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Discours rapporté dans un corpus oral : problèmesde frontières1

frPublié en ligne le 29 novembre 2017

Par Hélène CHUQUET et Sylvie HANOTE

Résumé

Cette étude d’extraits de récits de vie recueillis dans la banlieue de Londres dans les années 1980 cherche à mettre le doigt sur certaines spécificités de fonctionnement du discours rapporté dans le registre de l’oral. La fréquence des configurations hybrides mélangeant marqueurs d’indirection et de discours direct, notamment dans les interrogatives, le relâchement des liens de complexification syntaxique au fil du discours rapporté, enfin les constants commentaires et reformulations effectués sur le discours lui-même sont autant de caractéristiques qui brouillent les frontières entre « récit » et « discours ». L’analyse des opérations de repérage par rapport aux différentes situations construites comme origines met en lumière le caractère hétérogène de ce « discours-récit » de l’oral, qui semble constamment pouvoir être ramené au phénomène de l’assertion revendiquée par le sujet asserteur origine.

1Dans cette étude basée sur un corpus de taille restreinte (32000 mots pour le corpus principal), nous avons cherché à dégager certaines spécificités de fonctionnement du discours rapporté dans le registre de l’oral. L’essentiel du corpus est constitué d’extraits de l’ouvrage The People of Providence, de Tony Parker, transcriptions rédigées d’interviews réunies au début des années 80 dans une « housing estate » de la banlieue de Londres. Il s’agit de récits de vie effectués par divers habitants de cette cité, appartenant à des catégories socio-professionnelles variées, et qui s’apparentent à des monologues narratifs dans la mesure où les interventions de l’intervieweur sont absentes de la transcription. Nous avons pleinement conscience de l’écart qu’introduit par rapport à l’oral authentique le travail éditorial de normalisation effectué par le transcripteur afin de transformer ces interviews en séquences lisibles ; en particulier, dans le cadre d’une analyse des formes de discours rapporté, il faudra veiller à ne pas se laisser induire en erreur par le choix des signes de ponctuation qui ont été introduits dans la transcription. Cela dit, l’ensemble des récits réunis dans cet ouvrage produit un effet tout à fait authentique à la lecture – de nombreuses séquences gagnent d’ailleurs à être lues à voix haute – et offre un échantillon remarquable des différents types de discours rapporté, faisant apparaître des particularités qui nous semblent pouvoir être attribuées à la situation spécifique dans laquelle s’inscrit le récit oral.

2Il s’agit en effet de ce que C.P.  Casparis (1975) nomme « performed stories », dans lesquelles s’effectue un va-et-vient constant entre le je-locuteur et le je-personnage, mis à distance dans sa propre histoire. Le statut même du récit à la première personne en situation d’interview, où l’on a affaire à « l’expression consciente d’un sujet qui cherche à se dire, pour l’autre certes, mais d’abord pour soi-même, face à l’autre » (M.-M. De Gaulmyn 1987, 173), est de nature à brouiller constamment les frontières entre les différentes situations servant d’origine aux repérages.

3Afin de mettre en lumière certaines particularités qui nous semblent caractéristiques du fonctionnement du discours rapporté à l’oral, nous aurons recours aux outils d’analyse de la théorie des opérations énonciatives d’A. Culioli, en particulier aux représentations des différents paramètres de l’énonciation. Nous utiliserons les représentations suivantes2 :

4Sit0 (S0 ; T0), situation d’énonciation origine ou première dans laquelle S0, énonciateur origine ou premier et S1, co-énonciateur, sont les paramètres intervenant dans la construction des valeurs référentielles ;

5Sit0R (S0R ; T0R), situation d’énonciation rapportée, nouveau repère à part entière décroché de Sit0 et paramètre intervenant dans la construction des valeurs référentielles de l’énoncé rapporté3 ; Sit1 (S1 ; T1) : situation d’assertion dans laquelle S1, asserteur, est le support des opérations de modalisation de l’énoncé (dans le corpus oral examiné, l’asserteur se confond avec le locuteur4) ;

6Sit2 (S2 ; T2) : situation repère de l’événement auquel il est fait référence dans l’énoncé, où S2 fait référence aux « personnes » dans l’énoncé, et T2 au moment de l’événement construit dans l’énoncé.

7Dans un premier temps, nous examinerons un certain nombre de configurations hybrides ou mixtes qui reviennent avec une fréquence remarquable dans notre corpus et remettent en cause la traditionnelle distinction tripartite entre discours direct, discours indirect et discours indirect libre. Cette hétérogénéité des niveaux a pour conséquence un relâchement des liens de complexification dans l’énoncé, de telle sorte que la syntaxe ne permet plus d’affirmer avec certitude si le repérage des propos rapportés s’effectue par rapport à la situation d’énonciation origine ou par rapport à la situation rapportée par I dans son récit ; nous chercherons dans un second temps à dégager les traits saillants de ce relâchement syntaxique. Enfin, une troisième caractéristique, qui elle aussi nous semble typique de l’oral, et qui est confirmée par l’étude d’un corpus annexe constitué d’interviews et d’émissions enregistrées à la radio (BBC Radio 4) ou sur le vif, est le recours aux marqueurs de discours rapporté, et notamment aux prédicats déclaratifs, à des fins métadiscursives de commentaire du locuteur sur sa propre activité langagière : un examen rapide de ce dernier cas de figure, quoique s’éloignant quelque peu du discours rapporté proprement dit, nous permettra d’étayer certaines hypothèses concernant le statut particulier du discours rapporté… dans le discours même.

8En guise d’entrée en matière, nous proposons ci-dessous trois échantillons qui font apparaître en contexte les principales configurations que nous allons examiner :

(1) ‘Well go to the library’ they said. ‘They’ve got books there about every subject you could think of, have a good look round and see what takes your fancy.’ I said I thought going to the library was all right, but you needed somebody to guide you with study ; and anyway I didn’t want to read a big book about something to find out whether I was going to be interested in it or not. Then they said well what sort of subjects did I have in mind ; I said that was the whole idea, I couldn’t tell until I knew what there was. Geography, history, French, sums, which I think they call ‘number’ now, plants and animals and stars and English and so on – what I wanted was to go to an ordinary school where I could learn first of all what there was to learn. I wanted to do it full time, all day each day – proper school. No they said, they were very sorry but they didn’t have anywhere like that. I said ‘Yes you do’ I said, ‘there’s a school over the road there. Let me go there like the children do, and be given homework and have my books marked and everything. Only I’d have to be excused the PT in the gymnasium.’
First of all they laughed. But I said ‘Look I’m serious.’ When they realized I was, they thought I must be mental. They said I couldn’t do it, it wasn’t allowed. So that was that, and I was very disappointed about it. (PP, 130)

9On est tout d’abord frappé par la réassertion constante de l’identité des différents locuteurs (I / they), phénomène que l’on retrouve dans la plupart des récits de The People of Providence. Ici la distinction entre discours direct, dans lequel l’énoncé rapporté est repéré par rapport à la situation d’énonciation rapportée (Sit0R), et discours indirect, où le repérage s’effectue en bloc par rapport à la situation d’énonciation première (Sit0), ne présente guère d’ambiguïté. Cependant, on voit figurer dans des séquences de discours indirect des marqueurs adverbiaux d’oralité relevant du discours direct (anyway, well, no), qui introduisent une hétérogénéité et font apparaître de telles séquences comme « hybrides ». D’autre part, les marqueurs de connexion, tel but, entre les propositions figurant à la suite des prédicats déclaratifs construisent un lien syntaxique si lâche que l’on peut se demander si l’origine assertive de la relation discursive dont ces marqueurs sont la trace doit être identifiée à l’énonciateur premier ou rapporté ; tel est le cas aussi de la proposition juxtaposée it wasn’t allowed. Enfin, dans le passage que nous avons signalé par des italiques, le conflit des marqueurs est tel qu’il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces considérations sont à intégrer au discours rapporté par ailleurs ou bien à rattacher à la situation origine de l’interview.

 (2) I went to the GLC, I said what chance was there of getting something, anything, anywhere ? They said all they could do was put our names on the list, but we shouldn’tget excited about it : because we was something like number 1395. (PP, 17)

10Le caractère hybride du discours rapporté est ici évident, en raison de l’interrogative indirecte introduite par le prédicat say, mais prenant la forme d’une interrogation directe (inversion auxiliaire - sujet) tout en portant le marqueur -ed d’indirection5 sur was. Le relâchement des liens syntaxiques et, partant, la difficulté d’assigner une origine à la prise en charge des relations argumentatives, apparaît dans la seconde phrase de l’extrait, en particulier avec la proposition causale introduite par because, dont la forme verbale non-standard we was introduit une rupture par rapport à l’énoncé rapportant they said et marque l’appartenance de cet énoncé au discours du premier locuteur. Cet exemple pose en outre le problème de la transcription de l’oral et du choix de ponctuation : les deux-points peuvent en effet être considérés comme un phénomène parasite risquant d’influencer l’interprétation, mais on peut aussi n’y voir que la trace de la rupture signalée par we was.

(3) I told him I was thinking of packing up my job and coming back north to live, what did he think the chances were of me finding a little place. I said I didn’t mind where it was so long as it wasn’t stuck out isolated in the country. Most of all I’d like itif it was somewhere in a terrace say, somewhere where there were people round and about all the time. (PP, 27)

11Ce troisième extrait fournit un exemple relativement typique de la structuration souvent rencontrée dans les séquences de discours rapporté dans notre corpus, qui fait alterner formes de discours indirect et de discours indirect libre. Tout se passe comme si, dans la chaîne parlée, il était nécessaire de revenir à intervalles réguliers sur un repérage explicite par rapport à l’origine de l’énonciation (I told him / I said + complétive de discours indirect) ; entre-temps, les énoncés de DIL permettent de réactualiser l’origine rapportée comme support des modalités (interrogative, de visée) dans la situation dont il était l’un des participants, tout en maintenant le calcul des valeurs référentielles (temps et pronoms) par rapport à la situation origine première Sit0.

12A la lumière de ces trois premiers extraits, on voit bien qu’il serait vain, à l’oral autant sinon plus qu’à l’écrit, de tenter d’isoler des catégories de discours rapporté, et que la distinction entre discours hybride et discours indirect libre (DIL) n’est guère pertinente : dans l’exemple (3), elle ne tiendrait qu’au choix d’une virgule ou d’un point dans la transcription, qui seul différencie what did he think… de Most of all I’d like it… On a là une illustration parfaite des « phénomènes d’enchaînement de séquences phrastiques hétérogènes dans leur mode de construction » dont parle J. Simonin (1984, 60), et seule une analyse en termes d’opérations de repérage par rapport aux différentes situations construites comme origines nous permettra d’en rendre compte.

1. Diverses configurations de discours hybride

1.1. Les interrogatives

13Nous commencerons par examiner les formes d’interrogation rencontrées, qui se présentent très fréquemment comme des formes mixtes, à propos desquelles L. Rosier (1999, 245) fait la remarque suivante :

Les formes mixtes constituent une pratique spécifique qui vise à résoudre l’opposition DD/DI au profit du DD. Bien qu’il puisse être plus ou moins fidèle, plus ou moins littéral, plus ou moins vrai ou faux, le DD apparaît comme le discours rapporté vers lequel doit tendre l’indirect pour « faire vrai ». En ce sens, les formes canoniques DD/DI ont tendance à fusionner au profit de l’idéologie prégnante d’une parole restituée dans son énonciation directe.

14Ce continuum DD-DI semble être massivement exploité dans le discours rapporté dans le cadre du récit oral, notamment dans les énoncés dans lesquels figure un verbe rapportant à sémantisme interrogatif introduisant une prédication rapportée dont la syntaxe relève du discours direct mais dont le repérage s’effectue sur le mode du discours indirect :

(4) A lady came from somewhere once and asked me was everything all right, was I satisfied with the home help. I said I was. (PP, 93)

(5) They asked me last time would I think about going out there to join them ; but I don’t know, I enjoy life too much here to want to go over the other side of the world and leave it. (PP, 131)

15Dans ces deux exemples, ask, classique introducteur de question indirecte, est suivi d’une proposition à la forme hybride : l’inversion verbe ou auxiliaire - sujet est la configuration que l’on attendrait dans une question directe (repérage par rapport à l’énonciateur rapporté en Sit0RwSit0), mais le calcul des temps et des personnes relève de l’indirection et s’effectue par rapport à Sit0. Il arrive également que la forme hybride soit coordonnée à une première interrogation indirecte de type classique, comme en :

(6) I thought one day I’d inquire from the council and see if they were all taken, and if they weren’t did you already have to be a GLC tenant to get one. (PP, 25)

16où les seuls marqueurs d’indirection dans la dernière partie de l’énoncé sont les formes de prétérit (weren’t, did you have to), dans la mesure où le pronom you est employé de façon générique, substituant le co-énonciateur à l’énonciateur comme représentant virtuel de la classe des animés humains.

17Plus frappants encore sont les nombreux exemples dans lesquels les verbes say et tell sont utilisés pour introduire des interrogations rapportées, toujours sous forme hybride6 :

(7) They asked me if I’d like to go into an old people’s home but I said I didn’t want to. They said would I go and look at an old people’s home, I said no I didn’t want to, I’d sooner have my own place with my own few things that I’ve still got. (PP, 83)

(8) We’d been living for two years in two horrible rooms at the back of an old house in Wandsworth ; it looked like we was going to be stuck there for ever. I went to the GLC, I said what chance was there of getting something, anything, anywhere ? (PP, 17)

(9) I told him I was thinking of packing up my job and coming back north to live, what did he think the chances were of me finding a little place. (PP, 27)

18On notera tout d’abord que la syntaxe de l’interrogation directe peut se rencontrer immédiatement après le verbe say, mais semble difficile après tell : ainsi

(9’) * I told him what did he think the chances were…

19Ceci serait à rattacher au caractère non marqué de say comme verbe déclaratif « passe-partout », pouvant servir en toutes circonstances, et massivement utilisé à l’oral7. Cependant, le choix de say comme verbe introducteur suppose normalement qu’il soit suivi d’une question directe (et non indirecte) :

(7’) They said : « Would you like to go and look at an old people’s home ? »

(8’) I said : « What chance is there of getting something ? »

20Si l’on rétablit une interrogative indirecte classique en (7) et (8), il faudra utiliser comme verbe introducteur ask :

(7’’) They asked (me) if I would go and look…

(8’’) I asked (them) what chance there was of getting something.

21En fait, qu’il s’agisse de say ou de tell, on a l’impression qu’il est nécessaire d’abord de construire la situation d’énonciation rapportée, soit par le biais de la mise en place explicite d’une relation entre énonciateur et co-énonciateur (they asked me…, I told him…) par rapport à laquelle est repéré le discours rapporté sous forme indirecte (if I’d like…, I was thinking)8, soit par un énoncé mettant implicitement en place une telle situation, comme en (8) avec I went to the GLC9. C’est cet ancrage d’une situation d’assertion dans le récit qui permet ensuite de juxtaposer, en (7) et en (8), l’asserteur rapporté identifié par X said comme étant la source du dire10 et le discours lui-même, sous une forme qui se rapproche du DIL. En (9), l’origine assertive n’étant pas « réactivée » par la reprise d’un prédicat déclaratif (qui serait possible sous la forme : I said what did he think…, sur le modèle des énoncés précédents), c’est la distance entre la situation d’interlocution construite et la question rapportée qui produit ce même effet de rupture de plans et fait tendre vers le DIL. On a donc l’impression que they said / I said n’ont pas vraiment le statut de verbes introducteurs de discours rapporté, mais simplement de signaux servant à réasserter l’identité des locuteurs, dont les propos sont ensuite rapportés indépendamment du verbe déclaratif, et calculés d’un point de vue référentiel par rapport à une origine mixte, à la fois énonciateur rapporté et énonciateur origine.

22Il semblerait que ce soit là une première caractéristique des témoignages racontés à la première personne sous la forme de situations “revécues” par le locuteur origine. La rupture par rapport à la situation d’énonciation première est marquée par la forme verbale -ed, tandis que le jeu des pronoms fait apparaître l’identité référentielle entre l’énonciateur premier et l’énonciateur rapporté : on a donc un repérage mixte de type « étoile », à la fois identification (=) et rupture (w), qui reflète le statut composite du récit oral dans lequel je est tout à la fois le marqueur d’une relation d’identification avec S0(S0R = S0) mais renvoie aussi à une personne dans l’énoncé (S2), localisée en T2 (S2 = S0RwS0). On a donc construction d’une situation d’énonciation rapportée Sit0*Sit0.

1.2. Marqueurs de discours direct

23Le caractère mimé du discours rapporté apparaît de façon encore plus marquée dans toute une série d’énoncés dans lequels figurent des marqueurs de discours direct à l’intérieur de propositions dépendant d’un verbe déclaratif, donc analysables au moins jusqu’à un certain point comme relevant du discours indirect. Il s’agit essentiellement d’adverbes de discours marquant l’interaction dialogique, tels yes et no, ou encore please, ainsi que de l’adverbe well dans son emploi de particule discursive11 en tant que trace de réajustement du discours entre énonciateur et co-énonciateur12.

24Ce type d’intrusion du discours direct dans les configurations rapportées se trouve souvent associé aux phénomènes que nous venons d’évoquer, soit par l’introduction d’un marqueur d’oralité dans la réponse à une interrogation indirecte à caractère hybride, comme en (7), que nous rappelons :

(7) …They said would I go and look at an old people’s home, I said no I didn’t want to, I’d sooner have my own place with my own few things that I’ve still got. (PP, 83)

25soit dans le cadre d’une de ces interrogatives indirectes libres elles-mêmes, comme en :

(10) Then they said well what sort of subjects did I have in mind ; I said that was the whole idea, I couldn’t tell until I knew what there was. (PP, 130)

(11) Some of them would come and knock on your doors, they couldn’t speak English most of them, but they had an interpreter : he’d say who they were and where they were from, and please could they come in and have a look what it was like inside. (PP, 26)

26Il semble d’ailleurs que dans ces deux derniers cas, l’introduction même d’un marqueur d’interlocution orale signalant la relation pragmatique inter-sujets favorise le glissement du discours indirect vers le discours mimétique13, créant ainsi pour le co-énonciateur en Sit0 une certaine confusion dans la reconstruction du calcul des valeurs référentielles des pronoms. En effet, le double marquage du passage à un discours apparemment direct (well ou please et l’inversion auxiliaire – sujet) se trouve en conflit avec la référence pronominale qui suit (could they come in) et qui, elle, est calculée sur le mode de l’indirection, par rapport à S0.

27Le caractère hybride du repérage de ces énoncés (qui sont très nombreux et prennent des formes variées dans notre corpus) permet, du point de vue du comportement habituel des verbes introducteurs de discours, ce que l’on pourrait appeler des glissements de fonction. En effet, si l’on compare les deux énoncés suivants :

(12) ... straight off she said well to come into hers and have a look at that, because they were all exactly the same and that’d give us a good idea. (PP, 21)

(13) She [my daughter] told me one day she’d seen they were building these flats and she’d been and inquired off of the GLC if they had any old people’s accommodation in them. The GLC told her yes they had, there were these ground-floor flatlets and if I’d like one they’d see what they could do. (PP, 91)

28on constate qu’à la différence de ce qui se passe « normalement », c’est le verbe say qui introduit en (12) une proposition infinitive de discours indirect, à ceci près qu’elle est embrayée par la particule well, ce qui permet de l’envisager au premier abord comme une occurrence de discours direct introduite par say avant d’être réanalysée comme discours indirect. La suite de cet extrait oscille en permanence entre les deux pôles du direct et de l’indirect. Syntaxiquement, have a look, coordonné à l’infinitif come peut soit s’interpréter comme un infinitif (donc toujours dans la continuité de la complétive indirecte), soit comme un impératif, étant donné la présence du déictique that, ce qui nous ramènerait vers du discours direct. De plus, la relation causale introduite par because, qui est à calculer par rapport à une origine dissociée de S0dont le marqueur dans l’énoncé est le pronom she, ne peut plus être envisagée comme étant subordonnée au prédicat introducteur said ; on se situe donc plutôt du côté du DIL. Enfin, à l’occasion d’une coordination introduite par and, on atteint un degré supplémentaire dans le relâchement des liens syntaxiques avec l’énoncé rapporté, ce qui entraîne également le passage au DIL14.

29Inversement, dans la seconde phrase de (13), la mise en relief du caractère oral du discours rapporté qui suit le verbe tell produit un effet inattendu : avec tell, dont la vocation première est d’instaurer une relation serrée entre le destinataire et la source du discours au plan du récit, l’occurrence effective de dire telle qu’elle est exprimée par du discours direct après say passe en général au second plan ; or ici, c’est le contraire qui se produit. Il faut également remarquer en (13) que la situation de discours rapporté est doublement en rupture par rapport à l’énonciateur origine : d’une part, I rapporte ici une conversation entre deux troisièmes personnes, she et the GLC ; d’autre part, du fait de l’absence de marquage des liens de subordination du discours au récit, ce n’est que par le pronom de première personne de la proposition hypothétique coordonnée au discours indirect libre attribué au GLC (and if I’d like one…) qu’est marquée la coréférence entre l’asserteur origine et l’objet de la discussion qui est rapportée de seconde main.

30Le caractère hybride du discours rapporté illustré dans les exemples ci-dessus se retrouve avec une grande régularité dans les interviews de toutes sortes (témoignages recueillis sur le vif en particulier), dans lesquelles le verbe tell introduit du discours comportant des marqueurs de direct15 :

(14) And fighting against that kind of discrimination takes the support of organizations like the Empire State Pride Agenda, but it also takes each individual’s courage, because it’s a lot easier to just let it go and forget about it, than to stand up and tell that landlord no, I know my rights and I’m going to have them.

31ou encore qui associent du discours indirect avec subordination explicite en that à des marqueurs d’oralité (donc de direct) dans le discours rapporté :

(15) People get more and more reluctant to talk about sexual pleasure, and less and less inclined to stand up in defense of it. Because some people are so successful at convincing everyone that no, we shouldn’t talk about that, because it makes us look real bad.

32On se trouve à nouveau confronté au mélange des deux types de repérage, et dans le cas de l’énoncé (15), on observe également l’incertitude quant à l’origine de la prise en charge de la relation causale : asserteur rapporté ou rapportant ?

33L’étude de ces configurations hybrides nous amène à une première conclusion : il semblerait qu’à l’oral, les frontières entre récit et discours soient en permanence brouillées, le discours rapporté pouvant apparaître comme tout à la fois intégré au récit et détaché de lui, sans solution de continuité entre les formes d’indirect et de direct.

2. Relâchement du lien syntaxique au fil de la complexification

34Le caractère hybride décrit ci-dessus s’accompagne d’un relâchement des liens de subordination entre le prédicat introducteur et le discours rapporté au fil de son développement. Il arrive en effet fréquemment que le début du discours rapporté soit construit comme du DI classique (personnes et temps calculés par rapport à l’origine énonciative), puis qu’apparaisse une distanciation progressive du discours rapporté par rapport au contexte rapportant, au fur et à mesure que l’indépendance syntaxique augmente au cours de l’énoncé.

35Dans le premier exemple ci-dessous (16), l’ensemble est suffisamment structuré (when we told her…, straight off she said) pour que tout reste sous la dominance du prédicat introducteur tell et soit analysé comme du DI, malgré la présence du marqueur argumentatif only, trace de discours mimétique, pris en charge en Sit1 par S116 :

(16) She’d opened her front door to see what all the noise outside was about. She didn’t know us from Adam, but when we told her we’d been offered the flat only we hadn’t got a key and we were trying to see what it was like, straight off she said well to come into hers and have a look at that… (PP, 20)

36Mais l’agencement syntaxique sur le mode prédominant de la coordination (relation lâche) et la présence de différents connecteurs argumentatifs posent souvent le problème de savoir à quelle source assertive attribuer la prise en charge des relations exprimées. La répétition ou non de that joue aussi un rôle, notamment dans les longues séquences coordonnées, comme en :

(17) But I had one very amusing letter – obviously a very intelligent woman, she lived outside London – and she said that her father resembled Moran and that he was a small farmer, but that instead of three daughters, there were seven daughters, and her father actually thought that it was much better if the daughters were all married close to him, but the way he went about arranging the marriages was that he actually went round looking at pieces of land that had an unmarried owner. And she says, if you’re surprised why I’m living in Greenwich outside London now, you should see – you can imagine, she says, since I know all your books, you can imagine the shock some of us got when we saw what went with the land. (Interview de John McGahern, Poitiers, novembre 1993)

37Les trois propositions introduites par that, coordonnées respectivement par and et but, sont clairement du discours indirect, repéré par rapport à S0, construisant l’origine assertive S1 en rupture (marqueur she) ; les deux propositions qui suivent, dans lesquelles that ne figure plus, et qui sont également coordonnées respectivement par and et par but (and her father actually thoughtbut the way he went about…) ne sont plus aussi clairement prises en charge par she : il peut s’agir de discours narrativisé, le contenu (de re) étant relayé au niveau du récit primaire par l’énonciateur origine ; et on se pose la question de savoir à qui (S1 = S0ou S1 = S2) attribuer la modalité de renforcement de l’assertion exprimée par l’adverbe actually ou la relation adversative marquée par le connecteur but. D’où le retour explicite au discours rapporté, cette fois sous forme directe, lorsque l’énonciateur premier réaffirme, au présent, le statut de locuteur de she (she says), suivi de discours direct.

38En revanche, dans l’exemple suivant, tiré de la même interview :

(18) There was an American writer that wrote at the turn of the century, who was a friend of Henry James, that I admire, called Sarah Orne Jewett. She said that her mind was always full of little old women and marvellous white houses, and when one of these little old women and marvellous white houses inhabited her mind and wouldn’t go away, she knew she had it right. (Interview de John McGahern)

39on peut se demander si la construction de la relation de repérage entre la proposition temporelle en when et la principale she knew est à mettre au compte de l’énonciateur rapporté she (she said that… and [that] when…) ou s’il y a retour sur l’énonciateur premier. Il faut chercher ailleurs que dans la syntaxe du discours indirect une trace permettant de situer la dernière partie de l’énoncé (à partir de and when…) sur le plan du discours rapporté de she : indice que nous trouvons dans la présence de la modalité wouldn’t qui, logiquement, ne peut avoir comme support que l’asserteur rapporté et non l’asserteur-énonciateur premier.

40Examinons à présent quelques exemples dans lesquels la prise en charge des relations argumentatives peut apparaître comme ambiguë : le support en est-il S1 = S0ou bien S1 = S0R w S0 ? Nous avons déjà évoqué ce problème à propos de l’énoncé (2), présenté en introduction, que nous reprenons :

(2) They said all they could do was put our names on the list, but we shouldn’t get excited about it : because we was something like number 1395. (PP, 17)

41La relation adversative en but doit clairement s’interpréter comme faisant partie du discours indirect : les valeurs référentielles sont calculées par rapport à (S0 ;T0) et ce malgré l’absence de that, marqueur explicite de rattachement à la situation d’origine première17 ; la modalité déontique exprimée par shouldn’t est à mettre au compte de l’asserteur rapporté S1 dissocié de S0 :they (the GLC) est le marqueur de l’opération de rupture entre S1 et S0.

42En revanche, nous avons vu que la relation causale marquée par la dernière proposition ne pouvait être que le fait de we. Il y a à la fois rupture syntaxique (qui a donné lieu à la transcription par deux-points) et rupture de niveau de langue (we was). La question qui se pose ici est de savoir si la relation causale est effectivement rapportée par l’énonciateur premier en tant que discours prononcé par le GLC en T2 (auquel cas on aurait une sorte d’ellipse de because [they said] we were [was]), ou bien si elle est construite en Sit0 en tant qu’explication fournie au co-énonciateur dans la situation de l’interview : dans ce second cas, l’énoncé se situe au niveau du récit oral primaire et non du discours rapporté.

43On peut se poser la même question à propos d’exemples tels que :

(19) My daughter says she doesn’t understand if I feel like that, how it is I vote Labour, I tell her she’s got hold of the wrong end of the stick, one day she’ll realize the truth. (PP, 73)

(20) I believe I was a bit doubtful about it at the time, but Elsie wasn’t ; she was all for taking it there and then. She said it’d be just like home for me – you know with the tower blocks all being called names of Lancashire towns. I said well one of them wasn’t, Kendal wasn’t in Lancashire for a start. (PP, 25-26)

44Dans ce type d’exemple, il est très difficile d’identifier le niveau d’énonciation (rapporté ou non) auquel se situe un énoncé. En (19), il est difficile de trancher et de savoir si la dernière proposition (one day she’ll realize… ) se rattache encore à I tell her, ou bien si elle s’adresse directement à l’interlocuteur au niveau du récit primaire. Il n’est pas possible de déterminer avec certitude si le marqueur de visée dans she’ll realize est à calculer par rapport à Sit0 ou par rapport à Sit0R. En (20), on peut se demander si la proposition postposée you know... est prise en charge par she s’adressant à I, donc comme faisant partie du discours rapporté de she (avec glissement du DI vers le DD : S2 serait alors construit comme co-énonciateur rapporté S1R 1 S0R), ou s’il s’agit d’une parenthèse s’adressant au journaliste au niveau du récit primaire qu’effectue I (S2 = S11 S0). Ce qui militerait en faveur de la première interprétation serait la reprise contradictoire Kendal wasn’t in Lancashire en discours indirect dans la dernière phrase, remettant en cause l’assertion names of Lancashire towns, ainsi que la modalisation d’énoncé exprimée par for a start, repérée par rapport à I en tant qu’asserteur rapporté ; d’un autre côté, le you know, ainsi que la structure explicative with… being sembleraient plutôt relever d’une adresse directe à l’interlocuteur, auquel I rappelle un élément de la situation (the tower blocks were named after Lancashire towns) qui lui aurait peut-être échappé.

45Un autre phénomène qui est caractéristique du comportement particulier des liens syntaxiques dans le discours rapporté à l’oral, quoique n’ayant plus pour effet une ambiguïté au niveau de la prise en charge comme celle que nous venons d’étudier, est celui de l’imbrication dans l’énoncé rapporté de propositions circonstancielles diverses, en particulier des subordonnées hypothétiques introduites par if :

(19) My daughter says she doesn’t understand if I feel like that, how it is I vote Labour… (PP, 73)

(21) The man said if we had a baby that’d put us up a good bit. (PP, 7)

(22) It does happen sometimes that you’ll get a person who’s persuaded her doctor to give her a letter saying if she isn’t adequately rehoused, and very promptly, she’s likely to end up having to stay in hospital and her children be taken into care. (PP, 146)

(23) They said they’d either give me redundancy payment, or if I wanted I could move down to London and work for them. (PP, 25)

46Dans ces quatre exemples, il nous semble que c’est précisément le registre de l’oral qui autorise l’effacement du that introducteur de la complétive de discours indirect. En effet à l’écrit that, en tant que marqueur explicite du rattachement en bloc de l’énoncé rapporté (circonstancielle comprise) à l’origine première, serait réintroduit, notamment en (21) dans lequel l’énoncé rapporté débute par une subordonnée circonstancielle marquant la condition :

(21’) The man said that if we had a baby, it would put us up a good bit.

ou, de façon encore plus contraignante, en (23) en raison de la coordination des deux énoncés de discours rapporté :

(23’) They said that/Ø they’d either give me redundancy payment, or that if I wanted I could move down to London and work for them.

47A nouveau nous pouvons nous tourner vers d’autres types de corpus oraux qui confirment cette tendance au relâchement des liens syntaxiques, en nous fournissant des illustrations de différents types de circonstancielles imbriquées sans marque de discours indirect – causale en (24), temporelle en (25) :

(24) JD : So you’re saying… so you think that any area of the country which doesn’t get what’s it want…what it wants in terms of the General election to Westminster, should have the right to secede from the Union ?
PM : Oh, what absolute nonsense ! I thought that was going to be a serious question
JD : Well, that’s what you just said, you said because you never… you didn’t get the Government you wanted, you should have a right to secede and form your own government… (Corpus Radio 4)

(25) Twenty to nine and I have to tell you as Mr. Hogg was speaking he was being watched with great interest by two huge cockroaches… (Corpus Radio 4)

48La rupture introduite dans la proposition de discours rapporté (you said…you should have a right, I have to tell you…he was being watched) oblige le co-énonciateur à un effort de réanalyse (qui, à l’oral, va dépendre de phénomènes suprasegmentaux tel le découpage en séquences intonatives) afin de surmonter l’obstacle que constitue l’intrusion d’une circonstancielle dans une complétive de discours indirect non signalée par that.

3. Du discours rapporté proprement dit au « commentaire sur » le discours et sur le locuteur

49Nous examinerons dans cette dernière partie quelques exemples qui semblent nous conduire vers la frontière du discours rapporté, tout en faisant partie du champ d’investigation que nous nous sommes fixé. On y trouve en effet pour une bonne partie les mêmes marqueurs lexicaux que ceux qui sont au centre des phénomènes de discours rapporté, notamment les verbes déclaratifs eux-mêmes, et on y observe une explicitation de l’assertion en tant que telle, qui relève de toute évidence du discours. Mais le rapportant finit par prendre le pas sur le rapporté, ce qui nous semble être une caractéristique fortement représentative de l’oral, et permettant peut-être d’expliquer en partie les glissements et brouillages de frontières observés jusqu’ici.

3.1. Discours rapporté à titre « illustratif »

50Notre corpus de récits des People of Providence comporte à de nombreuses reprises des énoncés apparemment rapportés mais qui n’ont en fait pas été prononcés en tant que tels, et qui constituent des sortes d’objets que l’énonciateur commente ou cite en exemple dans son discours primaire. Nous en donnerons simplement deux illustrations :

(26) I would have liked to have talked more about that subject and asked you questions about it : such as how long have you been married, do you have children and that sort of thing. (PP, 88)

(27) An example of a fairly straightforward matter would be on something like whether she should have her child vaccinated against whooping cough for instance. She’ll ask you straight out what you advise : and you say Well on the one hand this and on the other hand that, but what she should really do is talk it over with her husband and then decide. (PP, 166)

51Il s’agit de ce que J. Léon (1988 : 116-118) décrit sous le nom de « résumé-traduction » ou « résumé-évaluation », mixte de discours direct et indirect, voire indirect libre, énoncés dans lesquels l’énonciateur origine effectue une sorte de compte-rendu en Sit0 d’une situation d’interlocution rapportée, en mêlant formes identifiables comme prises en charge par un asserteur rapporté en Sit1 w Sit0 et synthèse des contenus rapportés uniquement repérés par rapport à Sit1 = Sit0.

52Plusieurs caractéristiques sont à noter plus particulièrement en (26) et (27) : tout d’abord, le caractère non spécifique de la situation d’assertion rapportée ; il s’agit soit d’une situation non actualisée (I would have liked to have asked…), soit d’une classe de situations potentielles, dans le cadre d’une construction sur le mode du générique (she’ll ask you… and you say…), marquée à la fois par le you pour désigner l’énonciateur rapporté, qui est ainsi mis à distance par rapport à I, énonciateur rapportant, et par le will de « prédictabilité » ou le présent aoristique d’indétermination du repérage. Ensuite, la référence au contenu du discours rapporté s’effectue par des groupes nominaux ou pronominaux qui le résument au niveau du récit : questions, that sort of thing, this and that, sans qu’il y ait report des paroles prononcées par S1 en T1. Enfin, qu’il s’agisse de ces résumés de propos rapportés présentés comme des types ou des propos effectivement rapportés sous forme de questions / réponses indirectes ou directes, tous sont ponctués de marqueurs qui indiquent leur statut illustratif (exemplification) : such as, something like, on the one hand, on the other hand. On ne peut qu’être frappé par le caractère extrêmement hétérogène de ces énoncés, qui résistent à toute tentative de classification en termes de niveaux de discours rapporté : en (27), par exemple, le choix d’une majuscule pour la transcription de Well semble indiquer un embrayage de discours direct, interprétation qui est immédiatement remise en cause par les marqueurs de résumé – compte rendu qui suivent.

53On n’a plus affaire ici véritablement à du discours rapporté, au sens où il y aurait renvoi à des paroles effectivement prononcées par un asserteur rapporté localisé en rupture par rapport à Sit0. La prise en charge semble s’effectuer essentiellement au niveau de Sit1Sit0, et l’on peut plutôt parler du commentaire effectué par l’asserteur origine (S1S0) sur son propre statut d’asserteur dans des situations différentes de Sit0.

3.2. Reformulations, reprises, commentaires « métadiscursifs »

54C’est également au niveau du commentaire effectué par l’énonciateur-asserteur sur sa propre activité discursive que se situent les nombreux phénomènes de reformulation, de reprise, d’annonce de discours rencontrés tant dans le corpus de People of Providence que dans les autres corpus oraux que nous avons consultés. Ces commentaires métadiscursifs sont le plus souvent fortement modalisés, le support des modalités étant dans tous les cas l’asserteur identifié à l’énonciateur origine en Sit1 = Sit0. J. Rey-Debove (1983, 217) fait remarquer, dans son étude du métalangage dans le langage parlé, que « les mots métalinguistiques […] les plus nombreux sont des verbes de parole (relation entre l’homme et le langage) ». Cela n’a donc rien de surprenant de constater que le verbe say est le marqueur le plus largement représenté de ce type de reformulation ou de reprise dans notre corpus18. Le verbe say semble alors ne plus véritablement avoir le statut de verbe introducteur de discours rapporté, mais plutôt fonctionner comme un opérateur de réassertion permanente du statut du locuteur comme asserteur. On peut en outre noter, tout au moins dans les deux corpus que nous avons dépouillés, que ces emplois de say pour introduire l’assertion sont systématiquement antéposés au discours rapporté, ce qui semble bien confirmer le statut de « précautions oratoires » que l’on peut leur attribuer.

55Voici tout d’abord un passage caractéristique, tiré de People of Providence, dans lequel s’accumulent les marqueurs de reformulation :

(28) I’d say the basic thing really is that I’m a northerner ; I always have been, always will be. In all the years I’ve lived in London I’ve not made a single friend, not what you’d call one real friend. Whether it’s me or whether it’s them I couldn’t say, but that’s the fact : not one single one. I don’t like southerners, there’s something that to me’s just not well what shall I say, not really genuine about them. They’re alright to your face, but there’s something sort of distant about them if you know what I mean. Not every single one, I mean I wouldn’t say that. I couldn’t could I, not having been married to one. But what I mean is they’ve got a roundabout way of doing things and saying things. I’d say they’re standoffish, most of them, nearly every one. If you’re a northerner you say what you mean ; even if it sounds rude you say it because that’s what you think. But down here you must never do that, you must never say what you really think at all. I can’t put it any better than that. (PP, 28)

56Il est très frappant de voir à quel point le locuteur commente, comme si c’était de l’extérieur, son propre discours, afin de s’assurer qu’il exprime effectivement « ce qu’il veut dire », et de réajuster constamment son dire par rapport à l’interprétation qui peut en être faite par son interlocuteur. Les marqueurs de visée (’d, shall) sont la trace d’un hiatus, d’une rupture entre le repérage du sujet asserteur et celui du procès déclaratif, permettant en quelque sorte une mise à distance par S0 du S1 prenant en charge l’assertion, malgré l’identité référentielle entre les deux. L’énoncé qui conclut cette tentative de définition de la différence entre northerners et southerners est révélateur de cette distance, cette sorte de dédoublement, dans la mesure où il constitue explicitement une évaluation qualitative de la formulation effectuée.

57M.M. de Gaulmyn (1987, 181-184) souligne que les séquences comportant une grande condensation de marqueurs de reformulation sont en général des séquences de type monologal, ce qu’elle désigne sous le nom de « tirades », et qu’elles présentent aussi de nombreux autres indices de structuration énonciative (modalisation et connexion argumentative en particulier). Selon elle, le locuteur « présente ses assertions comme un dire externe qu’il contrôle et […] enchaîne ses arguments avec le souci d’expliquer, d’illustrer, de corriger ses formulations ». C’est en effet ce que l’on peut observer en (28), où le locuteur déploie les procédés rhétoriques de la négation, des pseudo-clivées, des structures disloquées ou parallèles afin de parvenir à un degré maximum d’adéquation entre la forme de ses propos et leur contenu tel qu’il en assume la prise en charge.

58Cette explicitation de la qualité d’asserteur du je19 s’accompagne d’un recentrage qualitatif qui semble en permanence redéfinir les propriétés des propos rapportés : il ne s’agit plus d’introduire du discours rapporté comme occurrence localisée dans le récit et repérée par rapport à un énonciateur rapporté en rupture par rapport à S0, mais de qualifier ou requalifier un discours rapporté en Sit0, soit qu’il y ait mise à distance par S0 de son propre discours en tant que S1 (lorsque la reformulation est introduite par un énoncé avec sujet de première personne), soit que S0 reformule (ou remette en cause) le discours d’un asserteur co-énonciateur (énoncés introducteurs ayant pour sujet you). Voici quelques exemples à titre d’illustration, tirés du corpus complémentaire mentionné en note 16, dans lesquels apparaît de façon presque systématique, dès lors qu’il y a contradiction, remise en cause, l’aspect be + ing sur le verbe say, marquant une réidentification d’un dire préconstruit :

(29) Well, it’s not quite as simple as that. What we’re saying is that there doesn’t need to be a total ban on hand-guns, but what there ought to be is quite substantial changes into the law in relation to hand- guns… (Corpus Radio 4)

(30) Pres. : Are you saying that you are happy with the way the Government deals with these difficult, unskilled and some might say virtually at the moment unemployable youngsters ?

J.P. : No, of course I’m not saying I’m happy, I’ve just said that we’re not complacent. (Corpus Radio 4)

59Contrairement à ce qui se passe dans les cas de discours rapporté pris en charge par une source assertive localisée dans le temps du récit, ici le repérage s’effectue par identification (be + ing) ou adjacence (have -en) par rapport à Sit0 (S0 ; T0), et le prédicat say n’a plus vraiment pour fonction d’introduire du discours indirect sous la forme d’une occurrence de parole, mais plutôt de signaler, ou de demander que soit redéfinie, la légitimité de S0(ou de S1) en tant qu’asserteur. Cette fonction métadiscursive de say est particulièrement mise en évidence dans des contextes qui sont par ailleurs aux temps du passé, où l’énoncé en incise as I say peut parfois devenir un véritable automatisme de langage :

(31) Well, as I say, writing was really a means of soothing myself […] So reading, as I say, became a necessary act, a reflexive act. (Interview de Jerome Charyn, Poitiers, novembre 1995)

60Si l’on avait as I said, on aurait bien le renvoi à une occurrence de parole située dans le récit, glosable par : I said that writing was really a means… Mais ici, l’association entre l’opération d’identification marquée par as et la valeur de quasi propriété du présent simple sur say constitue un simple rappel du statut d’asserteur de I, et il ne subsiste aucun lien rapportant – rapporté entre l’énoncé comportant le verbe de parole et les propos qui sont eux-mêmes énoncés.

Conclusion

61Le récit oral à la première personne, tel qu’il est illustré dans le corpus que nous avons étudié, semble bien avoir un statut particulier que l’on peut décrire comme hybride, sous le nom de « discours-récit ». Ce caractère hybride rend l’identification du discours rapporté plus complexe que dans le récit classique à la troisième personne, dans la mesure où le je est susceptible d’entrer dans trois types de relation : relation entre énonciateur et co-énonciateur dans la situation origine ; relation entre énonciateur et co-énonciateur dans la situation rapportée localisée dans le récit ; relation entre énonciateur origine et son propre discours, beaucoup plus systématiquement explicitée à l’oral qu’à l’écrit, comme si l’on avait une sorte de dédoublement permanent entre je comme énonciateur et comme asserteur. Ces trois types de relation peuvent se superposer, ce qui rend d’autant plus malaisée la délimitation de frontières entre les différents niveaux d’énoncés. La prédominance des marqueurs lexicaux et syntaxiques de discours direct, le relâchement des liens de subordination syntaxique au fil des énoncés, et le caractère omniprésent des formes de commentaire sur le discours lui-même tendent à brouiller la distinction entre repérage par rapport à la situation origine et repérage par rapport à la situation rapportée, notamment en ce qui concerne la prise en charge des évaluations modales et des relations argumentatives. En dernière analyse, tout semble constamment revenir au phénomène central de l’assertion, revendiquée par le sujet asserteur origine.

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Notes

1 . Nous remercions Paul Cappeau et Jean-Charles Khalifa de leur relecture attentive, et des remarques et suggestions dont ils nous ont fait part.

2 . Voir J. Simonin (1975 et 1984), C. Fuchs et A.M. Léonard (1979), S. Hanote (2000).

3 . Cf. S. Hanote (2000) Chapitre 3 « Nécessité d’une nouvelle situation d’énonciation Sit0R (S0R ; T0R) », 125-129 : Sit0R intervient notamment pour rendre compte du calcul des valeurs référentielles dans le DD mais aussi pour rendre compte de certains repérages dans le DIL et lorsque l’origine assertive est indéterminée (il est alors Sit01). Nous allons voir aussi l’importance de ce nouveau repère dans les constructions hybrides propres à l’oral.

4 . « Locuteur » est ici pris dans son sens concret de « personne physiquement située ».

5 . Par indirection, nous entendons une relation de décalage entre une source énonciative première et une source assertive ou énonciative rapportée.

6 . On rencontre également ce type d’énoncés dans du corpus écrit journalistique : It was Chris Secretary of State Warren Christopher sayingas a favour would I let him come to the hotel to talk to me. (Interview. « Politics had become such a sport », in Newsweek,January 31, 1994, 4).

7 . Phénomène relevé dans toutes les études de récits oraux en anglais, qui soulignent la fréquence avec laquelle les échanges dialogiques rapportés à l’oral sont ponctués de So / Then / And … he/she/I said… Voir par exemple l’étude de N. Wolfson (1982).

8 . Pour une analyse des relations entre les arguments mises en place respectivement par say et par tell, voir S. Oriez (1999, chapitre 8).

9 . Où, par métonymie, the GLC (Greater London Council) pose l’existence d’un co-énonciateur.

10 . Le sujet syntaxique de say est le marqueur de l’opération de disjonction entre S1 et S0.

11 . Notons cependant la différence de fonctionnement entre yes et no d’une part qui peuvent fonctionner dans du DI « classique » (He said that yes he had known Brewster), donc repérables par rapport à Sit0, et please et well d’autre part qui fonctionnent plus difficilement dans du DI ( ?/*He said that well he had known Brewster). Please et well sont donc à repérer par rapport à Sit0R.

12 . Nous renvoyons à l’étude de J. Svartvik (1979) sur « Well in conversation ».

13 . Cf.Danon-Boileau, L. (1982).

14 . Sur la question de la relation entre coordination et relâchement syntaxique, voir aussi l’étude de Marchello-Nizia (1992) sur l’ancien français.

15 . Les exemples (14) et (15) sont tirés d’un corpus d’interviews réalisées aux États-Unis en 1998 par notre collègue Guillaume Marche, que nous remercions de nous les avoir communiquées.

16 . Le nouveau repère Sit1, dissocié de Sit0, est construit de façon explicite à travers la subordonnée antéposée en when.

17 . Cf. S.Hanote, (2000, 223-241). Notons qu’à l’écrit, that serait « réinjecté » : They said (that) all they could do was put our names on the list, but that we shouldn’t get excited about it.

18 . Sur 135 occurrences du verbe say relevées dans notre corpus de 58000 mots constitué de débats radiophoniques et d’interviews, 59 occurrences, soit 43%, peuvent être classées dans cette catégorie.

19 . Nous reprenons ici la formulation de B. Bosredon (1987, 85), en la modifiant légèrement pour parler d’asserteur plutôt que d’énonciateur, en fonction de la distinction que nous établissons entre ces deux termes.

Pour citer cet article

Sylvie HANOTE, Hélène CHUQUET (2017). "Discours rapporté dans un corpus oral : problèmesde frontières". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | Complexité syntaxique et sémantique.

[En ligne] Publié en ligne le 29 novembre 2017.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=480

Consulté le 19/09/2019.

A propos des auteurs


Complexité syntaxique et sémantique - études de corpus - n°14

Ce volume des Cahiers Forell est l’aboutissement du travail d’une équipe (ou « Opération » de l’EA 1226), le Cercle de Recherches Linguistiques de Poitiers, étalé sur plus d’un an. Ce travail  repose sur la confrontation de données langagières diverses (langues différentes, variation, traductions) et leur analyse linguistique à la lumière d'une pluralité d'approches théoriques. C’est un travail collectif: chaque contribution a fait l’objet d’un exposé, d’une discussion et de relectures au sein du groupe. La question de l’utilisation d’un corpus dans l’analyse linguistique n’est pas nouvelle: il faut savoir comment on le traite, quel type de corpus on utilise, quels sont les cas où l’on ne peut échapper au corpus collecté à partir de l’écrit faute de locuteurs, quelles précautions prendre pour éviter qu’il ne devienne une simple collection de beaux spécimens. Les contributions proposées dans ce volume peuvent se fonder sur une forme de corpus préexistant : par exemple des corpus informatisés tels que le LOB, le Brown, le COLT ou le British National Corpus, sur l’anglais, ou bien ceux réalisés par deux chercheurs sur les variétés canadiennes de français, ou encore, dans le cadre d’études lexicales, les entrées du dictionnaire. Il peut s’agirau contraire de corpus collectés pour une recherche déterminée : corpus réuni à des fins sociologiques, extraits de lectures personnelles ou enquêtes réalisées « sur le terrain » pour le français ou l’anglais. Les travaux présentés ici ne sont qu’une « coupe » synchronique dans la vie d’un groupe de recherches. La part d’exploitation et de constitution des corpus ainsi que celle du traitement informatique des textes s’affirmeront plus que jamais dans les activités de l’équipe aux côtés de la réflexion théorique: c’est pourquoi ce recueil constitue à la fois un bilan de parcours mais aussi préfigure certaines des orientations de recherche à venir.



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Dernière mise à jour : 18 octobre 2018

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