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Aux frontières des morphèmes. Aspects contrastifs de la dynamique lexicale en anglais et en français1

frPublié en ligne le 29 novembre 2017

Par Michel PAILLARD et Franck ZUMSTEIN

Résumé

Cet article examine sous un angle contrastif anglais-français des phénomènes relevant de deux domaines de la formation lexicale particulièrement sollicités par la néologie ; la composition néo-classique et la troncation. Les éléments concernés peuvent converger morphologiquement (météo, écolo, apéro) ; ils ont en commun que leur statut (et, dans certains cas, leur délimitation) est problématique.
Bien que le fonds grec et latin exploité soit commun, les composés néo-classiques de l’anglais et du français ne sont pas totalement superposables (ludothèque vs toy library). De son côté, la troncation s’opère selon des schémas différents liés à la structure syllabique dominante dans chaque langue (decaf vs déca). Malgré les apparences de la simplicité, l’abrègement morphologique peut poser des problèmes morpho-sémantiques complexes (les beaufs).

Introduction

1Le présent article porte un regard contrastif entre anglais et français sur des éléments lexicaux qui ont en commun d’être problématiques quant à leur statut ou à leur délimitation. Sont successivement examinés les éléments de composition néo-classique traditionnellement appelés quasi-morphèmes et les troncations. Les deux langues partagent, à quelques nuances près, les astronautes et les bibliophiles mais seul le français fait phallocrate et médiathèque. L’anglais tronque decaf et vet en syllabe fermée, le français déca et véto classiquement en syllabe ouverte mais il fait aussi manif, clim et beauf.

2La langue, on le sait, évolue en reprenant sa propre étoffe – et, à l’occasion, celle de ses voisines – selon des patrons bien éprouvés, les « processus lexicogéniques » chez Tournier (1985) ou « règles de formation de mots » chez Corbin (1987). La dynamique lexicale construit, banalise, réactive. Elle emprunte les chemins parfois opposés de la complexification ou, à l’inverse, de la réduction morphologique. La plus grande complexité n’est pas toujours là où on l’attendrait ; des formations savantes peuvent présenter une structure relativement transparente ; des réductions morphologiques peuvent impliquer des processus sémantiquement complexes.

1. Autour des composés néo-classiques

1.1. Le statut des quasi-lexèmes

3Les mots tels que démocratie, géographie, psychologue ou ludothèque sont généralement désignés comme « composés néo-classiques » ou « composés savants » du fait qu’ils associent des éléments d’origine grecque ou, secondairement, latine. Ces formations sont dites néo-classiques car c’est tardivement, à partir de la Renaissance et à l’époque moderne que le développement des arts et des sciences a conduit à puiser dans le fonds lexical des langues anciennes pour créer du lexique de toutes pièces. Il n’est donc pas surprenant que, dans leur grande majorité, ces mots soient, aux variations morpho-phonologiques près, communs à l’anglais et au français, où ils gagnent du terrain par banalisation de termes naguère techniques ; cleptomane, ostéopathe, pédophilie, xénophobe.

4Ce type de formation, relativement peu étudié, a un statut intermédiaire entre composition et affixation. D’un côté, les éléments qui forment ces mots ont en commun avec les affixes que ce sont, des morphèmes liés, qui ne sont pas, pour l’essentiel, attestés de façon autonome. Cette caractéristique a valu à leurs constituants l’appellation restrictive de quasi-morphèmes, à laquelle il faut préférer celle de quasi-lexèmes (cf. Duchet 1994, 54-58) car leur statut de morphème n’est pas en cause. L’un des arguments, rappelés par Bauer (1983, 213), pour les rapprocher des affixes est que certains d’entre eux peuvent s’attacher à un lexème parallèlement à des affixes ;

music+al

an+electric

music+ology

photo+electric

5Mais par ailleurs ces mots relèvent de la composition en ce sens qu’ils associent des éléments qui appartiennent, contrairement aux affixes, à des classes ouvertes et qui, surtout, sont porteurs d’un contenu référentiel (cf. Corbin 1992, 28-29). Composés dits « savants », ils sont parfois glosables par (ou concurrents de) composés « populaires » (angl. bibliophile ; book lover ; fr. céphalgie ; mal de tête). Leurs composants ont cette propriété distinctive d’être typiquement combinés entre eux, et de surcroît pour un certain nombre, tantôt en position initiale, tantôt en position finale, comme le rappelle le tableau ci-dessous2. D’où le terme de Combining Formsqui les désigne généralement en anglais, même si Tournier (1985, 88-102) peut à juste titre critiquer les hésitations et incohérences des dictionnaires dans l’étiquetage de bon nombre de ces éléments comme « CF » ou comme affixes. Arrivé et al. (1986, 340-341) utilisent pour les mêmes raisons le terme d’interfixe. Si l’on ajoute que d’autres morphologues ont pu parler de « confixes » ou en anglais de « combinemes » (cf. Kirkness in Asher, 1985, 5026-5028) on aura pris la mesure du problème de statut posé par ces éléments de composition particuliers.

Quasi-lexème

Sens

Composés néo-classiques communs anglais-français

Quasi-lexème initial

Quasi-lexème

final

aero-

air

aeronautics

demo-

peuple

democracy

geo-

terre

geology

hippo-

cheval

hippodrome

anthrop

homme

anthropology

philanthrope

graph

écriture

graphology

photograph

log, logy

discours science

logotype

geology

lith

pierre

lithography

aerolite

path

affection

pathology

psychopath

pter

aile

pterodactyl

helicopter

phil

aimer

philosophy

paedophile

-crat

domination

democrat

-naut

navigateur

astronaut

-phobe

détester

xenophobe

-scope

regarder

telescope

6Cet échantillon permet de rappeler qu’en dépit des débats sur son statut, la composition néo-classique présente de grandes régularités ;

7– terminaison du quasi-lexème initial presque systématiquement par la voyelle <o> ;

8– ordre généralement déterminant-déterminé, naturel en anglais, sur lequel s’aligne dans ce cas le français ;

9– en anglais, grande régularité des schémas accentuels (cf. Duchet, 1994, 54-58), qui tranche avec les contraintes variées liées à l’affixation.

10Ces régularités ont fait de la formation néo-classique, largement partagée par les langues européennes, l’un des modèles privilégiés par la néologie contemporaine. Le schéma s’est étendu par analogie à des combinaisons hybrides3 de type lexème+o+quasi-lexème (angl. jazzophile, fr. Futuroscope) parfois exploitées pour leur effet humoristique (angl. beerocracy, weatherology, fr. chaussuroscope, bobologue) ou encore à des structures lexème+lexème dans les innombrables composés géminés du type franco-italien, socio-économique et les dénominations commerciales de toute nature (angl. Filofax, fr. placoplâtre).

11La situation que l’on vient de rappeler est cependant assortie d’irrégularités de deux ordres. D’une part les composés néoclassiques ne sont pas tout à fait uniformément partagés par l’anglais et le français. D’autre part, malgré le fonctionnement essentiellement combinatoire de ces éléments, on observe à la marge un phénomène d’autonomisation de certains quasi-lexèmes, lexicalisés à des degrés divers, qui n’est pas non plus totalement symétrique entre anglais et français.

1.2. Divergences anglais-français

12Le tableau qui suit illustre des cas où des composés néo-classiques attestés en français ne le sont pas du tout en anglais, où des processus concurrents sont mis en œuvre.

Quasi-lexème

français

anglais

-cratie

phallocratie

male chauvinism

cruci-

cruciverbiste

cruciforme (tournevis)

crossword fan

Phillips screwdriver

-drome

cynodrome

greyhound track

-gène

anxiogène

lacrymogène (gaz)

which causes anxiety ou distress (R. & Collins)

tear gas

-graphie

échographie

radio(graphie)

(ultrasonic) scan

X-ray test

-mane

mélomane

toxicomane

music lover

drug addict

-phage

téléphage

couch potato

-phone

orthophoniste

speech therapist

télé-

télécommande

télécharger

remote control

download

-thèque4

ludothèque

médiathèque

phonothèque

toy library

resource centre

sound archives

13Un deuxième cas de figure, très fréquent, est celui dans lequel le composé néo-classique est attesté en anglais mais concurrencé par un autre type de formation, avec lequel il présente régulièrement un écart de registre.

Quasi-lexème

français

anglais

chrono-

chronomètre

chronometer (tech)

stopwatch

-drome

hippodrome

hippodrome (Antiq.)

race course

The Birmingham H.

= theatre

-graphe

orthographe

orthography

spelling

-logie

ornithologie

ornithology

birdwatching, birding

météo-

météorologie

meteorology

weather forecast

phil-

philatélie

philately

stamp collecting

-phage

anthropophage

anthropophagous (adj.)

man-eater

-phone

anglophone

Anglophone

English-speaking

-rynque

ornithorynque

ornithorhynchus

(duckbilled) platypus

1.3. Les entorses à la symétrie

14Bien que leur configuration prototypique soit donc la composition symétrique, héritée telle quelle du grec ou construite ultérieurement, les quasi-lexèmes sont couramment attestés dans d’autres positions, soit associés à un élément de statut différent, soit comme lexème autonome.

15a) Les composés hybrides

fr.

futuroscope, pochothèque, bédéphile, profitosaure

angl.

oceanaut, bankocrat, dinostores, squattocracy

16Les deux langues ont des séries telles que biodégradable, biosphère, narco-dollars, narco-terrorisme, etc. Lorsque l’ordre est « lexème + quasi-lexème » (futuroscope, bankocrat), ces formations miment la composition savante par l’introduction d’une voyelle de liaison, y compris lorsque celle-ci se trouve déjà phonétiquement et/ou graphiquement présente (fr. bureaucratie, bédéphile, angl. adhocracy, ufology).

17Le lexème associé peut avoir fait l’objet d’une troncation. Il s’agit alors d’un fracto-morphème qui représente le lexème en question à l’intérieur d’une composition. C’est le cas en français avec télégénique et téléspectateur (où télé- représente télévision ; un téléspectateur n’est pas un spectateur à distance) et internaute, où inter- représente Internet. Malgré la productivité de -naut en anglais à une certaine époque (cf. Bauer 1983:270), internaute, lié à la métaphore du navigateur, n’a pas été adopté en anglais où l’on a formé web surfer et netizen par amalgame de net+citizen. La question complexe des frontières entre quasi-morphème (dans les composés hybrides de type boulodrome) et fracto-morphème (représentant un lexème dans un amalgame tel que pétrodollar) est analysée de façon approfondie dans Fradin (à paraître).

18b) L’autonomisation

19Certains éléments d’origine grecque sont bien installés comme lexèmes autonomes dans les deux langues (derme, graphe, logo, phobie, gène, zoo). En français, dactylo et stylo n’évoquent plus du tout la composition en -graphe dont ils sont issus. Avec la même finale, d’autres restent perçus comme des abrègements relevant du registre parlé (fr. chrono, météo, toxico ; angl. rhino, dino, psycho).

20Dans ce cas de figure, l’usage peut diverger entre l’anglais et le français. Ainsi, typo n’est en français que la forme tronquée de typographe ; en anglais c’est aussi et surtout celle de typographical error. Les deux langues ont l’emploi littéraire de psyché/psyche ; en français psy désigne le thérapeute, en anglais psych forme des verbes composés (psych oneself up ; se préparer psychologiquement, etc.) ; psycho est en français la dénomination familière de la psychologie comme discipline et en anglais une forme tronquée de psychopath.

21c) L’homonymie des terminaisons en -o

22La récurrence des finales en <o>, massivement alimentée par le schéma de la composition savante interrompue à la frontière des morphèmes se trouve par ailleurs renforcée par des terminaisons homonymes. Un -o de (res)suffixation familière existe en anglais, limité à des cas tels que wino (ivrogne), bucko (petit chef), et surtout en français où il se substitue à une partie de mot tronquée (qui peut être ou non un morphème) dans des noms (dico, apéro) ou des adjectifs (dingo, alcoolo). Il s’y ajoute encore – autre homonyme plus marginal – le -o hérité du latin primo et secundo, que l’on retrouve dans l’italien pianissimo et qui sert en français à re-suffixer des adverbes ; directo, rapido, texto.

Les formes tronquées

23Cette partie est consacrée à l’étude de problèmes posés, en français et en anglais, par les items lexicaux généralement appelés formes tronquées tels que, en anglais, dorm < dormitory, sis < sister et, en français, accu < accumulateurs, expo < exposition. La troncation, qui est une des règles de formation lexicale, participe de l’activité discursive, et contribue dans de nombreux cas à la néologie lexicale en ce qu’elle crée de nouvelles formes mais son mouvement est inverse de celui qui prévaut dans tous les autres processus de construction des mots (affixation, composition, etc.). Monnot (1971, 191) souligne l’intérêt tout particulier des formes tronquées ;

L’intérêt linguistique de ces dernières [les formes tronquées] est évident ; elles nous permettent d’observer les tendances vivantes d’une langue dans son état présent.

24L’opération en jeu procède d’une réduction de la forme du lexème. D’un point de vue purement formel, les tronquats sont généralement classés dans trois grandes catégories (Bauer 1983, 233 et Tournier 1985, 305). Le premier type, et le plus répandu, rassemble les troncations postérieures, ou apocopes (en français ; ado < adolescent, instit < instituteur; en anglais: ad < advertisement, chimp < chimpanzee). Le second type, plus rare, entraîne la disparition d’un ou plusieurs des premiers phonèmes du mot d’où une troncation antérieure, ou aphérèse (en français: pitaine < capitaine (argot miltaire), bus < omnibus, blème (y’a un blème) < problème ; en anglais: van < caravan, Stenders < Eastenders, cello < violoncello). Enfin, le dernier type combine les deux types précédents sur une même unité d’où une troncation double, rare en français, qui donne en anglais flu < influenza, lecky < electrician (anglais australien), fridge < refrigerator. Néanmoins, cette simplification n’est qu’apparente. D’une part, l’élimination d’un ou de plusieurs phonèmes d’un lexème pose inévitablement l’épineux problème de la coupe syllabique et donc la question d’une tendance à la syllabation fermée opposée à celle d’une syllabation ouverte5. D’autre part, cet abrègement du signe linguistique apporte, à terme, son lot de modifications, qu’elles soient graphiques, morphologiques, phonologiques ou sémantiques. Ces changements sont en fait autant d’indicateurs de la plus ou moins grande autonomie du tronquat et de son statut dans le lexique d’une langue. Après avoir identifié et défini le processus de la troncation plus précisément, nous examinerons ces questions afin de dégager des différences ou des points communs entre l’anglais et le français. Nous nous appuierons sur un corpus de plusieurs centaines de formes tronquées dans chaque langue afin d’illustrer nos analyses6.

2.1. Les formes tronquées sont-elles simples ? Considérations générales.

25Le phénomène de la troncation que Tournier (1991, 24) place, au même titre que l’affixation et la composition, au rang de « matrice lexicogénique », est l’opération par laquelle un signifiant est débarrassé d’un ou de plusieurs de ses constituants, en l’occurrence des phonèmes. La catégorie de lexèmes la plus sensible à ce processus est celle des noms (en anglais: ad < advertisement, doc < doctor; en français resto/au < restaurant, bénèf(e) < bénéfice). Les autres classes de termes sont, dans une bien moindre mesure, touchées par ce phénomène ; en français, sensa(ss) (adj.) < sensationnel, impec (adj.) < impeccable et en anglais, fab (adj.) < fabulous, stereo (adj. & n.) < stereophonic. De même, en français, des adverbes sont tronqués et un processus de re-suffixation en -o se met en place dans de nombreuses formes ; directo < directement, deuzio < deuxièmement, brusquo < brusquement7. Le même phénomène peut être observé pour certains adjectifs en anglais: comfy < comfortable, pervy < perverted, sarky < sarcastic, scrummy < scrumptious.

26Selon Tournier (1985, 297), ce processus de réduction morphologi­que est la manifestation d’une volonté d’économie linguistique8. Pour étayer cette première approche du phénomène, il a mesuré, à partir de quelques unités, les différences de coûts articulatoires entre les formes pleines, plutôt longues, et leurs tronquats respectifs. Il est nécessaire néanmoins de considérer aussi les unités plus petites où ce gain articulatoire est très faible (en français: ciné < cinéma (2 phonèmes /m/ et /a/), exam < examen (1 phonème /E)/); en anglais doc < doctor (2 phonèmes /t/ et /o/, réduit à [´] en position finale inaccentuée), bro < brother (2 phonèmes /D/ et /´/). Il mesure l’économie linguistique opérée dans ces derniers exemples en termes de phonèmes et non en termes de morphèmes ou de syllabes. La troncation est en effet un processus oral et l’élimination est, par défaut, phonématique. La césure coïncide parfois avec un allègement morphématique ; la forme tronquée psycho, on l’a vu, est commune au français (psychologie) et à l’anglais (psychopath). Dans de très nombreux exemples, la troncation correspond à une coupe syllabique ; en français, alu < aluminium, ampli < amplificateur, promo < promotion; en anglais, dorm < dormitory, mag < magazine, prelim < preliminary. Il existe cependant des formes résultant de troncations qui ne sont ni morphématiques, ni syllabiques. Le tronquat prof, commun au français (professeur), et à l’anglais (professor), ne respecte pas le schéma d’une coupe syllabique comme le fait la forme tronquée pro, également commune aux deux langues (professionnel et professional). Dans les formes françaises deuche < deux-chevaux, beauf < beau frère, bas-du-c < bas-du-cul (‘court en jambes’) et comme i(l)f < comme il faut (‘distingué’)9, seul un abrègement phonématique peut rendre compte du processus en jeu. Enfin, le terme anglais beeb, forme phonétique tronquée du sigle BBC,montre bien que la troncation ne s’opère pas, en effet, sur des syllabes graphiques mais bien sur les phonèmes: beeb prononcé [bi…b] < BBC prononcé [Æbi…bi… »si…].

27Bauer (1983:233) catégorise ces items lexicaux comme appartenant, pour la plupart, à un registre ou niveau stylistique plus familier que le français ou l’anglais standard. On trouve néanmoins, dans chacune des deux langues, des formes tronquées qui sont répertoriées dans les dictionnaires actuels et dont l’usage est bien plus fréquent que celui des formes pleines correspondantes. Ainsi, en anglais, les formes pleines luncheon, refrigerator, brassiere, public house et veterinary surgeon ont un emploi qualifié de « formal »10 dans leurs entrées respectives du Longman Dictionary of Contemporary English. Leurs formes tronquées, lunch, fridge, bra, pub, vet, ont également chacune leur entrée dans ce même dictionnaire mais sans mention de la forme pleine: elles sont traitées comme des lexèmes à part entière. George (1980, 20) relève le même phénomène en français et souligne que les formes tronquées se sont substituées aux formes pleines:

Voire, certains abrégés ont supplanté la forme originale dans la langue parlée courante. C’est ainsi que dans Lexis par exemple, pneu figure en vedette, avant pneumatique. Autres exemples du même genre: auto, cinéma, kilo, météo, métro, micro, photo, radio, stéréo, stylo, taxi, vélo.

28Il faut noter ici que le processus de dissociation entre la forme pleine pneumatique et la forme tronquée pneu est très avancé comme le montrent les entrées du dictionnaire Le Petit Robert à ces deux termes:

pneu [...] n.m. – 1891 ; abrév. de pneumatique 1. Bandage en creux d’une roue, formé d’une carcasse de fils de coton, d’acier, enduite de caoutchouc, contenant de l’air (dans une chambre à air ou non) [...] 2. (1923) anciennt Pneumatique (II, 2°).

pneumatique [...] 1520 [...] I N.f. philos. vx Science des choses de l’esprit (aussi pneumatologie, 1751).
II.1. Adj. (1547) Phys. Relatif à l’air et aux autres gaz. [...] Qui fonctionne à l’air comprimé. [...] Qui se gonfle à l’air comprimé. [...] 2. N.m. (1907) anciennt Missive roulée dans un tube pneumatique.

29Seul le lien dérivationnel est indiqué entre les deux formes (abrév) dans la première entrée et les deux formes se rejoignent sémantiquement sur un emploi nominal qui a aujourd’hui disparu (cf. pneu 2 et pneumatique II, 2). Dans les emplois actuels, la forme pleine n’est donc plus substituable à la forme tronquée, en particulier dans des collocations telles que pneu dégonflé (*pneumatique dégonflé), pneu crevé (*pneumatique crevé), pneu lisse (*pneumatique lisse), pneu clouté (*pneumatique clouté), etc. Le mot pneumatique, qu’il soit adjectif ou nom, est aujourd’hui cantonné à des emplois pluôt techniques (philosophie, physique, chimie).

30Bien qu’utiles, ces classements par niveaux de langue ou registre ne permettent pas de prédire à quel endroit du terme la troncation aura lieu, comme le souligne Bauer (1983, 233) ;

The unpredictability concerns the way in which the base lexeme is shortened […] It does not seem to be predictable how many syllables will be retained in the clipped form (except that there will be fewer than in the base lexeme), whether the stressed syllable will be open or closed, whether the stressed syllable from the base lexeme will be included or not.

31Le nombre de syllabes, ou plutôt de phonèmes, éliminés peut en effet varier considérablement d’un tronquat à l’autre. En français, par exemple, l’abrégement peut être, on l’a vu, d’un ou de deux phonèmes seulement – exam(e) < examen (1 phonème), resto < restaurant (2 phonèmes) – à sept ou huit phonèmes – accu < accumulateur (7 phonèmes), pro < professionnel (8 phonèmes) –. En anglais, dans les tronquats plurisyllabiques, la syllabe qui porte l’accent tonique principal peut être retenue (" demo <  "democrat, " psycho <  "psychopath) ou pas (" stereo < Æstereo "phonic, " info < Æinfor "mation). Dans certains cas, la syllabe accentuée de la forme pleine est inaccentuée dans la forme tronquée (" decaf < de "caffeinated, " prefab < pre "fabricated). Enfin, de nombreux tronquats présentent une instabilité accentuelle (" recap/re "cap < recapitu "lation, " exam/e "xam < eÆxami "nation, " confab/con "fab < conÆfabu "lation, " prelim/pre "lim < pre "liminary). Il semble donc qu’il soit difficile d’établir des règles qui permettent d’anticiper le point de troncation et de prédire le schéma accentuel d’une forme tronquée.

32La réponse à la première question de Bauer (celle du nombre de syllabes restant dans la forme tronquée) ainsi que la réponse à la troisième (celle de l’accentuation lexicale) dépendent finalement de sa deuxième interrogation: la coupe syllabique se fait-elle en syllabe fermée ou en syllabe ouverte ?

2.2. Troncation (apocope) et coupe syllabique. Les cas du français et de l’anglais.

33À cette dernière question, Tournier (1985, 305) se propose de répondre en ce qui concerne l’anglais. Pour cela, il entreprend de confronter les formes tronquées de son corpus aux modèles morpho-phoniques généraux de l’anglais, pour les mots constitués de une à quatre syllabes. Sa conclusion est que le schéma morpho-phonique des formes tronquées ne diffère pas de celui qui prévaut dans l’ensemble du lexique: la prédominance d’une syllabation fermée.

34Qu’en est-il du français ? Les conclusions de Tournier pour l’anglais vont dans le même sens que celles de Monnot (1971, 205) dans un article qui confronte l’anglais et le français ;

Pour conclure, il est intéressant de noter qu’en comparant la phonétique des formes abrégées françaises et anglaises, on découvre les tendances phonétiques des deux langues qui sont encore actives dans le présent et on remarque les contrastes que ces langues offrent encore aujourd’hui:
a) Le français n’a pas cessé d’être une langue à syllabation ouverte, l’anglais une langue à syllabation fermée.
b) La loi de position qui fonctionne en français depuis le XVIe siècle est encore active de nos jours. La voyelle s’ouvre en syllabe fermée, se ferme en syllabe ouverte. En anglais, la voyelle fermée reste fermée en syllabe fermée comme en syllabe ouverte.
c) Si l’on admet que la syllabation fermée est reliée au relâchement articulatoire et inversement, on peut remarquer que la tendance générale au relâchement articulatoire existe toujours en anglais et que la tension articulatoire se maintient en français.

35Le tableau suivant présente un échantillon de formes tronquées illustrant le contraste syllabe fermée (<CVC>) en anglais – syllabe ouverte (<CVCV>) en français ;

Anglais

Français

Formes pleines

Formes tronquées

Formes tronquées

Formes pleines

civilization

civ

civi

civilisation

Coca Cola

coke

Coca

Coca Cola

decaffeinated

decaf

déca

décaféiné

laboratory

lab

labo

laboratoire

literature

lit

litté

littérature

maximum

max

maxi

maximum

microphone

mike

micro

microphone

prefabricated

prefab

préfa

préfabriqué

preparatory school

prep

prépa

école préparatoire

saxophone

sax

saxo

saxophone

veterinary surgeon

vet

véto

vétérinaire

36George (1980, 25) fait état d’observations moins tranchées sur ce point du fait qu’il examine un corpus portant sur une période de temps plus large ;

L’apocope produit des dérivés se terminant phonétiquement soit par une voyelle soit par une consonne. Le corpus sur lequel mon étude est basée se répartit de ce point de vue en deux moitiés égales ; 500 formes environ dans chaque catégorie. Ceci contraste nettement avec les proportions relevées par Monnot 1971 (finale vocalique ; 71,4%, finale consonantique ; 28,6%, sur un échantillon de 147 mots abrégés). C’est que l’article de Monnot portait sur des exemples tirés du français contemporain, alors que le mien embrasse aussi le XIXe siècle, période à laquelle l’apocope à finale consonantique était plus fréquente.

37Nous avons également relevé, dans notre corpus11, de nombreuses formes tronquées françaises à finales consonantiques qui sont précisément datées de la fin du XIXe siècle et du début du XXe ; cotise < cotisation (1894), exam(e) < examen (1894), gym < gymnastique (1894), manip < manipulation (1894), certif < certificat d’études (1917), fac < faculté (1920), imper < imperméable (1920), demi-pens < demi-pensionnaire (1931), dissert < dissertation (1931), dort < dortoir (1931). La majorité de ces exemples sont des termes de l’argot scolaire dont beaucoup sont aujourd’hui restés dans la langue familière. En effet, il existe une tendance à la diffusion et à la banalisation de ces formes dans la langue ; on passe ses exam(e)s, on ne sort pas sans son imper quand il pleut, on va à la fac pour faire des études supérieures et on paye sa cotise lorsque l’on est membre d’une association (ou d’une assoce !). Dans son article, George (1980:26) fait également remarquer que la syllabation fermée est, encore aujourd’hui, un processus qui n’a pas disparu de la langue malgré une forte tendance inverse ;

Les apocopés à finale consonantique, plus fréquents au XIXe siècle, sont néanmoins restés caractéristiques du langage familier et argotique contemporain.

38Outre ces items lexicalisés, la langue orale foisonne aujourd’hui, de par un phénomène de mode, de certaines séquences discursives tronquées dans lesquelles Yaguello (1998, 16-17) souligne la tendance à la syllabation fermée également ;

Le deuxième exemple, celui de la troncation – faiche, pache, pouffe, mainte, moi nomple – renvoie à une caractéristique de la langue argotique et populaire. En effet, en français standard on a tendance à couper les mots sur une voyelle comme dans métro, ciné, libé, etc. Agrippine [l’héroine d’une bande dessinnée de Claire Brétecher] et ses amis ont au contraire tendance à couper sur une consonne, ce qui a pour effet de multiplier les monosyllabes fermés et de contrer la tendance de la langue à la syllabation ouverte.

39Ces exemples que donne Yaguello sont très récents et, pour la plupart, concernent, comme elle l’indique plus loin, non pas « un mot isolé mais un groupe accentuel (faiche = fais chier, pache = pas chier) ». Dans notre corpus de formes tronquées du français, nous avons relevé un certain nombre de formes tronquées assez récentes qui confortent cette nouvelle tendance à la coupe en syllabe fermée. Le tableau ci-dessous en propose un échantillon:

Formes tronquées

Formes pleines

Date d’apparition

appart

appartement

1976

compète

compétition

1982

convoque

convocation

1953

doc

documentation

1977

fut(e)

futal

1972

instit

instituteur

1966

manif

manifestation

1972

impec!

impeccable

1953

sans dec

sans déconner

1978

40Cette nouvelle tendance à la syllabation fermée dans les formes tronquées, encore cantonnée à la langue orale argotique et familière il y a peu, semble continuer à gagner du terrain dans la langue standard. Les termes plus anciens tels que gym, fac et imper ont ouvert la voie à de plus jeunes tronquats tels que clim < climatisation, comme d’hab < comme d’habitude, pub < publicité, etc.

41Pour ce qui est de l’anglais, la tendance forte est, on l’a vu, à la syllabation fermée dans les items lexicaux issus de la troncation. Notre corpus révèle également des tendances inverses, notamment par le biais d’une re-suffixation en -o ou en -y / -ie. Le tableau suivant regroupe quelques-unes de ces formes.

Formes tronquées

Formes pleines

ambo

ambulance

arvo

afternoon

Aussie

Australian

banko

bank holidays (anglais australien)

barbie

barbecue

bev(v)y

beverage

comfy

comfortable

garbo

garbage man

42Le cas de banko est intéressant puisqu’il existe déjà dans la langue une forme tronquée, hols, du second élément de la forme pleine bank holidays. Pourquoi ne pas avoir donc repris la forme tronquées du second élément pour construire l’item *bank hols, avec donc une forme tronquée en syllabe fermée, tendance dominante de l’anglais ?

43La question qui se pose alors est de savoir si les contre-exemples observés en anglais et en français restent minoritaires ou indiquent de véritables renversements de tendances. Il serait nécessaire de confronter ces évolutions aux travaux théoriques consacrés à la structure de la syllabe et du mot minimum dans les deux langues12. Nous comptons, dans un travail ultérieur, reprendre les mesures opérées par Tournier (1985, 302-304) à propos des modèles morpho-phoniques de l’anglais13.

44Outre ce délicat problème de frontière syllabique, les formes tronquées deviennent plus ou moins autonomes par rapport à leurs « dérivants ». Comme le montre Tournier (1985, 299-301), cette relative autonomie semble être mesurable à l’aide d’indicateurs morpho­logiques, phonologiques et sémantiques qui révèlent soit des liens étroits maintenus entre une forme pleine et son tronquat, soit un phénomène de dissociation entre les deux formes.

2.3. Complexité morphologique, phonologique et sémantique

45Considérer la troncation comme un processus de création lexicale revient donc, à terme, à se poser la question de l’autonomisation des nouvelles formes ainsi créées. Ayant considéré, on l’a vu, la troncation comme un processus qui est la manifestation d’une volonté d’économie linguistique, Tournier (1985, 298) s’interroge sur le nombre tout compte fait relativement peu élevé de formes tronquées dans le lexique de l’anglais standard.

[…] s’il existe effectivement une tendance à la troncation du signifiant dans le discours (aux niveaux de langue « inférieurs » au niveau standard), la lexicalisation des formes tronquées est assez restreinte.

46En d’autres termes, il y a très peu de formes tronquées qui acquièrent un statut lexical à part entière: beaucoup restent cantonnées aux domaines de l’oral et de l’argot ; en français ; pouffe < pouffiasse, boude < boudin et en anglais ; nads < gonnads, kinnel! < fucking hell!. D’autres ont accédé à un registre plus standard, en anglais: condo < condominium, prof < professor et en français ; micro < microphone, imper < imperméable. En anglais britannique, gent14, troncation de gentleman, offre un exemple de forte autonomisation par métonymie dans the gents au sens de « toilettes pour hommes ». En revanche, certaines réalisations phonétiques transgressent des règles grapho-phonologiques et révèlent par là même le maintien du lien sémantique entre la forme tronquée et la forme pleine. Par exemple, limo [" lIm´U] < limousine [ÆlIm´ "zi…n] garde une première voyelle brève, c’est-à-dire identique à celle de la forme pleine, bien qu’en syllabe ouverte et accentuée15.

47Dans notre corpus, nous avons relevé deux formes tronquées, l’une anglaise, l’autre française, qui présentent des caractéristiques grapho-phonématiques et morpho-sémantiques particulièrement intéressantes. La première de ces formes est veggie, à laquelle nous associons les autres formes tronquées veg, vego et vegan. Le tableau suivant résume les différentes relations entre ces formes tronquées et leurs formes pleines.

Formes tronquées

Formes pleines

Anglais britannique

Anglais

américain

Anglais

australien

veggie

[« vedZi]

vegetarian

vegetable

vegetarian (argot)

veg

[vedZ]

vegetables

vegetables

vegan

[« vi…g´n]

vegetarian (++)

vegetarian (++)

vego

[« vedZ´U]

vegetarian (adj / n)

48Il faut tout d’abord noter qu’au niveau sémantique, le terme veggie n’est pas la forme tronquée (et suffixée en -ie) du même lexème en anglais britannique et en anglais américain. Cependant, dans un registre plus argotique, et certainement avec une connotation péjorative, veggie peut également être la forme tronquée (et suffixée) de vegetarian en anglais américain. Il s’agit donc là d’un cas qui est proche de l’homonymie, un phénomène qui n’épargne pas les formes issues du processus de troncation comme le montrent les exemples suivants: en français, perm < permission/ < permanence, coopé < coopérative/ < coopération et en anglais, sub < substitute/ < submarine/ < subscription/ < substitute teacher (anglais américain)/ < subeditor (anglais britannique), pro < professionnal/ < prostitute. Pour la plupart de ces derniers exemples, seul le contexte est désambiguisant comme le souligne Kreidler dans Asher (1994, 5030) ;

These reductions show that some redundant material can be removed without affecting comprehension in specific contexts, but loss of redundant material leads to homonymy, the loss of contrastiveness in the language code.

49Ainsi, en français, une perm ne peut être qu’une permission dans un contexte militaire et une permanence dans un contexte scolaire. En anglais, il existe une forme tronquée homographe avec celle du français, perm, mais pas homophone ([pERm] en français et [p‰…m] en anglais). En revanche, à l’instar du tronquat français, il s’agit d’un cas d’homonymie ; perm < permanent wave et perm < permutation (argot sportif). Hors contexte, donc, la disparition des quatre derniers phonèmes de chaque forme pleine produit une forme tronquée qui ne peut conserver la distinction sémantique qui existe entre les deux fromes pleines. Néanmoins, comme le montrent les exemples suivants, l’homonymie peut être évitée par différents procédés ; en français, biblio < bibliographie / bibli < bibliothèque (points de troncation différents), aspi < aspirant / aspiro < aspirateur (re-suffixation dans le second cas); en anglais ; pro < professionnal / prof < professor (points de troncation différents), barbs < barbiturates/ barbie < barbecue (conservation du pluriel dans le premier cas, re-suffixation en -ie dans le second).

50Le tronquat veg, quant à lui, est sémantiquement stable entre les deux variétés de l’anglais. Il en est de même pour la forme vegan qui, selon les dictionnaires (Macquarie Dictionary et Webster’s Dictionary), est le résultat d’une troncation médiane, ou syncope, du lexème vegetarian. Dans le tableau ci-dessus, les deux signes ++ entre parenthèses indiquent cependant que la forme tronquée n’est pas stricto sensu l’équivalent de la forme pleine comme le montrent les deux définitions suivantes tirées du Longman Dictionary of Contemporary English:

vegetarian: someone who eats only vegetables, bread, fruit, eggs, etc. and does not eat meat or fish.
vegan: someone who does not eat meat, fish, eggs, cheese, or milk.16

51Enfin, la forme vego < vegetarian est une spécificité de l’anglais australien. La re-suffixation en -o sur le terme de qualité semble être, par ailleurs, un processus courant dans cette variété de l’anglais pour désigner des personnes liées à cette qualité (cf. derro < derelict person, garbo < garbage man, milko < milkman).

52Outre ces problèmes d’homonymie et de référence, les formes veggie, veg, vegan et vego posent également des problèmes grapho-phonématiques. Ainsi, le tronquat veggie, et le tronquat Reggie ( < Reginald), sont les deux seuls lexèmes de l’anglais qui présentent une séquence graphique <-ggi-> dont le digraphe consonantique est prononcé [dZ] et non pas [g]17. De même, les tronquats veg et Reg sont les deux seules formes qui présentent une séquence graphique <-eg#> finale dont la consonne est prononcée [dZ] et non pas [g]18. Enfin, dans le terme vego qui, on l’a vu, est une forme de l’anglais australien, la consonne médiane est également prononcée [dZ]19. En revanche, la consonne <g> est prononcée [g] dans vegan. Dans les trois premières formes tronquées, la motivation morpho-sémantique entre la forme pleine et le tronquat est telle qu’elle empêche les règles grapho-phonématiques de l’anglais de s’appliquer. Entre vegetarian et vegan, on l’a vu, l’équivalence sémantique n’est pas réalisée d’où une pronon-ciation différente de la consonne médiane [" vi…g´n], le lien sémantique entre les deux formes étant plus lâche. Cette dernière remarque est également confortée par le fait que la première voyelle soit allongée [i…] et non pas brève [e], à l’instar de la forme pleine. En effet, la prononciation de cette voyelle est ici régie par le contexte tenseur d’une première syllabe ouverte et accentuée20.

53Ces derniers exemples montrent donc que les rapports sémantiques, morphologiques et phonologiques entre formes pleines et formes tronquées peuvent être complexes et que le processus de la troncation ne se résume pas à la simple élimination de quelques phonèmes. On peut également noter, en anglais, des phénomènes d’adaptation grapho-phonématique dans certaines formes tronquées. Ainsi, dans la forme tronquée sarge, la voyelle médiane est graphiquement différente de la voyelle de la forme pleine sergeant car influencée par la prononciation du terme ; [" sA…dZ´nt]. Il en est de même pour les formes tronquées suivantes ; biz < business [" bIzn´s], guv < governor [" gøv´n´], pix = pics [pIks] < pictures, taters < potatoes, en anglais américain ; [p´ "teIt´z]. George (1980:35) a relevé ce même phénomène de l’influence de la phonie sur la graphie dans certains tronquats du français:

Certains dérivés prennent une physionomie nouvelle sous l’effet de la troncation ; clille < client, pardeuss, pardoss < pardessus, facho (à côté de fasco) < fasciste.

54En français, la forme tronquée beauf < beau frère présente également une singularité phonologique et sémantique, au même titre que les formes anglaises précédemment analysées. En ce qui concerne la prononciation du tronquat, la voyelle ne respecte pas la loi de position évoquée par Monnot car elle est prononcée [o], c’est-à-dire qu’il s’agit d’une voyelle fermée, alors qu’elle se situe dans le contexte d’une syllabe fermée et devrait être prononcée [O], c’est-à-dire une voyelle ouverte, dans ce type de contexte. La qualité phonétique de la voyelle qui se trouve à la frontière de la coupe syllabique est ainsi identique dans la forme tronquée et dans la forme pleine beau frère: [bofRER]21. En cela, cette forme tronquée se distingue d’autres tronquats, tout aussi récents, qui respectent cette loi de position et dont la prononciation de la voyelle concernée par la coupe syllabique est ainsi différente dans la forme pleine: deuche [d{S] < deux chevaux [dPS“´‘vo], faiche [fES] < fais chier [feSje], bénèfe [benEf] < bénéfice [benefis], dèbe [dEb] < débile [debil], petit dèj(e) [p“´‘tidEZ] < petit déjeuner [p“´‘tideZ{ne]. La particularité phonologique de la forme beauf montre bien que cette loi de position n’est pas absolue et qu’il s’agit plutôt d’une tendance22. D’un point de vue sémantique, cette dernière forme tronquée se distingue également de nombreuses autres formes, comme le montre l’entrée du terme tirée du dictionnaire Le Petit Robert ;

BEAUF [bof] n.m. – 1930 ; abrév. de beau-frère FAM. 1. Beau-frère               2. (d’apr. une B.D. de Cabu) Français moyen aux idées étroites, conservateur, grossier et phallocrate.

55Cette forme tronquée n’est donc pas simplement le pendant sémantique de la forme pleine beau frère puisqu’elle admet une seconde acception, apparue en 1976. Les raisons de l’apparition de la seconde acception sont peut-être d’ordre socio-linguistique, c’est-à-dire que les beaufs sont ceux-là même qui utilisent le terme. Nous pouvons également spéculer sur le fait que le beau frère de Cabu est un homme dont la personalité est proche de la seconde définition. Dans tous les cas, il faut noter que la prise en compte de l’une ou de l’autre des deux acceptions est étroitement liée à la détermination opérée sur le tronquat. Ainsi, lorsque l’on parle d’un (vrai/gros) beauf, seule la seconde acception est admise, c’est-à-dire que l’homme en question n’est pas un beau frère dans le sens « mari d’une sœur ». À l’inverse, lorsque l’on emploie un adjectif possessif, mon/ton/etc. beauf, le beauf est bien le beau frère d’une personne, par analogie, dans le sens d’un lien familial, à mon frère, ma sœur, mon père, ma mère, etc. Seule une détermination à l’aide de l’article défini, le beauf, peut laisser planer un doute quand à la « qualité » de la personne en question.

56La troncation est donc un processus qui relève essentiellement de l’oral et dont l’écrit est un relais. Les formes issues de cette matrice de création lexicale sont ainsi aux avant-postes des tiraillements entre les grandes tendances de l’oral et de l’écrit qui font la dynamique lexicale. Ces formes constituent en effet, à elles seules, un important contingent des néologismes et sont donc les enjeux d’oppositions de règles phonologiques, de règles grapho-phonématiques et de problèmes de motivation morpho-sémantique dans chaque langue.

57SITES INTERNET

58http://radar.rdues.liv.ac.uk/newwds.html

59(Base de données lexicales de néologismes relevés dans la presse britannique).

60http://www.notam.ulo.no/~hchom/altlang/ht/English.html

61(The Alternative English Dictionary ; base de données lexicales de termes argotiques de l’anglais).

62http://pages.prodigy.net/jklang/lingo.htm

63(The Chat Book: FearSpeak Dictionary ; base de données lexicales de termes argotiques de l’anglais).

64http://www.knownet.net/users/Ackley/vocabclip.html

65(Clipped Words: bref descriptif du processus de la troncation accompagné de quelques exemples).

66http://cassius.its.unimelb.edu.au/~nafs/abbrev.htm

67(The Dictionary of Alternative Australian Terms: bases de données lexicales de termes tronqués de l’anglais australien).

68http://www.multimedia.calpoly.edu/libarts/jrubba/morph.over.html

69(An Overview of the English Morphological System: descriptif des composantes de la morphologie de l’anglais dont un paragraphe consacré aux processus de formation des mots illustrés de quelques exemples).

70http://www.dict.mq.edu.au/

71(The Macquarie Dictionary ; dictionnaire unilingue de l’anglais australien).

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Notes

1 . Nous remercions Marie Hélène Antoni et Catherine Mérillou de leur relecture attentive, et des remarques et suggestions dont elles nous ont fait part.

2 . Tableau emprunté à M.Paillard (à paraître), Lexicologie contrastive anglais-français, Paris & Gap, Ophrys.

3 . Cette prolifération aboutit dans le cas de technopole à une situation de conflit homonymique reflétée par les hésitations dans la graphie et la prononciation (au nord de la Loire du moins) entre le quasi-lexème -pole (cf. métropole) et le lexème pôle (cf. pôle technologique).

4 . -theque est le seul à ne pas être représenté en anglais en dehors de discotheque, emprunté au français. Médiathèque pose manifestement un problème de traduction. Pour ludothèque, tandis que l’allemand a formé l’hybride Spielothek sur Spiel, « jeu », l’anglais, qui connaît ludo comme nom d’un jeu (les petits chevaux), en reste à un composé N+N.

5 . Dans le cas d’une syllabation fermée, la dernière syllabe du mot se termine se termine par une consonne (phonétique) et, dans le cas d’une syllabation ouverte, elle se termine par une voyelle.

6 . Nous avons pu réunir, sous forme électronique, un corpus de formes tronquées grâce à l’ouvrage intitulé Datations et documents lexicographiques de l’Inalf, publié sous la direction de B. Quemada par les Publications du Trésor Général des Langues et Parlers Français. En anglais, le corpus de formes tronquées, également disponible sous forme électronique, est le résultat de différentes recherches dans les dictionnaires d’argot en version papier et des dictionnaires d’argot disponibles sur Internet dont nous proposons les adresses en bibliographie. Ces corpus seront consultables sur Internet, sur le site du laboratoire Forell à l’adresse suivante ;

7 . Dans son article, George (1980, 31) qualifie le suffixe -o ainsi utilisé de « suffixe populaire » qui remplace la terminaison adverbiale -ment (directo, froido, lento, mollo).

8 . Il va même jusqu’à qualifier ce processus de réduction de « loi du moindre effort ». Il faut cependant préciser que toutes ces modifications morphologiques ont aussi des motivations d’ordre socio-linguistique (familiarité, hypocoristique, fonction connotative, etc.), comme le prouve d’ailleurs le fréquent processus de re-suffixation.

9 . Les deux dernières formes sont empruntées à George (1980, 27).

10 . Cette information indique que les termes appartiennent à un niveau de langue soutenu.

11 . Ce corpus rassemble les formes tronquées du français enregistrées dans l’ouvrage de l’INALF Datations et documents lexicographiques. Table alphabétique, publié sous la direction de B. Quémada  (1992).

12 . Vennemann T., 1988, Preference Laws for Syllable Structure, Berlin ; New York; Amsterdam, Mouton de Gruyter.

13 . Les mesures qu’il a effectuées s’appuient sur la treizième édition du dictionnaire English Pronouncing Dictionary de D. Jones (1967), soit un corpus d’environ 34000 mots. Nous disposons actuellement d’un fichier électronique de données lexico-phonétiques, intitulé ‘A_Z9CD;2’, qui reprend les quelques 60700 entrées du dictionnaire Longman Pronunciation Dictionary de J.C. Wells (1990). A l’aide du logiciel Macintosh Programmer’s Workshop(Page number) (MPW), qui est un logiciel de développement d’Apple conçu pour élaborer des programmes, nous pouvons interroger ce corpus et en retirer le même type d’unités lexicales étudiées par Tournier (cf. p. 11). Il suffit, ensuite, de comparer nos résultats à ceux de Tournier afin de mesurer les changements intervenus sur la période de 2, 3 ans qui séparent les deux dictionnaires.

14 . Dans le dictionnaire Longman Dictionary of Contemporary English, le tronquat gent est qualifié de « informal », c’est-à-dire d’un niveau de langue sous-standard. Néanmoins, Fowler (1996, 325) indique que ce terme est aujourd’hui une dénomination familière commune pour caractériser, notamment au Royaume-Uni, le comportement social d’un homme.

15 . Il s’agit en effet d’un contexte généralement tenseur en anglais et l’on s’attendrait à une prononciation diphtonguée du <i>, c’est-à-dire [aI] (cf. rhino [« raIn´U], dino [« daIn´U], etc.).

16 . En français ; végétalien.

17 . Nous avons élaboré un programme à l’aide de MPW (cf. note 10) qui nous a permis de sélectionner, dans la base de données ‘A_Z9CD;2’, tous les mots qui présentent une séquence graphique <-ggi->. Outre les deux termes veggie et Reggie et 6 termes d’origine italienne (aggiornamento, appogiatura, arpeggio, Caravaggio, Corregio, loggia), dans tous les autres termes, cette séquence est prononcée [gI] ; doggie, haggis, Maggie, ringgit, etc.

18 . Une autre ligne de commandes, élaborée sous MPW à partir du fichier ‘A_Z9;CD2’, nous a permis de relever tous les termes dont la séquence graphique finale est <-eg#>. Les formes veg et Reg sont les seules dont cette finale n’est pas prononcée [eg] ; beg, leg, Greg, keg, etc.

19 . Dans le dictionnaire d’anglais australien, The Macquarie Dictionary, consultable sur Internet (http://www.dict.mq.edu.au/), le terme vego dispose d’une entrée ; vego /’vejoh/ Colloquial -- adjective 1. vegetarian -- noun 2. a vegetarian [from veg(etarian) + o]. La prononciation indiquée de la consonne médiane <-g-> est [Z]. Cependant, une dernière ligne de commandes, lancée sous MPW sur la base de données, nous a permis de sélectionner tous les mots qui présentent une séquence graphique finale <-go#> et tous, le terme vego ne figurant pas dans cette base de données, ont cette séquence finale prononcée [g´U] ; embargo, Lego, lumbago, vertigo, etc. En outre, nous avons interrogé des anglophones américains et britanniques à propos de cette forme qu’ils ne connaissaient pas, et tous ont prononcé ce tronquat [« veg´U] ou [« vi…g´U] à la première lecture du terme.

20 . Il est intéressant de noter ici que les deux dictionnaires de prononciation, Longman Pronunciation Dictionary et English Pronouncing Dictionary, ne proposent cette seule transcription phonétique en anglais britannique et en anglais américain. En revanche, le dictionnaire Longman Dictionary of Contemporary English et le dictionnaire Webster’s Ninth New Collegiate Dictionary (dictionnaire américain) proposent les variantes phonétiques [« veIg´n] et [« vedZ´n], [« veIg´n] respectivement. En ce qui concerne la deuxième de ces prononciations de vegan, les anglophones interrogés ne la connaissent pas, qu’ils soient britanniques ou américains. En revanche, il est vrai que certains des anglophones américains ont une prononciation brève ou diphtonguée de la première voyelle.

21 . On peut également avancer ici un risque de conflit homophonique entre le tronquat beauf et la forme bof  [bOf] (cf. la bof génération).

22 . De nombreux autres lexèmes, non tronqués, ne respectent pas cette loi de position, là où l’opposition [o] / [O] existe, c’est-à-dire dans le nord de la France: en syllabe fermée, on a chauffe [Sof], rose [Roz], jaune [Zon], saute [sot], taupe [top], etc.

Pour citer cet article

Michel PAILLARD, Franck ZUMSTEIN (2017). "Aux frontières des morphèmes. Aspects contrastifs de la dynamique lexicale en anglais et en français". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | Complexité syntaxique et sémantique.

[En ligne] Publié en ligne le 29 novembre 2017.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=486

Consulté le 24/08/2019.

A propos des auteurs


Complexité syntaxique et sémantique - études de corpus - n°14

Ce volume des Cahiers Forell est l’aboutissement du travail d’une équipe (ou « Opération » de l’EA 1226), le Cercle de Recherches Linguistiques de Poitiers, étalé sur plus d’un an. Ce travail  repose sur la confrontation de données langagières diverses (langues différentes, variation, traductions) et leur analyse linguistique à la lumière d'une pluralité d'approches théoriques. C’est un travail collectif: chaque contribution a fait l’objet d’un exposé, d’une discussion et de relectures au sein du groupe. La question de l’utilisation d’un corpus dans l’analyse linguistique n’est pas nouvelle: il faut savoir comment on le traite, quel type de corpus on utilise, quels sont les cas où l’on ne peut échapper au corpus collecté à partir de l’écrit faute de locuteurs, quelles précautions prendre pour éviter qu’il ne devienne une simple collection de beaux spécimens. Les contributions proposées dans ce volume peuvent se fonder sur une forme de corpus préexistant : par exemple des corpus informatisés tels que le LOB, le Brown, le COLT ou le British National Corpus, sur l’anglais, ou bien ceux réalisés par deux chercheurs sur les variétés canadiennes de français, ou encore, dans le cadre d’études lexicales, les entrées du dictionnaire. Il peut s’agirau contraire de corpus collectés pour une recherche déterminée : corpus réuni à des fins sociologiques, extraits de lectures personnelles ou enquêtes réalisées « sur le terrain » pour le français ou l’anglais. Les travaux présentés ici ne sont qu’une « coupe » synchronique dans la vie d’un groupe de recherches. La part d’exploitation et de constitution des corpus ainsi que celle du traitement informatique des textes s’affirmeront plus que jamais dans les activités de l’équipe aux côtés de la réflexion théorique: c’est pourquoi ce recueil constitue à la fois un bilan de parcours mais aussi préfigure certaines des orientations de recherche à venir.



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Dernière mise à jour : 18 octobre 2018

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