelles en trois lignes constituent, à cet égard, un très riche florilège, une sorte de catalogue Manufrance, délicieusement désuet et provocateur, de ces objets du fantasme populaire devenus aujourd'hui in­trouvables sous cette forme :

A Clichy,un élégant jeune homme s'est jeté sous un fiacre caout­chouté, puis indemne, sous un camion, qui le broya  [99,47].

21Prémonition ou pré-munition pour un exercice de style qui fait de la mort ­ volontaire ou accidentelle le fait divers par excellence de la vie qui était, broyée par les dents du cynisme :

Aux environs de Noisy-sous-École, M. Louis Delillieau, 70 ans, tomba mort : une insolation. Vite son chien Fidèle lui mangea la tête [161,55].

22Le pathétique, dans cette perspective, même souligné par le rejet anti-prosodique de l'adverbe de phrase, devient la caricature de lui-même et s'abîme dans un péripatétique d'époque convenu ranimé par la grâce du demi-mot :

Marie Jandeau, jolie fille que bien des Toulonnais connaissaient, s'est asphyxiée hier soir dans sa chambre, exprès.  (Dép. part.) [500, 95].

23ou par la périphrase, qui – en l'occurrence – n'est guère qu'une paraphrase étymologique que ni Rétif ni Mercier n'auraient désavoué :

En face du 29 boulevard de Belleville, Sarah Rousmaer, promeneuse de nuit, a été tuée au couteau, hier soir, par un homme qui a fui [498,95].

24Et l'incongru de la narration peut surgir dès lors de la seule arithmétique espiègle des forces en présence :

Deux Italiennes se houspillaient à Thil (Meurthe-et-Moselle). Les maris s'émurent.L'un tual'autre etle couple passa la frontière. (Dép. part.) [621, 109].

25ou du tourniquet alternatif produit par la pronominalisation anaphorique :

Ile de la Grande-Jatte, une discussion des ouvriers Werck et Pigot a fini par trois balles que tira celui-ci et que reçut celui-là [369, 79].

26Ailleurs, la pronominalisation indéfinie neutre peut rappeler les exploits des tafouilleux mis en vedette, naguère, par Auguste Lumière dans son roman bien oublié Le Méchef omineux d'un pâlot :

Feignant de chercher dans son magot des pièces rares, deux escroqueuses  en ont pris pour 1.800fr. de vulgaires à une dame de Malakoff. [1025, 157]

27À moins que le calcul des plausibilités ne remette en cause jusqu'aux assurances sociales que représente le courage individuel :

Plage Sainte-Anne (Finistère), deux baigneurs se noyaient. Un baigneur s'élança. De sorte que M. Étienne dut sauver trois personnes. (Dép. part.)[336, 76],

28La pécheresse est alors punie par où elle a péché, comme dans le scénario des meilleurs romans et des meilleurs films édifiants, sans que nulle pitié venue du ciel ne vienne atténuer la peine de souffrir :

Un machine à battre happa MmePeccavi, de Mercy-le-Haut (Meurthe- et-Moselle). On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte. (Dép. part.) [619, 109],

29Il serait certainement nécessaire de mettre en relation, à ce sujet, cette fracture du corps social que représenta – en 1904 – la séparation de l'Église et de l'État, qui motive tant d'allusions à la présence de la religion dans les écoles [867,872, 139 ; 915, 144 ; etc.

30c) L'actualité de la nouvelle réside ainsi, pour une part, dans le constat qui la ponctue le plus souvent sous la forme d'un terme détaché, ou d'un syntagme isolé, qui subsume simultanément l'absurdité des faits, la brièveté de la narration, et la cruauté du commentaire. Efficacité du verbe qui fait advenir en langage l'incommensurable fragilité de l'être aux prises avec les dangers du monde moderne. Soit que la morale bourgeoise opprime sans faillir les cœurs adolescents :

Harcelée par les sermons familiaux, Mlle Rosalie Blénard, de Saint-Denis, 17 ans, s'est jetée par la fenêtre. Jambes cassées [895,142]

31Soit que l'amour ravage la sérénité des cœurs simples, et fasse de son symbole le patronyme du crime :

Rose, de Saint-Pierre-de-Varengeville (Seine-Inférieure) a tué à coups de couteau sa maîtresse, Lucie Martin.Jaloux.(Havas) [829, 135].

32Et qu'il ne mène à la condamnation définitive de la litote dans l'expression elliptique de sa conséquence :

La tendresse de Delalande pour sa servante était telle qu'il tua sa femme à coups de fourche. Aux assises de Rennes : la mort. (Dép. part.) [1009, 156

33Les accidents plus ordinaires de la vie quotidienne ne sont pas exemptés de cette pointe tragique :

Ciseaux à la main, Marie Le Goeffic se balançait sur une escarpolette. Aussi, tombant, se creva-t-elle le ventre.  ABretonneau [377, 80],

34L'hôpital constitue comme l'étape pénultième et nécessaire d'une existence conçue en termes perpétuels de décadence :

Adrien Astier, onze ans, est tombé de plusieurs mètres dansl'âtre d'une cheminée qu'il ramonait à Choisy-le-Roi.Cochin [724, 122],

35Et le cimetière, après cette halte, semble être le terme obligé du parcours de la vie, souvent rapproché par le contingent d'un accident :

Un écart de leur cheval, qu'effraya une auto, jeta hors voiture M. Pioger, de Louplande (Sarthe), et sa bonne. Tué.  Blessée. (Dép. part.) [205, 60

36Le constat est ici sans rémission, et cette actualité tissée de trois fils de lin noue ainsi dans le texte la fictionnalité ironique, tragique ou pathétique de scènes empruntées au monde réel pour être représentées – dans une perspective critique que ne désavoueront ni Beckett, ni Ionesco – comme les prototypes sémantiques de l'absurdité de la vie :

Sur le pont deSaint-Cyr, le peintre Maurice attendait sonamie. Elle tardait. D'une balle,il setua : ivresse et neurasthénie [993, 154],

37L'homéotéleute fait consonner ici le tragique et le dérisoire de la chute…

II - Une fictionnalité scripturale minimaliste et modalisante.

38La fictionnalité d'un texte peut être définie comme l'aptitude de son organisation à se délivrer des contraintes d'une logique duelle et manichéenne opposant le vrai et le faux dans leur absolu. Plus le texte est apte à se dégrever de ces contraintes référencialistes, plus il se rapproche de l'idéal fictionnel que constitue le récit de rêve à la manière des écrivains surréalistes. La présentation d'un simulacre d'univers d'expérience s'impose au lecteur par la voie d'un décalage entre le paraître exprimé en discours - qui postule la véridicité des faits rapportés – et l'être intrinsèque du discours dans lequel, sous l'hypothèque de la forme, le référent ne peut exister que « pour de faux », comme disent les enfants. C'est ce décalage qui ouvre toutes les possibilités de manipulations rhétoriques du texte6 (6) ; et de lui naît enfin l'infinie possibilité des variations énonciatives affectant les faits rapportés : distance, tension, modalisation, transparence, opacité.

39À l'intérieur d'une philosophie de l'existence marquée par le détachement critique, les Nouvelles en trois lignes de Fénéon, malgré l'apparente uniformité de leur forme brève, exposent une diversité appréciable de type énonciatifs grâce auxquels l'ironie affecte également le dérisoire, le tragique et le pathétique du quotidien. Je ne prendrai là que quelques exemples.

40a) La prise en charge de l'énoncé par le locuteur s'interprète en termes de distance. Cette dernière est minimale lorsque le Je assure intégralement cette prise en charge ; elle est maximale dans le cas de la délocution, lorsque Il – ou mieux : On – réalise cette prise en charge. À première vue, la distance énonciative instaurée dans les Nouvelles de Fénéon est toujours maximale ; mais, dans cette dimension même, des variations sont repérables. Ainsi, le lecteur peut-il noter des cas dans lesquels la dépêche est donnée comme intégralement distanciée en raison de l'absence totale d'une quelconque prise en charge du procès énonciatif :

Un faucheur de joncs a trouvé dans l'étang de Saclay le cadavre lesté d'une pierre et ligoté de Mlle Marie Grison [543,101].

41Mais, même sous cette forme, la prise en charge peut se réaliser subrepticement à la faveur d'une isotopisation forcée et d'une rythmisation singulière de l'énoncé :

Étourdi d'un coup de poing américain et bâillonné, le maraîcher Lody, deVaucresson, a été dévalisé sur la route, à la brune [940, 148].

42Lorsqu'apparaissent les formes traditionnelles de la distance maximale, les indices grammaticaux se trouvent affectés d'un fonctionnement paradoxal résultant de leur insertion dans un contexte fortement modalisé.On devient ainsi le point d'affleurement d'un anonymat derrière lequel se réfugie la force policière auxiliaire de la tranquillité sociale :

À l'arrivée à Marseille de l'express de Paris,on a arrêté le chauffeur, homme funeste aux colis postaux. (Dép. part) [61,43].

43L'adjectif de la tragédie classique teinte d'une hyperbole dérisoire le fait divers portant atteinte à l'intégrité des biens individuels. De la même manière, le pronom indéfini peut servir à interpeller la communauté, de sorte que la distance maximale de l'énonciation s'involue en un effet d'endocentrisme énonciatif :

On compte sur les chasseurs du pays(le pays est giboyeux) pour découvrir l'abbé Delarue. Le gars de batterie Maindron est innocent. (Dép. part.) [554,102],

44Il, pour sa part, conformément à sa valeur de base, fait mention de la personne absente, mais ajoute souvent – dans le cas des Nouvelles de Fénéon – un effet d'ostension, parfois souligné d'ailleurs par un emploi cataphorique, qui contribue à exhiber l'ineptie du fait rapporté :

Il avait parié de boire d'affilée quinze absinthes en mangeant un kilo de bœuf. A la neuvième,Théophile Papin,d'Ivry, s'écroula [115,49].

45On retrouve le même effet dans :

A Boucicaut, oùil était infirmier, Lechat disposait de foudroyants toxiques.Il a préféré s'asphyxier [770,127],

46Lorsque les deux formes sont réunies, soit effectivement, soit sous l'espèce d'une référence conjointe à un nom propre et à la communauté anonyme, l'effet produit peut atteindre le sublime anglo-saxon – pour ne pas dire très british ! –du non-sens, sous l'influence d'une collision des temporalités et du lexique :

En vue de son voyage aux États-Unis, où onY enterrera,M. Stillman(accident d'auto du18 juillet) a été embaumé à Lisieux. (Havas) [584, 105].

47L'homme désormais tranquille n'a aucune raison de se plaindre d'être encore un homme, même dans la mort…

48b) C'est par là qu'on peut toucher à l'importance pour Fénéon de la  modalisation adverbiale, c'est-à-dire des variations du procès d'appropriation de l'énonciation des Nouvelles en trois lignes. Cette modalisation se manifeste dans le recours à des adverbes d'opinion, à des formes d'emphase, à des jeux sur les registres lexicaux et stylistiques, aisément repérables.

49La dépêche de presse ne devrait ordinairement contenir aucune marque de cette nature ; mais les produits livrés au Matin par Fénéon laissent fréquemment apparaître le brouillage informatif résultant de cette intromission d'une subjectivité diffuse dans l'énonciation :

Se penchant à la portière, un voyageurun peu lourdfit basculer son fiacre, à Ménilmontant, et se fracassa la tête [40, 41],

50Le processus se marque ici de la manière la plus discrète possible ; il peut aussi se manifester d'une manière beaucoup plus visible :

L'examen médical d'un garçonnet trouvé dans un fossé d'un faubourg de Niort montre  qu'il n'eut pas que la mort à subir. (Lettre part.) [616, 109].

51L'expression litotique de la violence est ici soutenue par une sorte de subjection rhétorique, qui laisse entendre ce que la morale réprouve. En d'autres circons­tances, c'est la place de l'adverbe, disjoignant les compléments coordonnés du verbe, qui, indépendamment du patronyme des acteurs involontaires, crée cet effet dans un contexte par ailleurs affecté de distorsion syntaxique en raison du détachement et de l'antéposition du syntagme circonstanciel :

La fourche en l'air, lesMasson rentraient à Marainviller (Meurthe-et-Moselle). Le tonnerre tua l'homme et presque la femme. (Dép. part.) [200, 60],

52La litote est quelquefois bien amplement suffisante :

Pour avoirun peu lapidé les gendarmes, trois dames pieuses d'Herissart sont mises à l'amende par les juges de Doullens. (Dép. part.) [97,47].

53c) On peut ainsi passer à la double notion de transparence et/ou d'opacité énonciatives, qui implique le récepteur de la dépêche dans le travail de signification du texte. Latransparence reverse du côté du récepteur toute la nécessité d'assumer le contenu de l'énoncé, et fait en quelque sorte du lecteur la cible de la dépêche de presse. En raison de ce qui a été vu précédemment, le cas est relativement rare dans le recueil de Fénéon. Relèvent néanmoins de ce paradigme des énoncés qui, par le biais d'une référencialisation géographique ou socio-professionnelle précise, circonscrivent étroitement un cercle de récepteurs intéressés à la réalisation de la dépêche ; ainsi :

Par un jeu savant de démissions, le maire et les conseillers municipaux de Brive retardent la construction des écoles.(Dép. part.) [299, 72],

54si l'on suppose que le lecteur est briviste, ou concerné par les nouvelles locales. De même, si le lecteur est lui-même étudiant, l'information d'un rassemblement peut trouver en lui une raison de s'agréger à l'anonymat du On qui rapporte l'objectif de la réunion :

Congrès d'étudiants à Bordeaux, le 1er mai 1907. On y discutera la question internationale de l'équivalence des diplômes. (Dép. part.)[51, 42].

55Si le lecteur est lui-même officier – et qui ne le serait pas dans une littérature où le lectorat est un office régi par tant de règles discrètes ? – il peut se sentir interpellé par l'information dans la dépêche suivante :

Le général Bazaine-Hayter, entré solennellement hier àClermont, a recommandé aux officiers la bienveillance. (Havas) [440, 88].

56Mais dans la plupart des cas, le sujet d'énonciation disparaissant derrière diverses modalisations, le récepteur doit se transformer en sujet d'énonciation pour assumer l'énoncé, et en résoudre ou maintenir les ambiguïtés. L'énonciation s'opacifie. Les illustrations de cette opacité sont abondantes. Là encore, je ne retiendrai que quelques formes mettant en évidence l'effet produit parle raptus énonciatif qui, en condensant l'information, bouleverse son organisation et brouille les conditions littérales de son interprétation par le lecteur. Absence générale des circonstances pour un lecteur échappant à la synchronie du fait :

Au sujet du diamant bleu, le juge d'instruction Leray, de Brest, a entendu le maître d'hôtel, la camérière et le barbier. (Dép. part.)  [772,127]

57L'opacification – mais faut pas s'y fier ! – peut bien être renforcée ici par la discordance de l'indexation des protagonistes supposés, réalisée au moyen des articles définis, et du rapport vague exprimé par la fibule journalistique : « Au sujet de… », que souligne l'indistinction temporelle affectant l'accompli : ce matin, cet après-midi, hier, avant hier ? Une cause essentielle de ce processus réside incontestablement dans la dé-structuration logique de l'énoncé malgré l'abondance – et même parfois la surabondance – des connecteurs spatio­temporels faisant finalement obstacle à l'interprétation directe du contenu, et obligeant le lecteur à reconstituer l'implicite particulier de l'énonciation derrière l'évocation prémonitoire même du Général :

Derrière un cercueil, Mangin, de Verdun, cheminait. Il n'atteignit pas, ce jour-là, le cimetière. La mort le surprit en route. (Dép. part.) [1032, 158].

58À moins que la référencialisation pronominale de la langue ne se trouve plaisamment mise en défaut :

Rue Poliveau et rue Lacépède, Louis Bériard et Edouard Dessain ont tenté de se suicider, lui pour la troisième fois [1040,159].

59Une forme maximale de l'opacification est certainement représentée par la distension de l'objectivité énonciative et la dissolution conséquente des liens argumentatifs resserrant l'énoncé :

Des gens se disant Portugais,qui ne sont pas portugais,peut-être, et Mme de Bragance quitte Versailles,décevant son hôtelier [1122, 169].

60La réactivation étymologique affectant élégamment la dernière forme verbale peut dès lors s'instituer en figure emblématique de la falsification dénaturant dans l'esprit même du lecteur la forme de la dépêche de presse. Le corps de l'énoncé, au même titre que celui auquel il est fait allusion dans la dépêche, en vient à une presque totale dislocation ; l'information, dont on gagerait qu'elle fût celle d'un mercredi de la semaine sainte, part ainsi en fumée :

Les membres et la tête de M. Louis Lévêque, d'Aubenas, ont été mis en cendres par un incendie. On n'a retrouvé que letronc. (Havas) [376,80].

61ou s'enfouit dans les abysses d'un monde souterrain :

Décapité, jambes coupées, ventre ouvert, ainsi a-t-on trouvé dans un puits de Denain lemineur Payen, victime d'un accident.(Havas) [836, 135],

62d) Cette dernière remarque, par l'impliqué religieux contenu dans le patronyme de la victime et dans les circonstances de l'accident, amène à envisager brièvement latension énonciative résultant des Nouvelles en trois lignes. Le concept detension caractérise l'expression du désir de communiquer et de se saisir de l'interlocuteur et du monde que manifeste la réalisation de l'énoncé. Dans le cas de Fénéon, cette tension – souvent maximale – résulte en la production d'univers contrefactuels dont le caractère de provocation sous-tend une contestation généralisée des valeurs de la morale sociale traditionnelle :

Mme Olympe Fraisse conte que, dans le bois de Bordezac (Gard), un faune fit subirde merveilleux outrages à ses soixante-six ans. (Dép. part.) [846, 136],

63Il n'est pas communément admis que le rapport d'un viol évoque le plaisir de la victime. Ou que les valeurs fondatrices de la société patriarcale, machiste et bourgeoise, soient mises entre parenthèses par esprit de contestation, et rapportées à des motifs subalternes :

Sous des prétextes  (son honneur), le colon Remania, de Guelma, a tué de cinq coups de couteau sa femme. (Dép. part.) [272, 69].

64De même, la non-assistance à personne en danger, notoirement lorsqu'il s'agit de l'ascendance familiale, est généralement répréhensible ; la dépêche de Fénéon se contente de jeter sur le fait l'humour noir d'une constatation glacée :

Le métayer Nicol, de Montréal (Aude), déménagea, laissant dans la porcherie sa mère, 77 ans. Le régisseur l'y découvrit, mourante. (Dép. part.) [980,152].

65Le rapport de ces manifestations contre-nature érige en contre-valeurs de faits qui représentent de l'univers quotidien une contrefaçon objectivement constatée, dont on pourrait croire qu'il suscite l'admiration :

Jules Rotti, un de nos plus jeunes cambrioleurs(il a 14 ans), a été arrêté à Boulogne : il y forçait un coffre-fort [405, 84],

66Du domaine public au domaine privé, la morale sociale est toujours fortement sollicitée par la subversion latente des formes énonciatives qu'implique la brièveté :

Le journalier manceau Jubert avoue avoir souvent substitué à sa  femme  sa fille Valentine qui a 14 ans et en avait au début 8.(Dép. part.) [1069, 162],

67Lorsque la violence privée laisse ainsi la place à la simple force publique impliquée dans les représentations ordinaires de la vie quotidienne, il n'y a même plus à cacher la force de contestation larvée recélée par les propos :

En partie joyeuse dans un quartier mal famé de Toulon, le brigadier Hory, du 3e colonial, fut tué à coups de couteau. (Dép. part.) [65, 44],

68Que peut-on attendre d'une armée coloniale dont les gradés se laissent mourir dans les rues chaudes du premier port militaire français ? Ou, dont la maladresse notoire devient prétexte à fait divers tournant le port et le maniement d'arme en dérision :

Le fusilier Patureau, du 111e (Toulon), est mort hier soir de la balle accidentelle qu'il s'était logée près du cœur la veille.(Dép. part.) [1197, 178].

69L'humour de l'énonciation abréviative tétanise alors un sentiment généralisé de rejet prophylactique de l'ordre social :

Avant de rentrer à la Bourse du Travail, les socialistes de Brest se plaignent : « Elle estinfectée par deux mètres de présence militaire. »(Dép. part.) [74, 45].

70La dénonciation de l'horreur suscitée par les cruautés quotidiennes, sous la pression de la répétition des mêmes faits, peut ainsi revêtir l'apparence subversive d'une apologie indirecte du crime :

Turqui, propriétaire à Khenchela (Constantine), venait de tuerun ami de sa femme. Elle fuyait ; il la rattrapa et la mit à mort.(Dép. part.) [105, 48].

71Les scènes les plus insignifiantes de la vie sociale sont susceptibles de prendre sous ce jour – les teintes les plus tragiques d'une contre-peinture des mœurs contemporaines :

Au bal de Saint-Symphorien (Isère), Mme Chausson, son amant, ses parents et ses amis  ont tué à coups de couteau M. Chausson. (Havas) [179, 57],

72dont la dépêche ne nous dit pas si la victime fut tentée par une ultime défense à la savate…

73Devant tant de dangers dissimulés dans tous les replis – et même les plus insoupçonnés – de la vie quotidienne, la seule attitude envisageable est celle d'une constante alerte de la conscience individuelle, seule capable de démêler – sinon le vrai du faux – du moins la contestation et la contre-façon des valeurs du jour ; seule en mesure, également, de débrouiller les manipulations idéologiques par lesquelles, dès le début du XXe siècle et dans le droit fil des idées reçues de Flaubert, la presse altérait les opinions de la société. La découverte du crime s'achève ainsi dans l'énoncé d'une énigme qui renvoie dos à dos au non-sens la cause et les conséquences de l'acte :

Dans la Marne, à Joinville, une voiture de laitier, plaque arrachée et bidons vides ; sur le siège, un cadavre,  celui d'un épagneul [963, 138].

74Cela énoncé sans sourciller. Ainsi se déploie en l'espace de trois lignes toute la force tendue d'une contestation critique qui fait du lecteur la cible de la dépêche :

Par jeu ou dans un désir d'incendie,on a fusillé, nuitamment, à Bonnières,  unbec de gazvoisin d'unecuve de pétrole [801, 141],

75Les catégories sémantiques de la personne, de l'animé et du non-animé court- circuitent ici celles du masculin et du féminin en produisant une illusion généralisée d'hostilité s'appliquant aussi bien au monde des êtres qu'à celui des choses. L'actualité et lafictionnalité de la brièveté débouche ainsi sur sa  fonctionnalité littéraire.

III - Une fonctionnalité narrative dans l'œuf.

76La brièveté des Nouvelles en trois lignes travaille insidieusement la spécificité même de la littérature. Les remarques précédentes, consacrées à l'historicisation et aux diverses formes de modalisation énonciative du bref, voulaient montrer quelques aspects morphologiques de ce travail. Celles que je vais désormais développer insisteront plutôt sur le reflet de la littérature que produisent les dépêches de Fénéon, et porteront sur les aspects obsidional, virtuel ou réminiscent de cette réflexion.

77Il n'y a point de Marquise qui sorte à cinq heures des Nouvelles en trois lignes, mais les formes les plus convenues du genre romanesque se trouvent largement interpellées par l'écriture de Fénéon.

78a) Il s'agit d'abord de motifs obsédants dont la récurrence définit, par le recueil, toute une thématique traditionnelle du genre. Le romancier donne ainsi – parfois – à ses personnages des patronymes qui, dans une conception nominaliste du langage, influent sur leurs caractères, leurs comportements, leurs aventures. La vie quotidienne offre curieusement la même possibilité à l'amateur de dépêches. Tandis que la manducation verbale du personnel – « Gens et gendarmes » – joue sans prévenir le rôle de signal d'alarme, la décomposition du nom propre peut laisser planer le doute un instant sur l'identité du rôdeur maraudeur des marais :

Gens et gendarmes de Tonnay-Charente traquaient aumarais le vieux rôdeurRaud. Il en blessa un et fut criblé de plomb (Dép. part) [956, 150].

79La dépêche enregistrée, le lecteur constate une très satisfaisante adéquation du patronyme et de l'action. Cette dénonciation latente du déterminisme des noms peut être soulignée par une glose intérieure au texte :

Des rats rongeaient les parties saillantes du chiffonnier Mauser [en français Ratier] quand on découvrit son cadavre à Saint-Ouen [673,116].

80Voire explicitée par le déploiement d'une paraphrase :

Prenant au mot son état-civil,Mlle Bourreau a voulu exécuter Henri Bomborger. Il survivra aux trois coups de couteau de son amie [594, 106].

81Lorsque le désespoir est à son comble, le patronyme peut se révéler un encombrant opposant à la réalisation des desseins suicidaires de l'individu :

MmeVivant, d'Argenteuil, avait compté sans le zèle du patron de lavoir Meheu. Il retira de la Seine cette lavandière désespérée [26, 39].

82La mise en scène du nom propre tombe à l'eau ! Mais les obsessions romanesques ne se limitent pas à cet aspect ; toute une série de faits dessinent dans le recueil de Fénéon une parentèle narrative fondée sur les accidents dramatiques de la vie quotidienne. Certains personnages, par exemple, souhaitent mourir parmi les fleurs :

Phtisique, Ch. Delièvre, faïencier à Choisy-le-Roi, alluma deux réchauds et mourut parmi les fleurs dont il avait jonché son lit [160, 55] ;idem[95,47 ; 437, 88 ; etc.].

83ou qui, à l'instar de l'espagnol incombustible dont le spectacle était célèbre sur les boulevards du Paris des débuts de la Troisième République, mais sans succès, se précipitent vivants dans des fours surchauffés :

Près de Villebon, Fromond, qui disait à  d'autres pauvres sa détresse, s'engouffra soudain dans un four à plâtre en combustion [861, 138],

84à quoi fait écho :

Dans un four à chaux de l'avenue Pierrefite, à Villetaneuse, le vieux trimardeur Méry, a été trouvé asphyxié [968, 151].

85Il serait tout aussi fructueux de relever les innombrables dépêches faisant état d'accidents ferroviaires ; l'absurde y est relevé parla brièveté de son énonciation :

Gare de Mâcon, Mouroux eut les jambes coupées par une machine. « Voyez donc mes pieds sur la voie ! » dit-il, et il s'évanouit. (Dép. part.)[216, 61].

86L'accumulation de procès énoncés au passé simple historicise un accident dont l'effet fortuit est d'annuler la distinction sémantique de l'animé et du non-animé, renvoyant la vie de l'être humain à une sorte d'objectivité fracassable par la force contendante du verbe :

Comme son train stoppait, Mme Parlucy, de Nanterre,ouvrit, se pencha. Passa un express quibrisa la têteetla portière [316, 76].

87Le nom, là encore, révèle la puissance de son énonciation : le mot ne ment et Nanterre, terminus de la vie, implique un enterrement de toute raison cartésienne. De même, l'effet tranchant des collisions pronominales de l'anaphore[qui] et de la cataphore [le] se trouve décuplé par l'éviction des coordonnées rationnelles :

Rattrapé par un tramway qui venait dele lancer à dix mètres, l'herboriste  Jean Désille, de Vanves, a été coupé en deux [292, 71],idem. [970, 151 ; etc.].

88Et le taureau de fer qui fume, souffle et beugle, contre lequel tonnaient jadis Vigny et Rossini, reste fidèle à sa réputation mortifère tout en vivant une déchéance qui ne fait plus de lui qu'une simple immatriculation :

Le 392, Cherbourg-Caen, stoppa ; le mécanicien dégagea du chasse-pierresle cadavre de Thiébault, 2 ans, etle remit à la mère.(Dép. part)[705, 120 ; ou 1021, 157],

89On pourrait, à l'identique, repérer les cadavres et les décombres calcinés de l'horreur journalière qui, avec les incendies, fait s'embraser l'imagination du lecteur quotidien :

A Brest, de par l'imprudence d'un fumeur, Mlle Ledru, toute en mousseline, a eu les cuisses et les seins brûlés.(Dép. part.) [148, 54], idem [77, 45 ; 108, 48 ; 149, 54 ; 317, 74 ; etc.].

90Car l'incendie joue un grand rôle dans la constitution de ces faits divers quotidiens, jouxtant, parle truchement volontaire d'une métaphore propre à la langue populaire, le domaine même du crime crapuleux :

Allumés par sa sacoche de receveur des tramways, six timides rôdeurs de Courbevoie ont assailli M. Valtat, qui en a capturé un [649, 113].

91L'utilisation malheureuse des instruments contendants, des armes blanches ou à feu souligne l'impossible maîtrise des individus menés parla passion tout en mettant réciproquement en valeur la maîtrise verbale impeccable du pseudo­journaliste :

Sur le pont de Charenton, Mme veuve Guillaume et sonconcubindiscutaient.//l'abattit d'un coup de tringle et la piétina [702, 119],idem[729, 122 ; etc.].

92ou encore :

Quittée parDelorce,  Cécile Ward refusa dele reprendre, sauf mariage. Illa poignarda, cette clause lui ayant paru scandaleuse [151, 54],

93La pronominalisation des énoncés suggère la dépersonnalisation du criminel, tandis qu'en d'autres circonstances la dépêche – plus sûre de toucher par la virulence de la pointe terminale – s'autorise la parodie d'un style direct :

Quoi ! ces enfants juchés sur mon mur!  De huit coups de feu, M.Olive, propriétaire toulonnais, les en fit déguerpir tout en sang(Dép. part) [410, 85],idem [277, 69 ; 424, 87 ; etc.].

94La noyade aurait certainement de bonnes raisons - à en juger par le nombre des dépêches qui l'invoquent – pour figurer parmi les accidents les plus fréquents frappant la société du début du XXe siècle :

Le professeur de natationRenard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s'est mis à l'eau lui-même :il s'est noyé [625, 110],  idem [135, 52 ; 172, 57 ; 184, 58 ; 320, 74 ; 324, 74 ; 325, 75 ; 346, 77 ; 400, 84 ; 494, 94 ; 776, 128 ; etc.]. Pour une variation sur le motif de la maladresse attachée à l'exercice d'une profession sportive, voir [592, 106].

95Une rubrique spécifique pourrait concerner tous les crimes perpétrés au vitriol en expiation d'un amour malheureux :

Par haine d'amour, Alice Gallois, de Vaujours, a vitriolé son beau-frère et,par maladresse, un promeneur. Elle a déjà 14 ans [322, 74],  idem [313, 73 ; 453, 90 ; 573, 104 ; etc.].

96L'ivresse, la jalousie et l'adultère, comme fléaux sociaux, expliquent en général cette brutalité de la vengeance, et rappellent – sous le jour cru d'une froide dé-contextualisation – les obsessions primales d'une société en quête perpétuelle de réglementation des droits de la propriété physique :

Un négociant de Saint-Gaudens surprit à Boussens sa femme enlacée à un barbier. II tira. L'amant fut blessé ; l'amante s'enfuit. (i) [396, 82], idem [109, 49 ; 270, 68 ; 577, 105 ; 610, 108 ; 682, 117 ; 698, 119 ; etc.].

97Comme on l'aura probablement constaté ces motifs obsédants s'organisent assez bien – par relations internes au recueil – en virtualité prémonitoires de romans tenus dans l'œuf, dont les linéaments sont disséminés au fil des pages.

98b) Les textes virtuels ainsi suggérés peuvent relier diverses situations ayant fait l'objet de commentaires dispersés. Ainsi de l'épisode de cette maladie infectieuse d'origine tellurique qui a pour nom « suette ». Une première notation inscrit :

La suette militaire qui sévit à Rouillac (Charente) s'aggrave et tend à se propager. Des mesures prophylactiques sont prises. (Dép. part.) [28,40].

99Mais la propagation se fait autant par le verbe qui mime dans son déploiement l'extension de la maladie :

Sueurs, prostration, éruption papulo-vésiculeuse : suette picarde, ARouillac (Charente), sur 500 habitants, 150 l'ont.(Dép. part.) [354, 78].
Sans qu'on tente de la mater, la meurtrière épidémie de suette picardesévit aussi à Gourville et Saint-Cybardeau (Charente).(Dép. part.) [365, 79].

100Jusqu'à ce que le lecteur constate avec satisfaction l'extinction du mal :

C'est fini de la suette picarde dans la Charente et la Charente-Inférieure. On rapporte les mesures de préservation.(Dép. part.) [441, 88].

101Un effet comparable s'inscrit dans le volume à l'occasion d'un semblable désastre sanitaire, qui laisse au lecteur le soin de reconstituer - autour des faits - toute une série d'incidents et d'épisodes, voire d'intrigues, propices à un développement romanesque. Pris entre une assertion et sa rétractation, le germe ici suggéré, revêtu des formes du burlesque de l'énonciation, pourrait dès lors occuper tout l'espace d'un roman de l'absurde :

Trente-cinq canonniers brestois, qui, sous l'empire de funestescharcuteries, fluaient de toutes parts, ont été drogués hier. (Dép. part.) [597, 107]. Ce n'est pas lacharcuterie, c'est la chaleur qui a donné ladiarrhée aux canonniers brestois,a décidé leur médecin-major.(Tél.) [602, 107],

102De l'intoxication alimentaire à la surchauffe hiérarchique de l'information, il n'y a guère que quelques autres Nouvelles en trois lignes… Et, pour faire bonne mesure, le lecteur pourrait être tenté de ponctuer le récit par l'exclamation d'une personnalité officielle :

« Mais c'est pestilentiel ! », s'est écrié le sous-secrétaire à la Guerre en sortant de la caserne brestoise du 2e colonial.(Dép. part.) [1078, 164],

103On pourrait faire des commentaires analogues sur la vague des attentats anarchistes affectant le début du XXe siècle, dont la phobie des bombes – particulièrement savoureuse chez l'anarchiste Fénéon – porte la trace. Objets insolites découverts, dissimulés ou mal identifiés, les explosifs – à l'instar du contenu même des dépêches recensées par l'auteur – parsèment 1'intégralité du recueil, et donnent à entendre, derrière la rumeur du on dit et les fracas de la mise à feu, la perpétuelle insécurité d'une société qui cherche à se protéger des maux qu'elle produit par excès d'ordre :

Ayant trouvé sur son seuil un engin suspect, l'imprimeur Friquet, d'Aubusson, a déposé une plainte contre inconnu.(Dép. part.) [35, 40].

A Versailles, un allumeur de réverbères, et, à La Garenne-Colombes, un sacristain, ont trouvé des engins, mèche éteinte [39, 41].

Muni d'une queue de rat et illusoirement chargé de grès fin,un cylindre de fer blanc a été trouvé rue de l'Ouest » [83, 46].

Dans les w.-c. d'un café de Puteaux, un inconnu a laisséune boîte à deux mèches emplie d'une poudre blanche [182, 58].

Une bombe (poudre et douze balles Lebel) qui n'éclata pas a été mise au seuil d'un rentier de Solesmes (Nord), M. Dubuisson.(Dép. part.) [231, 63].

Du plomb  n°l, de la poudre et des clous dansun seau à mèche : engin trouvé près du logis de M. Martin, magistrat rémois. (Havas) [355, 78].

Au seuil du presbytère de Suippes (Marne), une boîte inoffensive émut pourtant, vu sa mèche allumée et ses fils de fer (Dép. part.) [451,90],

Un artificier de Caen, M. Lebourgeois, a été tué par une bombe de sa façon. M. Matrat et cinq autres personnes furent blessés. (Dép. part.) [457, 90],

104Les faits rapportés prennent une allure plus inquiétante – dans ce récit imaginaire – si le lecteur les connecte, comme faits anti-militaires, aux innombrables allusions concernant les vols du fil télégraphique utile aux poseurs de bombes :

Les huit fils téléphoniques du fort deChampigny ont étécoupés en catimini sur une longueur de dix-sept cents mètres [697, 119],idem[525, 98 ; 680, 117 ; 717, 121 ; 807, 132 ; 933, 146 ; etc.

105Mais l'effet de la brièveté de Fénéon est avant tout de laisser au lecteur le soin de développer les intrigues suggérées. Le contenu des Nouvelles en trois lignes constitue, à cet égard, un inépuisable répertoire pré-oulipien, dont un Georges Pérec se régalait d'ailleurs, de formes narratives et de promesses romanesques. Le nom d'un comparse, repris ici et là, peut suffire à suggérer une histoire en sous-main : tel est le cas de Litalien :

Pour son affiche contre les Jaunes, les externes du lycée de Brest ont conspué leur professeur, M. Litalien, adjoint au maire.(Dép. part.) [3, 37].

M.Litalien, l'adjoint brestois, eût bien fêté M. Goude ; mais il s'agissait d'un « punch ». Anti-alcoolique, il s'excusa (Dép. part.) [178, 57].

106Le cas deM. Mamelle, prédestiné à relever du Ministère de l'Agriculture, relève de la même singularité [709, 120 et 806, 132]. Des remarques similaires seraient envisageables sur les grévistes d'Hennebont [123, 50 ; 187, 58 ; etc.] ; voire sur les ossements découverts près de Grenoble, dans l'Ile Verte [555, 102 ; 580, 105]. A l'opposé de cette virtualité expansionnelle, et j'achèverai mes remarques sur ce point, les dépêches de Fénéon constituent aussi un riche kaléidoscope de réminiscences littéraires.

107c) Si, comme on l'a depuis longtemps répété, la littérature est intertextualité et réécriture, il ne fait aucun doute que les Nouvelles brèves de Fénéon sont et font de la littérature sous sa forme la plus dense. Les trois lignes, que le pseudo­journaliste se donne comme contrainte irrécusable, servent dans nombre de cas à articuler les éléments d'une synapse anecdotique renvoyant à quelque grand texte de la tradition littéraire française, malmené par l'esprit de dérision et revu sous l'angle des trivialités du quotidien début de siècle. L'histoire des grivèleries galantes et financières de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux se laisse entendre comme un vague écho dans :

Marcelle, de Sèvres, avait le rentier Weiss dans son lit et dans son armoire Julot, qui en sortit, arméd'un catalan, et empocha l'or [1191, 178].

108La situation plus convenue d'un Tartuffe mâtiné d'Avare prend des couleurs presque exotiques lorsque le fait divers se déroule en terre coloniale :

Une façon de marabout qu'hébergeait un Arabe des environs de Constantine lui a emporté sa cassette et sa fille.(Dép. part.) [57, 43],

109Il n'est point jusqu'au souvenir de La Fontaine qui ne soit rappelé et travesti dans l'allusion à laquelle se livre le pseudo-journaliste :

« Aïe ! cria le rusé mangeur d’huîtres, une perle ! » Un voisin de table l'acheta 100 francs. Prix 30 sous au bazar de Maisons-Laffitte [1193, 178],

110La pompe hugolienne des Travailleurs de la mer se trouve dénoncée et dé­gonflée dans les multiples allusions à la marine qui parsèment le recueil, et dans cette dépêche désespérante de banalité :

Une lame sourde enleva sous l'œil maternel l'enfant Mace, qui péchait dans les roches de Poul-Briel, près de Penmarch (Dép. part.) [503, 95].

111De manière analogue, la clausule d'une brève en trois lignes peut rappeler le « gibet à trois branches » que Baudelaire évoque dans le Voyage à Cythère :

Un pendu, depuis deux mois là, a été trouvé dans l'Estérel. De féroces oiseaux l'avaient, à coups de bec, absolument défiguré. (i) [89, 46],

112Il n'est pas jusqu'à l'honnête Mérimée qui ne prospère à l'ombre de ces chemins de traverse encombrés d'échos bruissants :

Deux bohémiens se battaient pour la jeune Colomba, près de belfort. Incidemment, elle reçut de l'un, Sloga, une balle mortelle. (Dép. part.)[58, 43].

113Contestation des aventuresd'Arsène Lupin, la dépêche peut suggérer une contre-lecture des faits répréhensibles qui remet en cause la légitimité morale des valorisations littéraires :

Après escalade du grenier, perforation du plafond et effraction, des voleurs ont pris 800 francs  à M. Gourdé, de Montainville [162, 55].

114Ou qui jette un jour douteux sur les enrichissements du clergé à l'heure de la séparation de l'Église et de l'État :

Quand M. Mével, curé de Saint-Eutrope, à Morlaix, et sa bonne rentrèrent, la caisse de la fabrique, 1.224 fr. 65, n'était pluslà. (Dép. part.) [886, 141],idem [166, 56].

115Ainsi s'amorce la promotion du roman policier, dans lequel le lecteur est assimilé à l'enquêteur chargé de faire respecter l'ordre public :

Une jeune brune au costume tailleur noir, et dont le linge très fin, était marqué M.B.F., a été repêchée au pont de Saint-Cloud [904,143].

116La banalité des actes quotidiens exécutés sous l'emprise de l'alcool évoque irrésistiblement l'univers naturaliste zolien, dont Germinal, L'Assommoir, La Curée ou Nana semblent perpétuellement résumés dans les parodies de Fénéon :

Dans un fossé, à Vis-à-Marles (Pas-de-Calais), gisait le journalier Jean-Baptiste Despret, 59 ans, assommé ; (Dép. part.) [1015, 156],

Fanois vit Marguerite Blond sortir d'un bal de Puteaux au bras de Pourlet. Se tenant pour trahi, il la blessa d'une balle [830, 135].

Mystificateur des actionnaires  de saBienfaisance(assurances, accidents, incendies),  M. Gérodias s'est vu arrêté à Enghien [1066, 162].

117Pour ne rien dire, évidemment, des peintres ou des couvreurs qui tombent des toits [382, 81 ; 418, 86 ; etc.]. Les merveilles du monde mécanique de Jules Verne, de même, se voient reflétées dans ce gigantesque kaléidoscope qui fait de la République une machinerie inquiétante :

La tige du piston de laRépublique s'est échauffée aux essais à Brest. Vitesse 16 nœuds ; puissance, 10650 ; nombre de tours : 100. (Dép. part.) [936, 146],

A Brest, avec dix-huit chaudières allumées et trois machines en mouvement, laRépublique marche à 18 nœuds 8.(Dép. part.) [1143, 171].

118Ou qui suggère les translations aérostatiques de la patrie :

Le dirigeable militairePatrie a fait, hier matin, à Moisson, deux ascensions libres, sous le commandement de MM. Voyer et Bois [1179, 175].

Sans qu'il soit possible de « faire le tour du monde », même en s'évadant [1065, 162]

119Les curiosa de Jean Lorrain, comme celles qui parsèment La Maison Philibert, trouvent leurs reflets dans les notations acérées de Fénéon, qui déstabilisent au reste le souvenir d'un fait d'armes :

Debout sur le seuil, la modiste Rudlot, de Malakoff, jasait avec un voisin. A coups de barre de fer, son sauvage mari la fit taire [635, 111].

120Et l'on n'en finirait pas de relever toutes les allusions faites, par le biais du journal, au monde des romans et des contes de Maupassant :

Le domestique Launois a, par inattention, tué son maître, M. Paul Lebrun, de Grauves (Marne), dont il nettoyait le fusil. (Havas) [95, 47].

121Il est plus que temps, désormais, de conclure. La brièveté des Nouvelles en trois lignes de Fénéon ne réside pas seulement dans l'espace linéaire qu'elles occupent et dans la superposition de trois retours de plume. Elle est engagée, bien plus profondément, dans une attitude spirituelle et mentale qui fait de la distanciation ironique et de la condensation télescopante, derrière toute manipulation linguistique et par le fait même d'une critique décapante du langage, le principe fondateur d'une éthique et d'une esthétique. Dans un monde qui – tout comme aujourd'hui – se défait peu à peu, et qui perd le sens de son organisation, l'écriture alerte la conscience individuelle de la liberté par les chocs qu’elle est à même de produire au sein du groupe social. De ces chocs jaillissent les éclairs qui font entrevoir au quotidien le spectre décharné des valeurs passées, et s'amplifient les échos qui font résonner en chacun les complaintes dérisoires du monde contemporain :

Aujardin de son père, le fantassin colonial Alphan, en congé à Villejuif et que le rhum et la fièvre exaltaient, s'est pendu [392, 82].

122Même si le monde où l'on vit est un monde à se pendre, la sanction suspendue à la brièveté de la nouvelle tombe toujours comme un couperet. Le mécanique et l'irrationnel des contraintes de la vie sociale, détachés des convenances et des habitudes inconscientes, en sont d'autant plus aisément reproduits comme formes scandaleuses d'une atteinte à l'intelligence et à la liberté des citoyens volés, violés, consumés, noyés parla submersion croissante de l'ordre et des mots d'ordre. Trois lignes pour débouter le quotidien de ses prérogatives stéréotypées, ou trois lignes pour reconquérir, dans un éclat de rire grinçant, le sens de l'individualité ; voilà qui, dans sa concision, donne envie de pêcher !

Notes

1  José Corti, 1990, 691 p. Cette anthologie qui marque bien l'effet du rire «hénaurme», grinçant et souvent insensé, de l'humour noir et des sacrilèges, dans une tradition allant d'Amédée Pommier (1831) à Cami, enpassantpar Forneret, Flaubert, Lautréamont, Villiers de l'Isle-Adam, Huysmans, Bloy, Cros, Laforgue, Allais, Jarry, Jules Renard et Satie.

2  Eugène Vivier,Un dernier stock de phrases en circulation, cité par D.Grojnowski et B.Sarrazin, op. cit., p. 620.

3  Du premier, il fit paraître – dansla Revue indépendante – L'Après-midi d'un faune, et du second lesMoralités légendaires, avant de publier, en 1890, lesDerniers Vers, fragments épars du poète desComplaintes.Les Illuminations du dernier virent leur manuscrit retrouvé grâce à Fénéon, qui en corrigea même les épreuves !

4 Badauderies parisiennes publiées en 1896 par Félix Uzanne.

5  Les références de nos citations seront désormais extraites de l'édition de Patrick et Roman Wald Lasowski, Macula, 1990, signalées par une simple mention du numéro de la dépêche et de sa pagination entre crochets droits.

6  Catherine Kerbrat-Orecchioni parlait même autrefois à ce sujet detrope fictionnel ; on pourra se reporter à son ouvrage :L'Implicite, Armand Colin, 1986, p. 123.

Pour citer cet article

Jacques-Philippe SAINT-GÉRAND (2013). "Félix le Bref échos fugaces & lumière brève : le compendieux est Fénéon". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | De la brièveté en littérature.

[En ligne] Publié en ligne le 28 mai 2013.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=98

Consulté le 21/09/2017.

A propos des auteurs




Contacts

Les Cahiers FoReLL
Revue La Licorne

Université de Poitiers
Maison des Sciences de l'Homme et de la Société
Bâtiment A5
5, rue Théodore Lefebvre
86000 Poitiers - France

lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr

Abonnez-vous

Recevez en temps réel les dernières mises à jour de notre site en vous abonnant à un ou à plusieurs de nos flux RSS :

Informations légales

ISSN électronique :

Dernière mise à jour : 02 février 2017

Crédits & Mentions légales

Edité avec Lodel.

Administration du site (accès réservé)