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Écouter, dire, lire, écrire la poésie

frPublié en ligne le 17 septembre 2018

« La maitresse annonce la poésie comme une confiserie qui serait notre récompense après les maths. Elle fait claquer le livre de calcul en le refermant, c’est sa façon de dire « bon débarras ». La maitresse aime la poésie, elle nous l’a dit le jour de la rentrée :
“Avec moi, vous connaitrez les plus grands poètes. La poésie c’est la beauté, la poésie, c’est les grands sentiments, la poésie, c’est la vie...”
À ce moment-là, elle avait les yeux qui brillaient comme si elle allait pleurer : j’ai pensé qu’elle était peut-être mariée à un poète, mais Delphine qui est toujours à côté de moi depuis le CP m’a fait remarquer qu’elle ne portait pas d’alliance.
J’ai eu pitié de Delphine qui ne savait même pas que, parfois, les gens vivent ensemble sans être mariés, je me suis demandé ce que lui apprenaient ses parents et j’ai préféré ne rien dire pour ne pas la vexer. J’ai pensé : la maitresse vit sûrement en union libre avec un poète pauvre. C’est elle qui le fait vivre et lui permet de faire de la poésie. Quand elle rentre le soir, son poète l’accueille avec une poésie qu’il a écrite pour elle.
Alors, comme d’habitude, la maitresse est toute joyeuse de passer à la poésie. Nous, un peu moins. Dans quelques instants, l’un de nous sera désigné. Il se lèvera et montera sur l’estrade pour réciter devant tout le monde les histoires d’amour d’un poète. Il rougira en ne retrouvant pas les mots exacts qu’il fallait apprendre... ».
Guillaume Le Touze, On m’a oublié, L’École des Loisirs, 1996, p. 89-92

1. Thème général de la recherche

1À l’origine du projet le constat assez général de difficultés d’inscription du poétique / de la poésie dans la formation comme dans la pratique des enseignants de français.

2Au lectorat réduit mais à la considération paradoxalement forte, la poésie n’est pas considérée comme un ensemble cohérent à l’école. Il n’y a ainsi pas ou peu de travail sur l’œuvre intégrale. On étudie des « morceaux choisis », de la poésie mais non pas la poésie (ou les poésies françaises / francophones...).

3La poésie n’est pas pour autant in-enseignable mais la réflexion didactique semble insuffisante, ce qui fait que les enseignants, tout au moins ceux qui se posent la question de la poésie, diffèrent, voire aban­donnent, le projet de faire écouter, dire, lire et écrire des textes poétiques. Cette recherche s’engage donc sur un terrain peu exploré encore.

4Quand elle n’est pas absente, la poésie à l’école oscille entre la récitation/mémorisation, le commentaire néo-structuraliste ou l’imitation d’un chef-d’œuvre de sur-littérature. À l’inverse de cette valorisation qui est à questionner, existe aussi la conception selon laquelle, relevant du domaine du pré-conscient, elle permettrait de créer facilement de l’« émotion » avec quelques mots, à peu de frais. De fait, les pratiques du « jeu poétique » sont à reconsidérer. La poésie devient vite cet objet clos censé demander moins d’investissement que le texte long. Une analyse s’impose ainsi qu’une réflexion quant à la conscientisation des acteurs.

5Notre visée n’est pas seulement disciplinaire au sens strict car la poésie (en particulier moderne et contemporaine), qui doit certes être abordée comme genre textuel, le sera aussi dans un cadre plus large où la didactique de la discipline rencontre des problématiques éducatives.

2. Hypothèses de travail et problématique

6Hypothèses. La poésie occupe une place restreinte à l’école ; elle fait rarement l’objet d’un enseignement / apprentissage ; elle est soumise à des représentations et à des modèles qui appartiennent également à la sphère socio-culturelle.

7Mais par ailleurs la poésie n’est pas forcément absente des zones « difficiles » et, comme pratique « artistique », elle semblerait assez bien accueillie. En effet, lié à l’importance du silence installé par la poésie oralisée ainsi qu’à la forme dans l’espace de la page, le poème poserait un rapport entre langue et esthétique. L’enfant / l’adolescent en difficulté scolaire et/ou psychologique peut être porté vers le langage poétique. Le travail sur la poésie n’apparait certes pas comme facile mais comme facilitant une construction de l’être par une attention portée à l’espace, au rythme, à la voix d’un corps.

8Problématique. Quelle place occupe la poésie à l’école (élémentaire, collège, lycée) ? Quelle articulation langue/littérature définit-elle ? Est-il possible de construire une didactique de la poésie dans le champ disciplinaire du français (et en association avec d’autres disciplines) ?

9La poésie moderne et contemporaine (qui sera sans doute le corpus essentiel du groupe), est souvent déclarée « illisible ». Cependant, elle ouvre peut-être une voie paradoxalement démocratique. La poésie, « luxe » très nécessaire, serait-elle l’instrument d’une possible levée des obstacles psycho-sociologiques, épistémè d’une communication profonde au regard de l’« adaptation » scolaire ?

3. Méthodologie

10Cette recherche didactique ne vise pas la mise en place de protocoles expérimentaux dans les classes. Il s’agit d’une recherche empirique, de terrain, ce qui n’exclut pas la rigueur scientifique.

11Le groupe de recherche observe, décrit, analyse les représentations et les pratiques des enseignants (et de leurs élèves).

12Aspects généraux.La démarche se fonde sur l’alternance de temps d’appropriation théorique (tour d’horizon des recherches et publications existantes sur le sujet), d’échanges entre les membres du groupe et avec des personnes ressources (travail avec les chercheurs et les poètes par exemple), d’analyses de discours, de pratiques et de productions.

13Méthodologie de l’action. La volonté du groupe a été de construire son projet autour d’une tripartition école/collège/lycée. En effet, il s’agira de comprendre si la scolarisation de la poésie possède des invariants et lesquels.

14Afin de dresser un état des représentations et des pratiques qui soit le plus objectif possible, il s’agira surtout d’enseignants « tout venant » qui ont accepté des entretiens (auprès d’eux et de leurs élèves) et des observations de classes ponctuelles permettant au groupe d’analyser des pratiques d’enseignement-apprentissage. De ce fait, le corpus est limité aux classes d’accueil.

15Publics et « terrains » concernés. Treize classes d’accueil (quatre à l’école ; une par cycle), quatre au collège, cinq au lycée (dont une en lycée professionnel). Les terrains sont variés, choisis de façon aléatoire dans les différents niveaux mais comportent des aires géographiques et des zones socio-culturelles diversifiées : rural, urbain, péri-urbain ; centre ville, ZEP...

16Protocole de recueil des données. Entretiens semi-directifs pour mettre au jour les représentations des maitres et des élèves ; observations de pratiques de classe ; recueil de productions d’élèves ; deux corpus seront également utilisés : (1) les mémoires professionnels des stagiaires en formation initiale pour leurs discours et descriptions de pratiques professionnelles ; (2) les manuels scolaires1, permettant d’analyser les corpus présents, leur présentation, leurs enjeux didactiques et pédagogiques.

17Protocole d’analyse des données. Analyse discursive qualitative précise des données recueillies dans les classes (entretiens, observations et productions) ; mise en relation des observations et des principes explicatifs à partir de la sélection d’éléments observables/interprétables (discours, tâches, interactions verbales...) ; analyse des écarts entre les discours, les productions, les pratiques et les discours sur les pratiques et les productions.

4. Effets attendus de la recherche sur la formation

18Les effets attendus sur la formation sont triples : • auto-formation du groupe dans le domaine de la recherche et dans celui de la poésie qui en est l’objet ; • formation en retour, dans et par la recherche, des « enquêtés » (enseignants des terrains choisis) qui seront destinataires des produits réalisés : publications, séminaires... • formation des étudiants et des professeurs stagiaires de l’iufm, pe1 et 2, plc1 et 2, plp, au cours de la recherche, et ultérieurement, par la mise en œuvre de formations (déjà réalisées, en cours et prévues) sur la poésie. Ces derniers sont par ailleurs invités à certains séminaires réunissant des poètes (tel Yves Bonnefoy) ou des didacticiens de la poésie (comme Daniel Delas).

19Il pourra être question de (re)penser ce qui s’enseigne sous l’appellation « poésie ». Sont en jeu l’appropriation de connaissances mais aussi le développement d’attitudes positives face aux objets culturels. Cette recherche contribuera à décrire les pratiques d’enseignement-apprentissage et à en expliquer les racines historiques pour aider chaque enseignant à effectuer et à analyser ses choix en toute lucidité. Réciproquement, les actions de formation procureront une meilleure connaissance des représentations dominantes.

5. Travaux réalisés ou en cours

20— Constitution d’un Annuaire des chercheurs et formateurs en didactique de la poésie permettant de lancer des appels à séminaires, journées d’étude, colloques.

21— Premier séminaire poésie (juin 1999). Actes du séminaire et autres contributions, parution septembre 2000.

22— Présentation de la recherche aux Journées d’étude de la dflm, Poitiers, janvier 2000.

23— Deuxième séminaire poésie en juin 2000 avec la participation de poètes et de didacticiens de la poésie.

Notes

1 J.-C. Nony, « Les représentations de la poésie chez les professeurs d’École stagiaires et dans les manuels » dans La poésie à l’École, coord. M.-T. Denizeau, D. Lançon, CRDP d’Orléans, 2000, op. cit.

Pour citer cet article

Jean-Charles NONY, Françoise TORREGROSA (2018). "Écouter, dire, lire, écrire la poésie". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | Questions d'épistémologie en didactique du français | DES EXEMPLES DE RECHERCHES CONTEMPORAINES : TEXTES DES COMMUNICATIONS PRÉSENTÉES SOUS FORME D’AFFICHE.

[En ligne] Publié en ligne le 17 septembre 2018.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=655

Consulté le 19/09/2019.

A propos des auteurs

Jean-Charles NONY

Professeur à l’iufm d’Orléans-Tours. Docteur en sciences du langage, ses recherches concernent les représentations dans l’analyse discursive. Depuis deux ans il travaille également dans le groupe de recherche « didactique de la poésie » coordonné par D. Lançon. J.-Ch. Nonny a notamment publié : « Représentations des maitres et des élèves de l’école élémentaire sur l’écriture : des indicateurs sur les valeurs et les savoirs de référence », Actes du 7ème colloque dflm, G. Legros, et. al. dir., Didactique du Français Langue Maternelle : quels savoirs pour quelles valeurs ? (Bruxelles, DFLM).

Françoise TORREGROSA

Professeure de lettres / histoire en lycée professionnel et formatrice associée à l’iufm d’orléans-Tours. Elle est membre du groupe de recherche « didactique de la poésie » qui associe des enseignants de français, de philosophie et d’histoire. Ce groupe de recherche est coordonné par D. Lançon


Questions d'épistémologie en didactique du français - n°15

Ce numéro des Cahiers Forell rend compte des journées d’étude organisées à Poitiers du 20 au 22 janvier 2000 par l’Association internationale pour le-développement de la recherche en didactique du français langue maternelle (DFLM). Une centaine d’enseignants-chercheurs venus de divers pays de l’espace francophone y proposent une réflexion épistémologique sur la didactique du français, discipline dont se réclament depuis une vingtaine d’années des travaux abondants, et qui soulève régulièrement de multiples interrogations (définition, concepts, outils pour la recherche, finalités, etc.). Les actes de ces journées d’étude dressent un état des lieux des connaissances partagées sur les questions théoriques et épistémologiques qui la sous-tendent. Privilégiant la confrontation des points de vue du français langue maternelle et du français langue étrangère, trois axes ont structuré les échanges : comment définir la didactique du français et quelles modélisations retenir ? quels rapports 1’enseignement/apprentissage du français entretient-il avec les disciplines voisines ? et enfin, à partir de quelques exemples, quelles sont les formes de diffusion des recherches contemporaines et quel est leur impact sur la formation des enseignants ? Rapport d’étape, ces regards croisés sont une contribution au chantier d’une épistémologie en devenir.



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Dernière mise à jour : 18 octobre 2018

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