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Entre frères et sœurs : une approche du Frankenstein de Mary Shelley

frPublié en ligne le 19 décembre 2017

Par Annette GOIZET

1Beaucoup de pages ont été consacrées aux relations entre les personnages de Frankenstein, et dans ces études les mots « frère », « sœur », apparaissent de multiples fois, en général dans le cadre d’études sur les rapports entre enfants et parents, par exemple pour souligner que la sœur adoptive est aussi mère de remplacement ou que le meurtre du frère est au centre de l’œdipe qui domine le roman. Une approche visant à mettre avant tout en parallèle les relations entre frères et sœurs, en comparant et en mesurant ce que différences d’âge, de sexe, de milieu apportent à l’équilibre ou au déséquilibre des familles présentes dans le roman, peut toutefois permettre d’éclairer différemment les rapports entre les personnages et offrir une manière de comprendre la succession de décès qui changent la vie de Victor Frankenstein.

2En effet, en analysant les morts qui jalonnent Frankenstein, on s’aperçoit que les crimes directement commis par le monstre sont, si l’on se place par rapport à Victor Frankenstein, des fratricides. Le monstre, dans sa fonction de double de ce dernier, ne commet ni parricide ni matricide : Caroline, pas plus qu’Alphonse ne meurent de sa main. Par ailleurs, Victor Frankenstein, lui-même, en tant que « père » du monstre ne peut à aucun moment aller jusqu’à l’infanticide : il peut souhaiter ou demander la mort de sa créature, mais il ne peut, et ce n’est pas une question de moyens physiques, agir en ce sens. C’est le monstre lui-même qui est l’instrument de sa propre mort. En se supprimant, le monstre n’est-il pas alors amené à un ultime fratricide, puisque c’est là la seule catégorie de crimes qu’il commette ?

3De fait, tous les crimes activement commis par le monstre touchent des frères ou sœurs, par le sang ou par le cœur, de Victor Frankenstein : le monstre supprime William, le frère de sang, Clerval, l’ami, c’est-à-dire le frère de cœur, Elizabeth, la sœur d’adoption, et, même s’il ne la tue pas de ses mains, il cause la mort de Justine, en la compromettant sciemment ; or Justine est, dans une certaine mesure, une autre sœur, de par l’éducation que lui a accordée Caroline, et de par la ressemblance qu’elle cultive avec cette mère de substitution. Elizabeth est une « plus que sœur », Justine est une « presque sœur », dont Elizabeth elle-même dit dans une lettre qu’elle avait le pouvoir de rendre le sourire à Victor Frankenstein, « you once remarked that if you were in an ill-humour, one glance from Justine could dissipate it »1 (63).

4A partir du moment où ce lien familial apparaît comme le point commun entre ces morts, se pose la question du pourquoi de ce choix des victimes. A première lecture, le monstre supprime ceux que Victor aime pour l’isoler – mais Victor est-il capable d’amour ? Son isolement n’avait-t-il pas commencé avant la naissance de la créature ? Une autre explication est que le monstre supprime ceux dont Victor veut se débarrasser parce qu’ils sont des obstacles entre lui et son père ou des rivaux pour la possession de sa mère – mais dans ce cas, pourquoi faire disparaître Henry Clerval, qui a son propre père et n’est pas un rival dans la lutte entre le père et le fils Frankenstein ? Une autre hypothèse pourrait être avancée, reprenant l’idée du monstre comme double de Victor, mais d’un double vivant, d’un frère jumeau à l’amour exclusif, souhaitant former avec lui une cellule familiale à deux éléments pour revenir à l’ovule univitellin qui leur a donné naissance. Il aurait alors le rôle d’un frère caché en raison de ses difformités, et qui rivaliserait avec les autres frères et sœurs pour une place au sein de la famille. On peut penser au masque de fer, jumeau supposé de Louis XIV, qui aurait pu lui disputer le trône. Dans cette perspective, les crimes feraient alors partie d’une stratégie de pouvoir entre frères et sœurs.

5Dans cette hypothèse, le monstre n’apparaît plus comme un fils rejeté par son père que la cruauté des hommes pousse à se venger, mais comme un enfant abandonné qui cherche à retrouver ses frères et sœurs afin de s’intégrer à leur groupe social en tant qu’égal. On a souvent comparé le monstre au frère imaginaire que se créent les orphelins et les enfants solitaires pour assouvir leurs rêves, frère imaginaire qui, dans le cas présent se trouve doté d’un corps, grâce à la science. Les parents donnent souvent un frère aîné ou cadet en exemple : « regarde ton frère comme il est sage » ... et un enfant sage imagine souvent un autre frère moins obéissant qui ne servirait pas d’exemple, mais au contraire oserait faire toutes sortes de bêtises. Karl Miller dans son étude des doubles2, affirme que pour l’enfant qui s’invente un double, celui-ci « may perform […] misdemeanours and rebellious acts » que lui-même n’oserait pas commettre, même s’il court le risque de voir ce double « prove an oppressor or […] take his place in the world » (Miller, 46). Et on pourrait aller jusqu’à dire qu’à un certain moment c’est Victor qui devient le frère imaginaire du monstre, capable de faire ce qui lui est interdit : en laissant son journal à la portée du monstre, il a permis à ce dernier de découvrir l’existence d’une famille qu’il pourrait rejoindre après l’échec de sa tentative avec les De Lacey.

6Un frère imaginaire existait probablement dans les rêves de l’enfant Victor, surtout après l’arrivée d’Elizabeth dont la perfection l’agace quelque peu, surtout quand elle essaye « to subdue (him) to a semblance of her own gentleness » (37). A ce compagnon imaginaire, Victor Frankenstein a donné un corps réel, une force physique que lui-même ne possède pas, et la liberté d’agir d’une manière que lui-même du fait de son éducation, de sa faiblesse physique, et de sa personnalité hésitante, ne pourrait ou n’oserait employer. Si à aucun moment Victor ne dévoile aux autres l’existence du monstre, c’est parce qu’un frère n’en trahit jamais un autre, et qu’ainsi ils peuvent ensemble et impunément continuer à jouer à « pas vu, pas pris ».

7Poursuivant cette hypothèse, il faut maintenant découvrir quelle serait la place de ce frère parmi les enfants de la famille Frankenstein, comment il pourrait s’intégrer dans le cercle familial, c’est-à-dire quel serait son rang dans la hiérarchie des frères et des sœurs.

8Une comparaison avec les autres familles composées de frères et de sœurs, que Mary Shelley inclut dans le roman, va permettre, dans un premier temps de tracer le profil de la famille idéale (ou presque), afin de comprendre ce que devrait être la famille Frankenstein, et comment, et pourquoi celle-ci devrait se transformer pour que cet étrange fils prodigue, « long-absent son » (69) autant que Victor lui-même, puisse y trouver sa place.

9Les familles dans le roman n’ont pas toutes le même nombre d’enfants, et ce nombre joue un rôle important dans les liens entre personnages du même âge, et dans le système des relations entre les générations qui, dans le cas de la famille Frankenstein, répond à un modèle un peu particulier qui sera une des clés de l’intégration possible du monstre. Trois points semblent donc devoir être pris en compte : le nombre d’enfants par famille, l’âge respectif des frères et sœurs, et les différences entre liens du sang et liens du cœur, entre enfants nés de la même mère, et enfants « ajoutés » (par adoption, ou par mariage).

10La première étape est de s’intéresser au nombre d’enfants par famille, et de réfléchir au bonheur relatif des enfants dans chaque famille compte tenu de leur nombre.

11Si l’on examine, de ce point de vue, les familles présentées dans le roman, on distingue essentiellement trois modèles : l’enfant unique, le « choix du roi », une fille et un garçon, et la famille nombreuse (quatre enfants ou plus). Il y a trois exemples d’enfants uniques, Caroline Beaufort, Elizabeth Lavenza et Henry Clerval, qui tous trois sont orphelins de mère. Il y a deux exemples de familles comptant deux enfants de sexe différents, l’une totalement à l’extérieur, Margaret Saville et son frère Robert Walton, l’autre tout à fait au centre, les De Lacey, Felix et Agatha. Et enfin deux exemples de familles nombreuses, les Moritz (Justine est la troisième d’une famille de quatre), et les Frankenstein, dont on peut toutefois dire que c’est une famille nombreuse évolutive, qui traverse diverses phases échelonnées dans le temps : elle passe du stade enfant unique (Victor l’est pendant cinq ans), au stade « choix du roi » avec l’arrivée d’Elizabeth (ils seront seuls tous les deux pendant deux ans) puis au stade famille nombreuse avec les arrivées successives d’Ernest, de Justine et de William.

12Ces familles, dans le cours du roman, ne connaissent pas des destins identiques, et en les comparant on est amené à penser que Mary Shelley estimait que le bon nombre d’enfants dans une famille était de deux, si possible de sexe différent, assurant ainsi le renouvellement des générations, pas plus. En effet, dans l’un et l’autre cas de familles comptant deux enfants, frère et sœur, celles-ci ne sont pas atteintes par la mort. Or si Mary Shelley leur accorde le droit de continuer à vivre au-delà de la disparition de Victor Frankenstein et de celle, supposée, du monstre, c’est qu’elle voit en elles le modèle qui est le plus propice au bonheur des êtres humains qui les composent. Un frère et une sœur représentent l’équilibre idéal des sexes, et s’ils ont choisi un mode de relations et de communication fondé sur l’échange et le soutien réciproque, alors se trouve réalisée l’intégration du masculin et du féminin, selon la définition qu’en donne William Veeder3, « an ideal balance of the traits traditionally considered masculine and feminine » (Veeder, 23). Mary Shelley n’avait, semble-t-il, été heureuse dans son enfance, qu’à l’époque où il n’y avait au foyer de William Godwin que Fanny et elle, […] même si deux filles, ce n’est pas l’équilibre idéal des sexes. Elle-même avait, vivant à son foyer au moment de la publication de Frankenstein deux enfants, un garçon, William, et une fille Clara. L’exemple d’Agatha et de Felix De Lacey, plus encore que celui de Robert Walton et Mrs Saville, dont l’accord dans l’enfance n’était pas parfait et qui, à l’âge adulte, paraît se teinter de sentiments incestueux de la part de Robert, l’exemple de Felix et d’Agatha donc, illustre cet équilibre car le frère et la sœur sont montrés ensemble, dans des moments où échange et complémentarité sont réalisés. On peut en outre penser que ces deux familles épargnées font la preuve de leur réussite de par leur capacité à accueillir un étranger, M. Saville d’une part, et Safie de l’autre, « in-laws » en anglais […] frères et sœurs « de par la loi. » Ce lien légal apparaît comme une manière supplémentaire de créer des relations de frère à frère, de sœur à sœur ou de frère à sœur et vient s’ajouter aux autres formes relationnelles que sont le sang, l’amitié et l’adoption (même sous une forme non légale, puisque Elizabeth et Justine sont recueillies et non légalement adoptées).

13Face à ces familles épargnées, sont les familles décimées, qui toutes, dans la structure en cercles concentriques du roman, partagent l’espace narratif intermédiaire, celui des Frankenstein.

14Il y a tout d’abord, les familles d’où la relation entre frère et sœur est absente puisque l’enfant est unique. Le cas de Caroline Beaufort paraît essentiel puisqu’il conditionne ce que sera la famille Frankenstein. Seule avec son père, elle n’a pas réussi à réconforter ou aider celui-ci. On peut immédiatement comparer sa situation à celle d’Agatha De Lacey, qui dans des circonstances guère plus favorables trouve force et courage dans le soutien de Felix, « interchanging each day looks of affection and kindness » (107) et l’importance de cette relation est soulignée par le fait que parmi les premiers mots que le monstre réussit à apprendre figurent justement les mots sœur et frère, symbolisant la forme essentielle et première des relations entre êtres humains d’une même génération, « the girl was « sister » or « Agatha » and the youth « Felix », « brother » or « son » » (109).

15Livrée à elle-même, Caroline Beaufort ne peut qu’accepter le secours que lui offre Alphonse Frankenstein : de toute évidence elle serait incapable de s’adapter et de travailler comme le fait Agatha De Lacey. Si elle épouse Alphonse Frankenstein, c’est parce qu’elle n’a pas d’autre solution (si l’on suit la carte du tendre, c’est « tendre sur reconnaissance » et non « tendre sur inclination »). Les deux années d’attente entre la mort de son père et son mariage, lui permettent certes de « faire son deuil », mais aussi d’atteindre un âge compatible avec cette union : compte tenu de ce qu’était l’âge de procréation pour une femme à la fin du XVIIIe siècle où se situe l’action, et des dix-sept ans de différence entre Victor et William, elle doit guère avoir plus de seize ou dix-sept ans au moment de son mariage. C’est un père qu’elle épouse et non un homme de son âge, et par certains côtés, elle est plus proche de son fils aîné que de son mari : Victor Frankenstein ne souligne-t-il pas l’aspect ludique de ses relations avec sa mère en parlant de « plaything », même s’il associe son père aux jeux qu’ils partagent, l’une joue avec lui, l’autre les regarde jouer ensemble, tel un père indulgent auprès de ses deux enfants.

16C’est parce qu’elle-même a souffert de la solitude de l’enfant unique que Caroline Beaufort refuse de n’avoir qu’un seul enfant et cherche à élargir sa famille, adoptant ou recueillant les enfants qu’elle ne réussit pas à procréer. Les différences d’âge entre Victor et ses frères témoignent d’une fécondité faible ou d’une santé fragile. N’est-elle pas une fleur exotique protégée par son époux, « he strove to shelter her as a fair exotic is sheltered by the gardener » (32). Mary Shelley avait connu trois grossesses en trois ans, juste avant et pendant la rédaction de Frankenstein (premier enfant 1815, deuxième 1816, troisième 1817) et elle savait que les grossesses peuvent se succéder rapidement, et que cela est épuisant. On peut certes penser que d’un point de vue féminin, elle épargne à Caroline Beaufort la fatigue d’une succession trop rapide des naissances de ses fils, mais sept ans (six dans la version 1818) entre les naissances de Victor et d’Ernest, et plus encore entre celles d’Ernest et de William, c’est beaucoup. Ces longues périodes de stérilité sont donc coupées par les arrivées d’Elizabeth entre Victor et Ernest, et de Justine entre Ernest et William. Ces arrivées servent à combler les vides et équilibrer le rapport des forces entre garçons et filles dans la famille. C’est certainement parce qu’elle ne peut avoir tous les enfants qu’elle désire que Caroline Beaufort accueille si facilement et généreusement Elizabeth et Justine. Même Henry Clerval, lui aussi enfant unique, trouve sa place auprès de cette famille. Il y tisse des liens de cœur avec Elizabeth et Victor dès l’enfance, et parvient, grâce à son intégration dans leur milieu familial, à se donner l’illusion, lui le fils unique, de faire partie d’une vraie famille. Son appartenance est soulignée par Mary Shelley qui fait de lui le messager de la famille qui vient chercher Victor à Ingolstadt, accomplissant ainsi une tâche qu’Alphonse Frankenstein est trop faible, et Ernest trop jeune pour accomplir. Toutefois, il faut le retenir, Henry agit en remplaçant, et non en tant que membre de la famille. Il faut noter que son entrée dans le cercle de famille se situe au moment de la naissance d’Ernest, puisque c’est avec la naissance de ce fils que s’interrompt la vie errante des Frankenstein, et que Victor est envoyé à l’école où il rencontre Henry.

17Toutefois, même si l’on voit ainsi un enfant unique chercher à ne plus l’être, pendant quelques pages, son sort paraît enviable, du moins pour Victor qui semble garder une nostalgie profonde des années où il était encore seul avec ses parents, avant l’arrivée d’Elizabeth. Mais, en présentant dès le début du récit de Victor Frankenstein, le cas de Caroline Beaufort, qui de toute évidence a souffert de sa condition d’enfant unique et donc désire que son fils ne reste pas seul, et en montrant chez Henry Clerval ce besoin de la compagnie d’autres enfants, Mary Shelley éclaire la nostalgie de Victor Frankenstein en montrant ce sentiment comme un signe émotionnel et égoïste, et non comme un argument en faveur d’un état souhaitable. Etre enfant unique, c’est être solitaire, condamné à l’isolement, sauf si l’on peut trouver des frères et sœurs de substitution. Cela explique et justifie le besoin d’Henry (et du monstre) de former des liens avec une famille et sert à montrer les limites et les défauts d’une famille à un enfant, surtout lorsqu’elle est monoparentale et unisexe […] pas de femme pour équilibrer les relations entre Henry et son père, pas d’homme pour servir de lien entre Justine et sa mère, lorsqu’après le décès de ses frères et sœurs, celle-ci se retrouve seule avec elle. Ces exemples qui font comprendre pourquoi le monstre cherche une famille, et exige de Frankenstein qu’il lui donne une « compagne », le mot cultive l’ambiguïté, qui serait à la fois sa sœur et son épouse : il veut la recevoir des mains de Victor comme ce dernier a reçu Elizabeth des mains de sa mère.

18Même Robert Walton, qui n’est pas un enfant unique, imagine dans ses moments de solitude, l’ami, le frère qu’il aimerait trouver car frère ou ami, c’est la même chose : Victor Frankenstein à la fin du roman souligne à quel point ces mots pour lui sont synonymes, « a sister or a brother can never, unless indeed such symptoms have been shown early, suspect the other of fraud or false dealing, when another friend, however strongly he may be attached, may, in spite of himself, be contemplated with suspicion. » (205) L’expression « another friend » indique clairement que dans sa conception des relations humaines, frère, sœur ou ami se confondent, et que seule la durée des liens peut rendre l’un plus ou moins indulgent ou plus ou moins attentif aux défauts de l’autre.

19A côté de ces familles à enfant unique, Mary Shelley place les familles nombreuses, portrait simplifié pour les Moritz, et détaillé pour les Frankenstein. Justine Moritz, même si son histoire n’est pas très développée, puisque qu’elle n’apparaît que dans la lettre d’Elizabeth, appartient à une famille qui sert de miroir à celle de Victor. Cette famille compte quatre enfants (deux filles, deux garçons) et a connu une époque presque heureuse pendant laquelle, du vivant du père, l’équilibre des affections n’était pas rompu. Justine est la troisième de cette famille, la favorite de son père. Après la mort de son père, Justine, en butte à la haine de sa mère, est recueillie par Caroline Frankenstein. Les frères et sœur de Justine décèdent l’un après l’autre, et la mère prise de remords rappelle, sur les conseils de son confesseur, sa fille auprès d’elle. Justine passe donc, après ces morts, de l’état d’enfant d’une famille nombreuse, à celui de fille unique, cheminement inverse de celui de Victor Frankenstein qui passe de l’état de fils unique à celui de fils de famille nombreuse. Mais le couple mère-fille ne fonctionne pas mieux que celui du père et du fils dans le cas des Clerval, et la mère accuse même parfois sa fille survivante d’avoir causé la mort de ses frères et sœur. Justine survit, même si ce n’est qu’un sursis, or elle est la troisième des frères et sœur. Est-ce à dire que le troisième enfant doive symboliquement survivre lorsque des familles nombreuses sont décimées ? On le sait chez les Frankenstein, c’est Ernest, le troisième enfant qui survit. Si Justine meurt, après avoir survécu au drame de sa famille, c’est parce qu’en revenant parmi les enfants Frankenstein, elle perd le bénéfice de la grâce qui lui a été accordée, devenant une sœur de plus dans une famille nombreuse. Elle paie de sa vie d’avoir voulu prendre une place qui n’était pas la sienne, et de n’avoir pas su remplir les devoirs liés à cette place. En effet, ce qui la différencie d’Elizabeth, c’est, d’une part, qu’elle est arrivée dans la famille comme servante et non comme enfant d’un noble recueillie par solidarité de classe, « the daughter of a Milanese nobleman » (34), et d’autre part qu’elle n’a pas su être présente au moment de la disparition de William afin de le protéger.

20Un autre aspect important de cette famille « puzzle » (que l’on pourrait qualifier de « suturée » comme le texte du roman, ou comme le monstre lui-même) est l’ordre dans lequel frères et sœurs viennent s’ajouter les uns aux autres. Le cercle familial est composé de trois éléments masculins, trois frères de sang, Victor, Ernest, William, et d’une sœur d’adoption Elizabeth, adoption non légalisée et non légalisable, puisque son père est emprisonné mais vivant (ensuite, sa mort sans être précisée est probable puisqu’au moment de son mariage Elizabeth a récupéré, grâce à l’intervention d’Alphonse Frankenstein, une partie de son héritage). L’existence de ce père est importante, car dans la mesure où elle ne peut être légalement adoptée, Elizabeth ne peut devenir une Frankenstein que par mariage, comme l’a fait Caroline. La promesse que celle-ci, sur son lit de mort, fait prononcer à Victor et Elizabeth n’a pas pour seul but d’unir son fils à une sœur aimée, elle vise aussi à légaliser la place d’Elizabeth dans la famille. Elizabeth était trop jeune lorsqu’elle a été adoptée pour se souvenir de son passé et son arrivée chez les Frankenstein a la valeur d’une nouvelle naissance. Au milieu des paysans, elle était comme morte, auprès de sa nouvelle famille, elle renaît, ou plus exactement elle revient parmi les siens, parmi les nobles, les riches, les cultivés.

21Lors du serment fait à Caroline, Victor, à dix-sept ans, manque d’expérience pour savoir si l’affection qu’il éprouve pour sa « plus que sœur » est de l’amour, mais de toute manière, il n’a pas le droit d’envisager d’autre épouse, puisqu’il l’a déjà en quelque sorte épousée lorsqu’elle lui a été offerte en cadeau. En fait, pour Victor, Elizabeth n’est jamais une sœur, elle est, dès son arrivée, « a little wife » comme Louise Biron pour William. Victor Frankenstein épouse en fait Elizabeth Lavenza, trois fois dans le roman, dans son enfance, à l’adolescence et enfin à l’âge adulte : enfant, il considère qu’Elizabeth est sienne « to protect, love and cherish » (35), mots qui sont empruntés au sacrement du mariage ; adolescent il est uni à elle par Caroline qui joint leurs mains, « joined the hands of Elizabeth and myself » (42), geste qui lui aussi appartient au sacrement du mariage ; il ne peut donc, devenu adulte, refuser la cérémonie qui les unit officiellement devant la société des hommes, puisqu’il est déjà prisonnier de son « épouse » comme Shelley l’était d’Harriet. Dès le début de leurs relations Victor et Elizabeth ont été donnés l’un à l’autre par Caroline […]. Les mots de celle-ci « I have a pretty present for my Victor » (35) symboliquement répondent à la question rituelle « who giveth away this woman ? ». Dès ce jour Elizabeth est « the lawful wedded wife » de Victor Frankenstein.

22La famille Frankenstein, au-delà des quatre enfants désignés comme tels, est ouverte sur l’extérieur et accueille des enfants satellites comme l’ami, Henry Clerval, la presque-sœur, Justine. Donc si Victor était revenu avec sa créature, celle-ci aurait pu être reçue comme l’a été Justine, non pas en tant qu’enfant de Victor, mais en tant que frère de celui-ci, compte tenu de son développement physique. Le nouveau venu aurait alors été le troisième enfant recueilli, répondant à un scénario rituel établi par Caroline : à chaque enfant conçu, correspond un enfant accueilli, Elizabeth après la naissance de Victor, Justine après celle d’Ernest, et le monstre viendrait alors compléter la série, s’insérant dans l’ordre de succession après William.

23En donnant vie au monstre, Victor s’est, en quelque sorte, substitué à sa mère morte pour continuer son œuvre, pour apporter le sixième maillon de la chaîne. Caroline, mère de fils, accueillait des filles pour équilibrer les rapports entre féminin et masculin parmi ses enfants. Est-ce à dire que le monstre, il faudrait plutôt dire « la créature » est une fille de plus succédant à Elizabeth et Justine ? Victor, mère de substitution, voulant continuer la chaîne, crée une créature qu’il qualifie immédiatement de « he » utilisant un masculin. Il semble donc qu’il ne puisse parvenir à créer une fille (il détruit même la compagne du monstre...) et l’on peut s’interroger sur les raisons de cette impuissance. Il y a à cela plusieurs raisons : en tant que « créateur », il ne peut que suivre l’exemple de Dieu qui a d’abord créé Adam ; mais il y a plus, car en se substituant à sa mère, il ne peut, comme elle, que mettre au monde que des fils. En outre, comment fabriquerait-il une fille ? Même s’il a suivi des cours d’anatomie, il ne sait pas comment une fille est faite. Il n’a pas eu le temps de découvrir les femmes, et les filles de sa famille sont toujours arrivées à un âge correspondant, ou presque, au sien : il a cinq ans, Elizabeth en a quatre, « not quite a year difference in our ages » (36), il a treize ans, Justine en a douze, et sa mère ne lui a certainement pas fait découvrir l’anatomie de ses sœurs. Si le monstre, voit le jour à l’âge adulte, c’est que comme Elizabeth et Justine, il doit entrer dans la vie de Victor en tant que contemporain de celui-ci.

24Si Victor tente de continuer la chaîne d’adoption commencée par sa mère c’est que c’est elle, en fait, qui a inspiré à son fils l’idée d’avoir des enfants sans grossesse, en lui offrant comme modèle une petite sœur toute faite qui arrive à un âge qui permet que l’on joue tout de suite avec elle, sans longs mois d’attente, sans pleurs et sans période « bébé » où l’on ne peut jouer avec son petit frère ou sa petite sœur, sans années d’éducation ou de croissance. La seule vraie différence avec le monstre, est que Caroline lui donnait en cadeau de jolies poupées, alors que lui ne réussit à faire qu’un pauvre pantin, qu’il abandonne dans un coin comme un jouet cassé. On peut même se demander si Victor Frankenstein dépasse le stade de l’enfant capricieux, qui jette ou casse les jouets qui ne lui plaisent pas. Son long voyage dans la souffrance est certainement un voyage initiatique vers l’état d’homme.

25Il y a, en outre, dans l’âge des enfants des coïncidences qui font de chacun le remplaçant possible d’un autre. Victor, fils aîné, reste fils unique pendant cinq ans environ, puis voit arriver une sœur qui a le même âge que lui. Quelques années plus tard, naissance d’un petit frère, Ernest, doublée de l’entrée en scène d’un ami, Henry Clerval. Ainsi est compensée par la présence d’un compagnon de jeu le vide affectif du partage avec le frère nouveau né. Sept ans (six ans seulement dans le texte de 1818) séparent Victor d’Ernest. Ce long intervalle entre les deux naissances ne semble pas avoir beaucoup attiré l’attention, et pourtant, ces différences d’âge entre les frères ne sont pas gratuites. Ces intervalles soulignent la fragilité de la santé de Caroline Beaufort, qui a recours à l’adoption pour réaliser ses rêves de maternité, et placer des sœurs auprès de ces frères. Certes, Justine n’est pas présentée comme une sœur offerte en cadeau, mais elle sera, la lettre d’Elizabeth nous l’apprend, « a great favorite » (63) de Victor. Sept ans pour Ernest, et plus encore pour Victor, même si la version de 1831 reste vague sur ce point, car un rapide calcul situe la différence entre Ernest et William autour de la dizaine d’années, ces longues années entre les naissances séparent en fait le premier et le dernier fils d’un génération, ce qui complique les liens entre frères : de même que Caroline est assez jeune pour être la fille de son époux et donc pourrait être la sœur de son fils, Victor est assez vieux à la naissance de William pour être le père de son frère.

26Le troisième et dernier fils de Caroline Beaufort a environ six ans au moment de sa mort, – même si selon Ann K. Mellor, il n’a que cinq ans, si l’on calcule bien, cinq ans cela en ferait un enfant posthume. Ce n’est pas parce que « his little wife Louisa Biron » (64) a cinq ans que lui aussi a cinq ans. D’ailleurs, dans la logique du roman, les « petites » épouses ont un an de différence avec leur « mari »... sauf Caroline Beaufort. Mais le très jeune âge de William ne doit pas être négligé. Dans la version de 1818, Victor explique, « I became the instructor of my brothers. Ernest was six years younger than myself, and was my principal pupil […] William, the youngest of our family was yet an infant »4. Dans la version de 1831, la différence entre Victor et Ernest passe à sept ans, et la naissance de William s’en trouve donc, même si cela n’est pas précisé, décalée d’autant. C’est alors que l’on s’aperçoit que cette naissance est intervenue peu de temps avant qu’Elizabeth n’attrape la scarlatine. Donc, si l’on tente d’empêcher Caroline de la soigner, « many arguments had been urged to persuade my mother to refrain from attending upon her » (42), c’est qu’elle n’est pas encore complètement remise de son accouchement, et donc plus susceptible que toute autre personne d’attraper la maladie. William porte donc, tout autant qu’Elizabeth, la responsabilité de la mort de la mère, et le tuant le monstre venge la mère, cette mère dont il aurait pu être le fils adoptif, et son acte prend la dimension d’un fratricide, non pas parce qu’il agit en tant que double de Frankenstein, mais parce qu’il assume son rôle d’enfant « adoptable », qui ne l’a pas été parce que son presque-frère a causé la mort de sa mère. La mère adoptive a disparu avant l’adoption. On peut dans ce cas affirmer que le monstre tout autant que Victor Frankenstein, connaît la nostalgie du ventre maternel même s’il a été conçu dans un laboratoire. Il semble avoir un souvenir confus et étrange d’une période avant sa naissance : « it is with considerable difficulty that I remember the original era of my being», dit-il, et il ajoute « before, dark and opaque bodies had surrounded me, impervious to my touch and sight » (99). Ce « before » le ramène à un temps avant son arrivée à la lumière, avant sa naissance, où tout autour de lui était froid et sombre. Aurait-il gardé le souvenir de la tombe où il était couché ? Cette tombe est-elle pour lui, symboliquement, le ventre maternel ? Cela expliquerait pourquoi il doit entraîner Victor vers le pôle pour trouver un lieu qui recrée cet endroit d’avant la naissance où régnait le froid, lui imposant « son » souvenir du ventre la mère, au lieu de s’adapter au sien. C’est le frère né du froid qui domine le frère né de la chaleur, comme si la naissance par passage du froid au chaud était moins traumatisante que celle du chaud au froid.

27Le but du monstre abandonné, qui n’a pu se faire accueillir comme frère par Felix et Agatha De Lacey, voire trouver sa place comme « in-law » en épousant Agatha, est, en premier lieu, de revendiquer son titre de frère dans la chaîne conception-adoption initiée par Caroline Beaufort. Il ne sait pas quelle pourrait être sa place dans cette famille, et comme le seul exemple de famille heureuse qu’il ait connue ne compte que deux enfants, il semble, en tuant les frères et sœurs de Frankenstein, prendre les mesures nécessaires pour adapter « sa » famille à son idéal : il tente, une fois « sa » famille trouvée, de la réduire à deux enfants, lui-même, et […] qui d’autre ? Victor ? Afin de répondre à cette question, il est nécessaire de revoir l’itinéraire de ces éliminations.

28Cette famille, qu’il considère comme sienne, il en connaît le nom, il sait où elle habite, et il n’ignore certainement pas les noms des personnes qui la composent puisque dans les papiers de Victor Frankenstein, ce dernier a fait figurer « accounts of domestic occurences » (126). Mais s’il connaît les noms, le monstre ne connaît pas les visages, et c’est ce détail qui éclaire la mort d’Henry Clerval et de la survie d’Ernest.

29La rencontre avec William montre qu’en effet, le monstre ignore tout de l’aspect physique des gens qu’il cherche, on peut même se demander comment il fait pour identifier Victor, qu’il n’a en fait vu qu’une fois lors de son éveil à la vie. Dans le cas de William, la chose est claire : le monstre aperçoit un enfant inconnu, et n’a pas alors d’intentions criminelles. Mais l’enfant, pour se protéger, révèle deux choses : « My papa is a syndic, – he is M. Frankenstein » (138). Tant que William n’a pas prononcé le nom, sa vie n’est pas en danger. Mais dès qu’il l’a prononcé, le monstre le tue. Le seul nom de Frankenstein justifie son geste à ses yeux, justification qu’il présente à Victor a posteriori, accusant même William de l’avoir insulté, « loaded me with epithets which carried despair to my heart » (138). Le dialogue ici s’efface devant le drame, mais le non-dit est significatif. Que peut faire un enfant de six ans qui se sent menacé si ce n’est appeler à son secours les membres de sa famille dont il sait qu’ils sont tout près […] son père, Elizabeth, et Ernest, avec lequel il jouait quelques instants plus tôt. On peut même penser qu’Ernest échappe trop facilement au blâme, puisqu’il a renoncé à chercher son frère au cours d’une innocente (?) partie de cache-cache. Comment se fait-il d’ailleurs qu’Ernest ne s’accuse (ou ne soit accusé) à aucun moment de négligence dans la surveillance de son frère ? William appelle, et ce sont donc les noms de ses père, sœur et frère qui sonnent aux oreilles de le monstre comme autant d’insultes. Ne devrait-il pas plutôt se réjouir d’avoir enfin trouvé ceux qu’il cherchait ?

30Le portrait de Caroline l’émeut un instant, il reconnaît comme par intuition celle qui, dans sa générosité, aurait pu lui tendre la main et l’accueillir. Néanmoins, il projette sur elle le dégoût des autres : comme eux, elle aurait « changed that air of divine benignity to one expressive of disgust and affright » (138). Le portrait devient l’instrument de son deuxième crime, la preuve contre Justine. C’est en fait Caroline Beaufort elle-même qui accuse Justine, qui l’accuse parce qu’elle a déserté son poste de protectrice de William : c’est Caroline qui se venge par la main du monstre de celle qui l’a trahie. Le frère putatif punit la presque-sœur pour la mort du presque-frère. C’est la troisième fois que Justine échoue dans son rôle charitable : elle a soigné Caroline Beaufort, mais n’a pas réussi à la sauver, elle s’est occupée de William et il est mort, et entre temps, elle a soigné sa mère qui est morte elle aussi. Les morts qui entourent Justine, ainsi que le remarque William Veeder, se comptent par trois, ses trois frères et sœur, les trois personnes dont elle a eu la charge. Il semble donc que Mary Shelley construise ainsi autour de Justine une stratégie en base trois qui conduit à regarder, par un jeu de miroir, la famille Frankenstein en fonction de ce même chiffre.

31Caroline met trois fils au monde, et pour chacun des deux premiers recueille un enfant, auxquels vient s’ajouter le monstre de Victor, ce qui porte symboliquement le nombre des enfants abandonnés, qui ont leur place dans la famille à trois. Les familles comptant deux enfants, s’agrandissent à trois par le mariage de l’un des deux. Le monstre tue trois personnes de ses mains, et trois autres morts marquent les étapes de la vie de Victor, Caroline, Justine et Alphonse. Enfin, Ernest Frankenstein, le troisième enfant perd ses trois frères et sœurs. Veeder explique la survie d’Ernest par le partage de l’initiale « E » avec Elizabeth (Veeder, 209) disant que Victor, utilisant le monstre, n’a pas besoin d’éliminer les deux pour atteindre Alphonse Frankenstein.

32Cette interprétation fait d’Alphonse la cible de Victor, et du monstre l’instrument de Victor. Par contre si l’on admet que le monstre agit pour son propre compte, et que ses actes ont pour but d’éliminer un à un les frères et sœurs « en trop » dans la famille idéale à deux éléments qu’il cherche à former, la survie d’Ernest peut s’expliquer autrement. S’il ne tue pas ce dernier alors qu’il en a l’occasion, c’est qu’il ne l’a pas identifié en tant que « Frankenstein » ? Ernest survit probablement à la suite d’une erreur sur la personne, erreur que fait le monstre dans son processus d’élimination. Certes on peut admettre qu’il ignore jusqu’à l’existence d’Ernest, que Victor n’a pas mentionné ce dernier dans les documents que le monstre a lu. Il arrive que Victor (négligence d’auteur, ou confusion volontaire des noms ?) oublie Ernest : perdu en mer entre l’Écosse et l’Irlande, il pense à ceux qui sont à la merci du monstre, « I thought of Elizabeth, of my father, and of Clerval – all left behind » (166), Ernest n’est pas mentionné. Or Clerval est en Angleterre, alors que les deux autres sont en Suisse. Si le danger menace ceux qui sont à Genève, c’est Ernest qui est en danger, et Clerval une fois encore remplace Ernest. Plus tard, après la mort d’Elizabeth, Ernest n’est pas oublié et Victor associe bien Alphonse et son frère, remarquant avec soulagement, lorsqu’il revient à Genève, « my father and Ernest yet lived » (191). En fait le monstre, s’il sait par la lecture du journal de Victor que ce dernier a deux frères, ne connaît pas plus le visage d’Ernest qu’il ne connaissait celui de William. Or qui trouve-t-il auprès de Victor quand celui-ci part pour l’Écosse afin de lui fabriquer une compagne ? Henry Clerval. Et qui donc supprime-t-il, afin d’éliminer le deuxième frère de Victor ? Henry Clerval. Henry Clerval, l’ami, le frère de cœur, qui symboliquement apparaît dans la vie de Victor Frankenstein au moment même de la naissance d’Ernest, et qui forme donc une sorte de bouclier protecteur pour ce dernier. Clerval qui est ce qu’Ernest aurait pu être s’il était né plus tôt, un ami pour Victor. Or Clerval est le seul personnage que, dans son dialogue avec Walton, le monstre n’englobe pas dans « the lovely and the helpless » (213) qu’il a tués. Il en mentionne le nom à deux reprises, « the groans of Clerval » et « after the murder of Clerval, I returned to Switzerland, heart-broken and overcome » (212) indiquant par là que cette mort doit être singularisée parce qu’elle ne faisait pas partie de la série familiale. Quand il s’adresse à Walton, il sait qui il a tué, mais le savait-il alors qu’il l’étranglait ? L’erreur sur la personne est confirmée par le fait que Clerval ne repose pas dans le cimetière où Victor se recueille sur les tombes des siens – pourquoi le corps de Clerval, genevois lui aussi, n’a-t-il pas été rapatrié ? Cette tombe aurait véritablement intégré Clerval parmi les Frankenstein, or tel n’est pas le cas. Il est une victime expiatoire, et son sacrifice sauve Ernest. Dans la vie, comme dans la mort, Ernest se cache derrière Clerval. Après la mort de celui-ci, il trouve un autre remplaçant en la personne du monstre, car c’est lui et non Ernest qui accompagne Victor au cimetière pour se recueillir sur les tombes de ses chers disparus, et c’est lui encore qui, sur le bateau de Walton prononce l’éloge funèbre de Victor Frankenstein.

33En agissant pour lui-même, le monstre agit aussi pour Ernest qui, survivant de la famille Frankenstein, pourra recevoir l’héritage de son père et de son frère. Est-ce à dire que tous les crimes du monstre n’ont été commis que pour permettre à Ernest de devenir fils unique, seul survivant des quatre frères et sœur ? Et la fin ambiguë du roman, remet même cette hypothèse en question : le monstre survivant – le troisième « adopté » sauvé comme le troisième fils – ne peut-il le rejoindre pour former avec lui, cette famille à deux enfants qui semble être l’idéal proposé par Mary Shelley, soit dans le rôle de « frère » aîné en remplacement de Victor, soit dans celui (qui lui était destiné) de dernier maillon féminin d’une chaîne adoption-conception, il ne serait plus alors « le monstre », mais « la créature ».

Notes

1  M. Shelley, Frankenstein, London, Penguin, 1992 (toutes citations tirées de cette édition).

2  K. Miller, Doubles, Studies in Literary History, London, O.U.P., 1985.

3  W. Veeder, Mary Shelley and Frankenstein, The Fate of Androgyny, Chicago, University of Chicago Press, 1986.

4  M. Shelley, Frankenstein, London, Whittaker, 1823.

Pour citer cet article

Annette GOIZET (2017). "Entre frères et sœurs : une approche du Frankenstein de Mary Shelley". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | Autour de Frankenstein – Lectures critiques.

[En ligne] Publié en ligne le 19 décembre 2017.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=526

Consulté le 24/08/2019.

A propos des auteurs


Autour de Frankenstein – Lectures critiques - n°12

Depuis sa publication en 1818, Frankensteinn’a cessé de fasciner des générations de lecteurs et l’œuvre a donné naissance à un véritable mythe littéraire, prolongé au cinéma par d’innombrables adaptations, dont les deux chefs-d’œuvre de James Whale. Longtemps négligé par la critique,le roman de Mary Shelleysuscite depuis quelques années un tel intérêt, aux USA en particulier, qu’il est presque devenu un enjeu théorique et esthétique à propos duquel s’affrontent divers discours issus, en particulier, de la psychanalyse et de la critique féministe. Les raisons de cette fascination sont multiples. Le roman s’ancre dans diverses traditions philosophiques et esthétiques et bénéficie d’un héritage littéraire exceptionnel, celui de la littérature gothique et romantique. Il opère une relecture de mythes fondateurs, pose la question centrale de l’origine en relation avec le contexte scientifique de son époque. Il réinvente le couple savant démiurge/créature qui ne va cesser de se reconstituer dans les textes et les films. Il propose enfin une approche novatrice du monstre, à la fois figure d’altérité et sujet du discours. Les textes recueillis ici émanent de chercheurs européens qui s’efforcent, après bien d’autres, de prendre en compte les différentes facettes de l’œuvre, d’analyser sa structure, ses conventions narratives, d’explorer ses paysages, sa relation au mythe, à la littérature et à la science, son « discours du corps ». Ce volume propose également de nouvelles lectures et constitue un bilan critique provisoire, prélude à d’autres exégèses.

Illustration : (crédits : Philippe de Jozelon).



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Dernière mise à jour : 18 octobre 2018

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