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Société en exil et censure :
l’exemple de l’Émigration russe

frPublié en ligne le 27 octobre 2015

Par Hélène MENEGALDO

« La liberté de parole est un bien inestimable.
La principale justification de l’émigration est d’être,
sans doute, un foyer de la pensée libre ».
Nicolas Berdiaev.

1La censure russe a fait couler beaucoup d’encre, à commencer par celle dont les fonctionnaires tsaristes se servaient si généreusement qu’ils ont, bien malgré eux, mis Freud sur la piste de l’instance répressive que le père de la psychanalyse a baptisée du même nom : « As-tu jamais eu l’occasion de voir un journal étranger censuré par les Russes au passage de la frontière ? – écrit-il à son ami Fliess. – Des mots, des phrases, des paragraphes entiers sont caviardés, de telle sorte que le reste devient inintelligible ». Quant à la période soviétique, elle est tout entière placée sous le signe de l’interdit et de la censure, si bien qu’on a pu penser que le peuple russe, qui n’avait jamais connu la liberté au sens occidental du terme, était sans doute trop immature pour pouvoir se passer d’un «sur-moi» extérieur à lui-même : argumentation que l’on retrouve encore aujourd’hui sous la plume d’écrivains ou de publicistes affirmant que le besoin de se soumettre et d’obéir est désormais inscrit dans les gènes russes. Aussi, pour voir ce qu’il en était vraiment, avons-nous choisi de nous pencher sur l’expérience vécue par l’« autre Russie », celle de la diaspora dont la capitale, dans l’entre-deux-guerres, fut Paris.

Une « société en exil »

2L’existence de cette micro-société autonome, dotée de ses institutions et structures propres, s’étend de 1919 à 1939. Les Russes, qui sont 82900 au recensement de 1939, sont apatrides : le passeport Nansen (1922) leur donne un statut légal. Le dernier ambassadeur, Basile Maklakov, membre du parti Cadet, anime la vie sociale et politique de la communauté. Le Conseil des Ambassadeurs, créé à Paris en 1918 pour représenter les intérêts russes à Versailles, étend désormais ses compétences au-delà des frontières françaises. Le Comité d’Emigration, présidé dès 1924 par Maklakov, rassemble les principales associations de la diaspora, s’occupe aussi des réfugiés résidant dans d’autres pays et joue le rôle d’interlocuteur privilégié auprès de la SDN, affirmant ainsi la réalité de l’existence d’une « Russie hors frontières ».

3Cet état alternatif dispose d’une armée potentielle constituée par les unités de l’Armée blanche, désarmées, mais regroupées sur leur lieu de travail. Des dirigeants de la haute finance, des avocats et des médecins créent et animent des associations caritatives ou professionnelles. Le Zemgor, principale association d’entraide, dont les fonds proviennent des comptes en banque des ambassades russes à l’étranger, s’occupe des problèmes de santé et d’éducation. La Croix-Rouge russe enfin soigne les malades, gère des maisons de retraite, un internat et un atelier de couture fournissant du travail à mille femmes. A Villejuif, fonctionne un hôpital chirurgical de mille lits.

4La presse, soit 167 périodiques rien qu’en France, reflète la diversité des opinions et des intérêts, ce qui contraste avec la situation en URSS à la même époque. Etablissements secondaires et supérieurs (Le Lycée russe, l’Institut technique supérieur, l’École supérieure russe des sciences sociales, les Sections russes de la Sorbonne) préparent les futurs cadres de la Russie post-communiste ; la vie culturelle, riche et brillante, met partout les Russes sur le devant de la scène, la multiplication des églises éveille l’intérêt pour l’orthodoxie, cette « religion chrétienne orientale ».

5La relative autonomie et l’aide accordées par la France (qui fut la seule nation à avoir reconnu le gouvernement Wrangel) permet à la communauté russe de fonctionner comme un « État dans l’État », mais sans tsar autocrate ni censure, sans tribunal ni prison : à condition de respecter la législation française, tout Russe jouit donc d’une liberté personnelle inconnue jusque-là.

Gérer la liberté

6Ce privilège est apprécié par les écrivains, surtout ceux de la jeune génération, comme Boris Poplavski ou Vassili Ianovski. Ce dernier écrit : « le pain blanc français et le petit vin rouge étaient les mêmes pour tous, et [...] la conception romaine de la nationalité comme bien juridique, sans distinction de race ou de religion, nous fut une véritable révélation ». Les réfugiés font l’apprentissage de la démocratie, que Georges Fedotov va conjuguer avec orthodoxie en inventant un christianisme social.

7En effet, l’Eglise orthodoxe russe, gouvernée depuis Pierre le Grand par un procureur général, était soumise à la tutelle de l’État. En France, comme le note la mère Marie Skobtsova,

elle est libre de vivre en ne se soumettant qu’à ses propres lois.[…] Du point de vue de la vie spirituelle, cette situation est peut-être le seul mode d’existence normal de toute l’histoire de l’Eglise. Nous sommes libres, ce qui signifie que nous sommes responsables de nos échecs, voire de notre inertie. Nous ne pouvons accuser le pouvoir de nous persécuter ou de nous accabler de sa protection. [...].1

8En exil, l’Église se rapproche de son peuple : elle devient le lieu de rencontre privilégié pour la communauté dispersée, elle prend en charge l’aide aux plus démunis, organise un réseau d’écoles paroissiales, de crèches, orphelinats et colonies de vacances. L’Académie Saint-Serge, créée en 1925, est un foyer de réflexion théologique où se poursuit le renouveau spirituel initié à l’aube du XXe siècle. L’intelligentsia, qui s’était depuis longtemps détournée de la religion de ses pères, redécouvre les vertus de la religion orthodoxe comme ciment de l’identité nationale.

9Dans La Voie (Put’), organe de la pensée religieuse, Berdiaev revendique pour lui-même l’absolue liberté de pensée dans l’Église, mais, dans ses écrits, il fustige la démocratie qui justement lui garantit cette liberté :

On ne peut que se réjouir de la mort lente de la démocratie, car cette dernière conduit au «non-être», étant fondée, non sur la vérité, mais sur un droit formel de choisir n’importe quelle vérité, ou n’importe quel mensonge,

10écrit le « sage de Clamart » dans Le nouveau Moyen-Age. Ce à quoi le poète Boris Poplavski, idéologue de la jeune génération, rétorque :

Bien sûr, la liberté démocratique n’est pas absolue, car la police cogne et disperse les manifestations. Mais tout, ici, est affaire de nuance : s’il est permis de taper, on n’a pas le droit de tirer [...] et de même pour les chauffeurs [il s’agit d’une grève très dure des chauffeurs de taxi parisiens en 1934. H.M.], malgré les pertes considérables subies par la compagnie, les chauffeurs continuent à toucher leurs allocations chômage, et ce, au vingt-huitième jour de la grève, par conséquent, tout n’est pas aussi simple, dans le marécage démocratique, que le pensait Marx.

11Le mépris de principe à l’égard de la démocratie occidentale, jugée trop « tiède » ou trop «formelle», fait partie, avec l’esthétique utilitariste et le rigorisme moral, du lourd héritage du XIXe siècle que les réfugiés ont emporté dans leurs bagages. La censure la plus redoutable fut en effet celle que l’intelligentsia exerça à l’encontre de ses propres élites : la philosophie était bannie comme peu intelligible au peuple, Anna Karénine était qualifié de « roman gynécologique », et le publiciste Pissarev déclarait qu’une paire de bottes valait mieux que tout Shakespeare. A cette date, la critique littéraire tient lieu de critique politique, trop dangereuse, et l’esthétique utilitariste est considérée comme révolutionnaire.

12Cette tendance, qui passe au second plan au moment de la Renaissance russe du début du XXe siècle, est réactivée en émigration : ce sont les anciens responsables des partis politiques (S.R. et K.D.) qui dirigent les journaux et les « grosses » revues. Le débat politique est remplacé par un débat d’idées qui se déroule dans la presse et se poursuit lors de congrès et de réunions, nombreux durant la première décennie. En l’absence du parti bolchévik, occupé à asseoir son pouvoir en Russie, le paysage politique se remodèle : si l’antibolchévisme est commun à tous, le spectre est large qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, des monarchistes aux S. R. et aux anarchistes.

13L’absence d’activités concrètes et de perspectives, l’évolution de la situation à l’intérieur de l’URSS comme en France (reconnaissance de l’URSS en 1924, crise économique, montée de la xénophobie...) provoquent des dissensions internes : le parti S. R. se scinde en une aile droite et une aile gauche, le parti K. D. aussi, en donnant naissance à l’Union républicaine démocratique dirigée par Milioukov. Il existe aussi deux partis monarchistes, un légitimiste fascisant et un autre regroupant les monarchistes libéraux, sans compter une quantité de groupuscules. De nouveaux mouvements apparaissent, prônant une « idéologie de la réconciliation » (avec le régime bolchévik). D’une manière générale, le clivage droite/gauche s’accentue, si bien que la plupart des unions professionnelles existent en deux variantes (c’est le cas pour les chauffeurs de taxi, mais aussi pour les avocats, les médecins, les écrivains, les académiciens...).

14Ce multipartisme contredit l’image d’un front uni de l’émigration «blanche» (c’est-à-dire, monarchiste et réactionnaire) que véhicule la propagande soviétique. Michel Heller peut ainsi écrire que « la composition politique de l’émigration était une preuve éloquente de l’élimination de la vie politique en Russie soviétique »2. Mais le même auteur pointe aussi un des paradoxes de l’émigration, le fait que « les partis et mouvements de droite, conservateurs en Russie, menaient une activité révolutionnaire, tandis que les partis au passé révolutionnaire étaient devenus passifs »3. Comment donc gérer ces dissensions dont l’enjeu est l’attitude face à la Russie nouvelle, attitude qui va de l’acceptation du coup d’état bolchévik à la préparation au combat armé (ROVS, NTS4) en passant par les stratégies individuelles d’assimilation ou d’adaptation et par l’expérimentation de solutions nouvelles (la démocratie) ?

15En l’absence de garde-fous, cette même liberté représente un danger pour la survie de la communauté, confrontée à la tentation de l’intégration et à l’angoisse de la dissolution dans la société d’accueil. Face à cette menace, la tâche la plus urgente, après la survie physique, sera donc de définir l’identité du groupe et de préciser les règles de la vie sociale, et donc, au nom du bien commun, d’introduire des limites internes à la liberté de l’individu.

Définir la « russité »

16La victoire des bolchéviks marque une rupture spatiale autant que temporelle. Face à la « métropole », la diaspora s’érige en une « Russie hors frontières », gardienne de la mémoire et des valeurs « d’avant » qui se définissent par opposition à celles prônées par le nouveau régime : un tableau des antonymes permettrait d’opposer « idée russe » à « internationalisme prolétarien », « religion orthodoxe » à « athéisme militant », « culte de la famille » à « destruction de la cellule familiale », « valeurs universelles » à « valeurs de classe », et ainsi de suite. Par ailleurs, la confrontation avec l’Occident réel amène à redéfinir la russité en dépassant l’image folklorique que les émigrés en donnent à leurs hôtes dans les cabarets et restaurants où ils gagnent leur vie. Se démarquant des barbares incultes qui brisent les cloches des églises, obstruent leurs fenêtres avec des icônes et brûlent, pour se chauffer, les oeuvres de Pouchkine, l’émigration précise sa mission, qui est de sauvegarder la culture nationale pour la réimplanter ensuite, le moment venu, en Russie.

17Ainsi, au nom de cette fidélité, l’art d’inspiration nationale s’impose au détriment du constructivisme révolutionnaire : le critique Waldemar Georges déplore que la France ignore la « Russie nouvelle [...] que trahissent les émigrés, tablant sur le goût d’un public oisif pour l’exotisme, la couleur locale, pour le genre populaire et pour le style rustique »5. Le danger est grand alors d’aboutir à une culture muséifiée, folklorisée, et de transformer la société de l’exil en « conservatoire des antiquités ». Pourtant, le groupe du Monde de l’Art, qui fit la gloire des Ballets Diaghilev et contribua à l’émergence de la mode russe, était composé de novateurs, totalement imprégnés d’art occidental : cette Russie vue d’Occident, réinventée, sera le miroir où les émigrés se reconnaîtront eux-mêmes et qu’ils tendront à la France comme à l’URSS.

18Sur le plan littéraire, les canons sont ceux de la « grande » littérature russe du XIXe siècle que prolonge, par exemple, Ivan Bounine. Mais le point de référence essentiel est Pouchkine, auquel la diaspora, essaimée dans le monde entier, rend un hommage collectif le 6 juin, jour anniversaire de la naissance du poète, choisi pour marquer la Journée de la culture russe.

19Le rôle imparti à la langue maternelle, porteuse de l’essence de la russité, explique l’importance attachée à la scolarisation : tandis que l’Église organise des « écoles du jeudi et du dimanche » dont l’enseignement est centré sur le catéchisme et la langue, le Zemgor crée un réseau d’écoles laïques où, par respect pour la tradition, on enseigne l’ancienne orthographe, rejetée par les bolchéviks. Alors que l’enseignement de l’histoire est supprimé en URSS au profit de celui des sciences sociales, il reste fondamental dans les écoles de la diaspora, mais centré sur le rôle des tsars et la grandeur de l’Empire, tributaire d’une vision dépassée de l’histoire.

20Mais être Russe implique aussi d’incarner aux yeux des Français les vertus traditionnellement prisées dans la Russie d’« avant », l’esprit chevaleresque, le courage, l’abnégation, la fraternité, l’honnêteté, (celle des chauffeurs de taxi était proverbiale) : l’image positive que donne chaque individu rejaillit sur l’ensemble du groupe ce qui profite, par ricochet, à chacun. La réussite, là, est incontestable : en 1932, Charles Ledré peut écrire : « un fait s’impose à l’observateur impartial. C’est le courage méthodique avec lequel tant d’émigrés ont combattu et combattent encore chaque jour la mauvaise fortune [...] la tempête les avait jetés à terre. La plupart se sont relevés, exemple magnifique de ce que peuvent les muscles quand le cœur est bon [...]6.

21Ainsi, le fonctionnement de la communauté russe vérifie la règle générale qui veut que l’organisation communautaire emprunte à une image dépassée de l’organisation de la société d’origine. Même si ses membres sont majoritairement déclassés, c’est l’atmosphère et les traditions de la Russie pré-révolutionnaire qu’ils cherchent à reproduire. Ce qui n’est possible, dans le cadre d’une société d’accueil qui évolue et se modernise, qu’en mettant en jeu une censure interne au groupe.

La censure interne

22Les relais de cette censure sont la famille, l’école, les organisations de jeunes (les Sokols) où « le flambeau de l’amitié nationale et du patriotisme se transmet de main en main » (Ch. Ledré). Comme l’esprit, le corps doit se conformer à ce qu’exigent les « bonnes manières » : un maintien décent et modeste, une attitude de respect envers les aînés, rien de provocant dans la tenue, car les « bonnes mœurs » englobent aussi la sphère sexuelle. Le mariage « mixte » (qui est l’un des thèmes abordés par Nina Berberova dans son premier roman, Les derniers et les premiers) est la bête noire des familles qui ont réussi à se constituer (les femmes sont numériquement inférieures aux hommes, il y a beaucoup de célibataires, surtout parmi les fermiers cosaques et les ouvriers travaillant dans la métallurgie). Dans le domaine du comportement, la censure la plus efficace est celle de l’opinion publique, dont dépend la bonne (ou la mauvaise) réputation.

23Il est amusant de constater que Berberova reflète cet idéal collectif en mettant en scène un «héros positif» pur et dévoué au bien commun, en l’occurrence l’organisation de communes agricoles dans le Sud-ouest de la France, où les Russes pourraient mener une vie de labeur et préserver leur identité (il s’agit du «retour à la terre» de 1926, favorisé par le gouvernement français). A la date où paraît ce roman (1931), les jeunes écrivains ont commencé à être (parcimonieusement) publiés dans des revues comme les Annales contemporaines, dont les rédacteurs au goût conservateur (qu’ils confondent avec le bon goût) privilégient l’ancienne génération et limitent la liberté des écrivains. Les «jeunes» sont critiqués pour leurs thèmes, trop modernes, pour leur état d’esprit, trop pessimiste, pour leur imitation de modèles occidentaux, pour leur méconnaissance de la langue russe... On reproche à Nabokov, par exemple, d’être trop cérébral, pas assez « sérieux » : il trahit la mission impartie à la littérature russe (« critiquer et enseigner »).

24Pas plus que dans la vie quotidienne, le sexe n’est admis en littérature : en 1921, le président de la Chambre des poètes, Valentin Parnakh, publie aux éditions Franco-russes un recueil de poésies, Il grimpe, l’acrobate, agrémenté d’un portrait de l’auteur par Picasso. Ce recueil paraît privé de deux pages où figuraient des « poèmes phalliques » inspirés de l’art hindou, et que l’éditeur, Zéliouk, avait supprimés à coups de ciseaux à la suite de l’accusation de pornographie formulée par des collaborateurs de La cause commune (premier quotidien politique de l’émigration, publié par Vladimir Bourtsev, le «débusqueur d’agents doubles» qui avait démasqué le provocateur Azef). Ainsi cette revue, connue pour son intégrité, joue spontanément le rôle de censeur moral en contrôlant même des publications ne dépendant pas d’elle.

25Parmi les thèmes tabous, il y a aussi l’antisémitisme : Roman Goul raconte qu’une de ses publications concernant Zinoviev fut censurée, pour ne pas verser de l’eau au moulin de la droite, cette dernière ne manquant pas de souligner que beaucoup de bolchéviks étaient juifs. Mais il était aussi interdit de toucher aux idoles de cette intelligentsia de gauche, ce qu’apprit à ses dépens Nabokov : les rédacteurs de la même revue censurèrent le chapitre IV de son roman Le don, jugé irrévérencieux à l’égard de Tchernychevski, l’auteur de Que faire, roman à thèse affligeant, mais qui fut le livre de chevet de tous les révolutionnaires (y compris de Lénine, qui lui emprunta son titre). Les écrivains pro-soviétiques sont boycottés, ce qui les prive de moyens de subsistance, ou ignorés, comme Zamiatine : l’auteur de Nous autres avaitconservé son passeport soviétique. La sanction peut parfois prendre des formes plus extrêmes, comme ce fut le cas à Berlin, le 31 mai 1922, lorsque tous les collaborateurs de l’organe pro-soviétique Nakanunié (A la veille) furent exclus de l’Union des écrivains (émigrés) au cours d’une séance houleuse. Parmi eux, Ilya Ehrenbourg et Roman Goul, collaborateur occasionnel (il fallait vivre...). Ce dernier reconnut le bien-fondé de cette mesure, et ne se fit pas faute, en 1947, de faire exclure de l’Union des écrivains et journalistes russes tous les membres de l’Union des patriotes soviétiques (organisation à la solde de Staline qui appelait les Russes émigrés à retourner dans leur patrie, ce que beaucoup firent, dans l’euphorie de la victoire, pour se retrouver au Goulag).

26L’auteur de nouvelles historiques Ivan Loukache, l’un des meilleurs prosateurs de la jeune génération, écrivain ouvertement orthodoxe et nationaliste, n’est redécouvert que depuis peu : ici se répète le scénario qui avait conduit à ostraciser Leskov, l’un des meilleurs stylistes du XIXe siècle, soupçonné de ne pas partager les idéaux de l’intelligentsia radicale. Les représentants de la droite sont bien entendu interdits de publication (ils ont leurs propres organes, éphémères) et parfois, censurés de façon plus radicale : les menées du parti monarchiste-légitimiste à Billancourt sont stoppées par Monseigneur Euloge, le chef de l’Eglise œcuménique, qui exclut les monarchistes du conseil paroissial pour « insubordination » et élimine leur chef. Ensuite, raconte le prélat, « le père Alexis commença à nettoyer la paroisse, c’est-à-dire à la débarrasser des représentants de la tendance [...] qui cherchait à soumettre l’Église à une idéologie politique d’extrême-droite »7.

Déjouer la censure des pères

27Ainsi, en regard du « bien commun », la censure « interne » apparaît souvent comme positive, mais elle aboutit forcément à un nouveau conformisme. Certains, parmi les jeunes, s’y plieront, incarnant parfois jusqu’au comique le type parfait de la « jeune fille russe » ou du « modeste jeune homme », fiancé idéal de la première. D’autres se rebifferont et quitteront le milieu familial pour se perdre dans la société d’accueil. Refusant ces deux solutions, les artistes et écrivains de la jeune génération trouvent des moyens originaux de casser le monopole des aînés et de contourner leur censure. Tout d’abord, ils transforment les cafés de Montparnasse – le Caméléon, le Parnasse, la Rotonde – en clubs où se succèdent expositions, soirées poétiques, débats et même spectacles. Par exemple, le 12 juillet 1922, au cours du vernisssage du « Groupe des 13 »8 au café Caméléon, le professeur Motchoulski fait une conférence sur le groupe de Paris des poètes russes, tandis que Serge Romov parle des peintres. Dans ce café fonctionnent les « tréteaux démontables » du danseur et mime Valentin Parnakh, tandis que les poètes lisent leurs vers et les affichent à côté des toiles de leurs amis.

28Ces « jeunes » créent aussi leurs propres organisations : la Chambre des poètes, le Cercle littéraire et artistique Gatarapak, le groupe Tcherez, le groupe Kotchevié, etc. Les contacts avec les dadaïstes et autres avant-gardistes français sont fréquents, et c’est le futuriste russe Iliazd qui lance les fameux Bals russes de Montparnasse, où se concrétise la théorie de l’union des arts chère à l’avant-garde ; c’est lui encore qui organise la soirée du Coeur à barbe, sabotée par les surréalistes. Le talent des peintres et sculpteurs (Sonia Delaunay, Lanskoy, Pougny, Terechkovitch, Zadkine, Soutine, Survage...) qui ont fait là leurs premières armes sera bientôt reconnu par le public français, ce qui leur assurera l’indépendance par rapport à l’intelligentsia émigrée, mais les écrivains et poètes seront obligés d’exercer un métier manuel pour survivre (le talentueux Gaïto Gazdanov sera chauffeur de taxi, Dovid Knout tiendra une épicerie, d’autres seront laveurs de carreaux, ouvriers...). Ils continueront, eux, à dépendre de l’opinion et des goûts des rédacteurs et critiques littéraires.

29C’est dans les cafés de Montparnasse et le salon des Merejkovski que se cristallise l’idée de créer une revue où la nouvelle génération puisse s’exprimer. En 1931, à l’initiative de Nicolas Otsoup, naît Tchisla, qui ouvre ses colonnes à la tendance dite de l’« École de Paris ». Cette revue est d’une présentation très soignée, luxueuse même, elle offre des reproductions en couleurs des oeuvres des meilleurs artistes russes et français de l’époque : Larionov, Gontcharova, Chagall, Utrillo, Vlaminck... Refusant toute politique, Tchisla se consacre uniquement à la littérature et à l’art, faisant aussi la part belle aux recherches spirituelles et métaphysiques (Merejkovski, Chestov) : en dehors des oeuvres originales de jeunes auteurs, elle publie de nombreux articles sur la littérature française contemporaine, des comptes-rendus d’expositions ou de ballets, une chronique de la vie culturelle dans les autres centres de la diaspora, et organise des soirées-débats qui ont un large écho. Rien qu’en 1931-1932, ses collaborateurs montent huit expositions, présentant au public parisien les peintres russes de l’école de Paris (Lanskoy, Pougny, Bloume) ainsi que les « peintres-écrivains russes et français » (une cinquantaine d’artistes), exposition qui a un grand retentissement dans la capitale française avant d’être présentée à Prague, à l’époque important centre culturel de la diaspora russe. La dernière enfin, intitulée « Visages », associe aux peintres russes leurs amis parisiens : Christian Bérard, Modigliani, Pascin. C’est en ces termes que le porte-parole de la jeune génération, Boris Poplavski, résume le credo commun dans son article programmatique, « Du côté de Tchisla » :

C’est dans Tchisla que, pour la première fois, a pris fin le terrorisme politicien de l’émigration, et ainsi la nouvelle littérature, enfin débarrassée de l’insupportable hypocrisie des acteurs de la vie sociale, a pu respirer plus librement [...]. C’est en russe que nous voulons écrire, c’est de la Russie que nous voulons parler, mais comme nous l’entendons et sans en demander la permission à qui que ce soit [...] Tchisla, c’est l’avant-garde de l’occidentalisme russe...

30Cette confrontation entre les aînés, paternalistes et castrateurs, sûrs de détenir la vérité, car ils ont connu la « vraie » Russie, et les cadets, qui souhaitent suivre leur voie sans guide ni garde-fou, aboutit à un conflit « père-fils » que Nabokov a rendu avec un humour féroce dans le récit de sa rencontre avec Bounine. Ce dernier, qui venait de recevoir le prix Nobel de littérature, avait invité à dîner son jeune confrère, dont il attendait une reconnaissance émue et des louanges que l’autre lui refusa. Au moment de sortir du restaurant, se souvient Nabokov, « mon compagnon voulut boutonner son col, lorsqu’une expression d’étonnement et de contrariété déforma les traits de son visage. D’un commun effort, nous tirâmes de la manche de son manteau ma longue écharpe de laine que la jeune fille du vestiaire y avait mis par mégarde. L’écharpe sortait très lentement, nous avions l’impression de démaillotter une momie, et tournions l’un autour de l’autre en silence. Ayant achevé cette procédure égyptienne, nous marchâmes sans parler jusqu’au coin de la rue, où nous nous séparâmes »9.

31Dérouler les bandelettes, démaillotter la momie, telle sera la tâche des fils, soucieux de préserver l’esprit, et non la lettre, désireux de faire vivre et évoluer cette culture que leurs aînés leur ont transmise, et non de la veiller dans son mausolée. Cette « jeune génération », riche de noms et de talents divers, reste encore à découvrir.

« Big brother is watching you »

32La nécessité de se situer et de définir clairement ses positions s’explique par la crainte permanente du travail de sape mené par le « pays des soviets » (calomnies, désinformation, déstabilisation). La censure soviétique s’exerce sur les productions culturelles de l’émigration dès 1921: le tirage d’une brochure du philosophe Léon Chestov, Qu’est-ce que le bolchévisme russe ?, publiée à Berlin, est intégralement brûlé par son éditeur, Lundberg, sur ordre de Moscou. La revue Nakanunié (A la veille), représente un premier essai de téléguidage, qui, en France, ne deviendra possible qu’à partir de 1924. Les publications de l’émigration seront bientôt interdites en Russie soviétique ; on raconte pourtant que Staline lisait Les dernières nouvelles (Poslednié novosti) pour se tenir informé, et l’on sait que l’ouvrage de Roman Goul, Les maréchaux rouges, se trouvait sur la table de chevet du maréchal Toukhatchevski quelques jours seulement après sa parution : si le sommet de la hiérarchie suivait de très près ce qui se passait en diaspora, l’information ne devait pas filtrer plus bas.

33A l’inverse, les émigrés font circuler l’information en provenance de la mère-patrie, et publient les dernières nouveautés littéraires dont on parle au cours de soirées consacrées à Akhmatova, Pasternak ou Pilniak. En 1925, le groupe Tcherez (Par-dessus) organise une grande soirée en l’honneur de Maïakovski, présent à Paris à l’occasion de l’Exposition des Arts décoratifs. Mais, dès cette date, les relations entre les représentants des deux bords deviennent plus difficiles : à la suite de la reconnaissance de l’URSS par la France, en 1924, les locaux de l’ambassade ont été remis à la délégation soviétique. Celle-ci contrôle les fréquentations de ses ressortissants, comme en témoigne, entre autres, Berberova : leur amie Olga Forch, séjournant dans la capitale française en 1927, refusa de les voir, Khodassévitch et elle, car l’interdiction lui en avait été faite par l’ambassade.

34Cette même année, des écrivains soviétiques adressent un appel au secours « aux écrivains du monde », où l’on peut lire :

Si vous connaissez ces faits, si vous vous rendez compte de leur horreur, pourquoi vous taisez-vous ? [...]. Les persécutions, aboutissant à l’extermination des meilleurs d’entre les Russes, même de ceux qui ne s’occupent guère de la propagande de leurs idées, [...] passent évidemment inaperçues devant vous [...] notre arme unique, la plume, nous a été arrachée des mains. On nous a ôté jusqu’à l’air que nous respirons et qui est notre littérature... Cette lettre vous est expédiée comme d’une prison souterraine. Nous risquons gros en vous l’écrivant, ceux qui vous la porteront au-delà de la frontière risqueront leur vie...10

35La presse de gauche s’aligna sur les positions de La Pravda et ce message fut présenté comme un faux fabriqué par les émigrés. Romain Rolland écrivit dans une lettre ouverte à Bounine : « La censure m’a aussi tourmenté dans mon pays... Cautérisons la plaie avec un fer chauffé à blanc ! Tout pouvoir sent mauvais [...] cependant l’humanité va de l’avant [...]. Aujourd’hui aussi elle avance [...] en marchant sur vous et sur moi[...] ». Gorki affirma dans L’Europe qu’en Union soviétique le sort des écrivains était bien meilleur que dans les pays bourgeois, puis écrivit à Romain Rolland que Balmont était un alcoolique et demanda à l’écrivain français de publier cette lettre (ce que Rolland ne fit pas)11.

36Le critique André Levinson fut villipendé par la presse française pour avoir osé mettre en doute la sincérité de Gorki pleurant la mort du fondateur de la Tchéka, Dzerjinski, puis, deux ans plus tard, en 1930, lors de la parution de son article nécrologique sur Maïakovski : même en France, on n’a plus le droit de toucher aux dieux du nouveau Panthéon. Au pays des droits de l’homme, la censure de l’intelligentsia de gauche – relais plus ou moins conscient de la « patrie du prolétariat » – s’exerce en toute impunité. Le Congrès international des écrivains qui se tient à la Mutualité en 1935 marque l’apogée du soutien à l’URSS, « pays de la liberté » (Malraux). Mais à ce congrès, André Breton est privé de parole et Pasternak tremble de peur, car les arrestations d’intellectuels se succèdent depuis l’assassinat de Kirov en décembre de l’année précédente ; Isaac Babel, également présent pour démentir les rumeurs d’antisémitisme, sera arrêté quatre ans plus tard.

37La censure que l’URSS exerce sur la diaspora va jusqu’à la négation de l’existence même de cette dernière. En 1939, au XVIIIe Congrès, Staline déclare : « Ces pygmées gardes blancs [...] dont la force ne saurait être comparée qu’à celle d’insignifiants têtards [...] furent jetés par-dessus bord comme autant d’encombrants immondices »12. On cherche aussi à faire disparaître totalement ces « insignifiants têtards » de la mémoire collective. Comme Zamiatine l’avait déjà montré dans Nous autres, écrit en 1925, un régime qui vise à éradiquer le passé ne peut se permettre d’en laisser subsister ne serait-ce qu’un ilôt, susceptible de remettre en cause le « mythe des origines » officiel : l’histoire de l’émigration est jalonnée de disparitions d’archives.

38Nina Berberova relie la mort mystérieuse de Gorki et les procès de Moscou, qui débutèrent deux mois plus tard, à la lecture par Staline des archives de l’écrivain que le maître du Kremlin avait fait dérober à Londres, puis rapatrier à Moscou. Les circonstances du vol, à Paris, des archives de Léon Trotsky sont désormais connues, grâce aux aveux de l’agent secret soviétique Marc Zborovski qui avait subtilisé ces documents pour les offrir en cadeau à Staline le jour anniversaire de la révolution d’octobre. La disparition des archives s’accompagne de la suppression physique de ceux qui sont la « mémoire vivante » de l’histoire récente que le totalitarisme stalinien entend réécrire à sa guise, en fonction des besoins du moment : Léon Sedov, le fils de Trotski, traqué, échappe à un premier guet-apens, mais meurt au mois de février de l’année 1938, vraisemblablement assassiné par des agents soviétiques déguisés en médecins.Son père sera éliminé à Mexico dans les circonstances que l’on sait. De la même façon, seront enlevées et supprimées deux figures emblématiques de la guerre civile, le général Koutiepov en 1930 et, en 1937, le général Miller. Tous deux furent, à Paris, les dirigeants de la ROVS.

39Pendant la deuxième guerre mondiale, les archives russes sont convoitées par les soviétiques comme par les nazis : ces derniers utilisent à des fins militaires les documents qu’abritent les Archives russes à l’étranger regroupées à Prague et, à l’issue du conflit, la totalité des archives sont acheminées en URSS où elles sont réparties entre diverses institutions et enfermées dans des réserves spéciales. La bibliothèque Tourguéniev connaîtra un sort aussi dramatique : emmené par les Allemands, son fonds est, au moins en partie, récupéré par les soviétiques et confié à diverses bibliothèques de Russie et de Biélorussie, ce qui rend son exploitation très difficile. Seules ont pu être sauvées les archives de Bounine, à l’heure actuelle à Leeds, en Angleterre. Après la guerre encore, tout le dossier de l’affaire Kravtchenko disparaîtra, sans doute dérobé par des mains « amies de l’URSS ». Notons enfin que la Russie, héritière de l’URSS, n’a toujours pas rendu ses archives à l’émigration.

Une présence censurée

40Si l’immigration russe, contrairement à d’autres, a bénéficié en France d’un traitement de faveur, elle a pourtant été, aussi, soumise à diverses formes de censure qui ont abouti à donner une vision déformée de la réalité, quand ce n’est à l’oubli. La mode russe, omniprésente dans l’entre-deux guerres, occulte « le sort le plus commun, celui de l’ouvrier russe de chez Renault qui habite à Grenelle » (Isabelle Repiton) au profit de stéréotypes tournant autour de l’« âme slave » et de la « fête russe ». L’étiquette de « Russe blanc », accolée à tout ressortissant de l’Empire tsariste, dissimule les différences ethniques (Russes, mais aussi Juifs, Arméniens, Géorgiens, Ukrainiens...) et politiques d’un groupe globalement stigmatisé comme réactionnaire.

41Cette méfiance idéologique aboutit à une censure totale concernant les témoignages sur la terreur et les camps en URSS : ce que l’on feint de découvrir maintenant (cf. Le livre noir du communisme) était en fait connu depuis longtemps grâce aux réseaux d’information dont disposaient les journalistes et hommes politiques émigrés. Dans son ouvrage, Les paupières lourdes, Pierre Rigoulot, ressuscitant les vagues successives de révélations sur les camps soviétiques, s’interroge sur les raisons de la cécité de l’opinion publique et de la complaisance des intellectuels français à l’égard de la « grande expérience » en cours en URSS.

42Ainsi a été complètement occulté l’engagement des Russes résidant en France au moment de la première guerre mondiale, ainsi que la répression féroce contre les révoltés du corps expéditionnaire russe arrivé en France en 1916, et désireux de rentrer au pays après la révolution. En 1918, les Russes soupçonnés de sympathies révolutionnaires sont regroupés dans des camps, comme celui de Précigné, dans la Sarthe. Le même scénario se répète au début de la deuxième guerre : Compiègne, Rieucros, qu’Arthur Kœstler décrit dans La lie de la terre, Vernet les Bains, Gurs, puis Noé, Le Récébédou... Plus de quatre-vingt dix camps accueilleront les « indésirables » et, parmi eux, des Russes « suspects » ou supposés pro-communistes.

43Après l’Armistice, les étrangers engagés volontaires, parmi lesquels des Russes et beaucoup de Juifs d’Europe centrale, sont regroupés dans des camps où les Allemands viennent les chercher, ou bien envoyés aux travaux au Sahara. D’autres Russes participent à la Résistance (groupe du Musée de l’Homme, Vicki, décapitée en Allemagne, Ariane Scriabina, tuée à Toulouse...) bientôt rejoints par les soviétiques qui, revêtus de l’uniforme allemand, stationnent en France : beaucoup n’ont rejoint l’armée allemande que pour échapper à la mort dans les camps de prisonniers ou par craintes des représailles promises par Staline et cherchent à déserter pour rejoindre le maquis. A la fin de la guerre, en vertu des accords de Yalta, la France livre à l’URSS les ressortissants soviétiques, au nombre de 101 000, que le reflux des forces allemandes avaient laissés dans la France libérée. Ensuite, comme l’écrit Georges Coudry, auteur d’un ouvrage récent sur cet épisode, « tomba le rideau de fer de l’oubli ».

44L’occultation ne concerne pas seulement la présence sur le sol français de ces réfugiés qui apparaissent comme des perdants de l’histoire, elle s’étend également à leur patrimoine culturel : des archives entières d’écrivains russes (Aldanov à Stanford, Merejkovski à Urbana, et beaucoup d’autres à Columbia) et des archives historiques (dont celles de Nicolaevski) ont traversé l’Océan et en France, il n’existe toujours pas de fonds public d’archives manuscrites. L’apport des Russes au décor de théâtre et à la mise en scène a pu être en partie sauvegardé grâce à la passion de collectionneurs comme Lobanov-Rostovski. C’est également à des initiatives privées que l’on doit la préservation des archives Diaghilev comme des archives des studios Albatros, ainsi que la création du Musée Tourguéniev à Bougival ou d’un Musée de la peinture russe en exil. Rappelons que le domaine de la spéculation philosophique et de la pensée religieuse comporte les noms de Nicolas Berdiaev, Nicolas Losski, Léon Chestov, Alexandre Kojève, Alexandre Koyré, Georges Gurvitch, les Russes se sont également illustrés en recherche fondamentale : Le livre d’or de l’émigration russe, récemment publié à Moscou, cite les noms de nombreux ingénieurs, aviateurs, savants, sans oublier le fameux Alékhine, champion du monde d’échecs.

45Des trois censures auxquelles a été soumise la vie de la communauté russe dans la France de l’entre-deux guerres, la plus nocive aura été finalement la censure du pays d’accueil, qui a tendu à effacer de la mémoire collective le souvenir la présence russe. Calomniée et rejetée à cause de la propagande soviétique, ignorée dans son pays d’origine, cette communauté a pu survivre grâce à l’existence d’une censure interne visant à préserver son identité. En effet, en l’absence d’un contrôle institutionnel et d’un système répressif et carcéral, cette censure impose des limites souples qui laissent aux personnalités créatrices une marge de manoeuvre importante, tout en fournissant aux autres un cadre sécurisant. Elle permet ainsi aux normes et règles qui régissent le fonctionnement d’un groupe de perdurer et de se transmettre à la nouvelle génération, elle évite donc la perte des repères, génératrice de marginalisation. L’ouverture à la modernité, au niveau de la jeune génération, les capacités d’adaptation dont elle a fait preuve permettent de nuancer la vision d’une colonie tournée vers le passé. Cet exemple montre qu’une communauté structurée fonctionne comme un sas, permettant une intégration sans assimilation : au niveau de la deuxième ou de la troisième génération, la fidélité aux racines se conjugue avec l’attachement à la patrie française.

Notes

1  Cité par N. Struve, Soixante-dix ans d’émigration russe, 1919-1989, Fayard, 1996, p. 77.

2  M. Heller et A. Nekrich, L’Utopie au pouvoir ; histoire de l’URSS de 1917 à nos jours, Calmann-Lévy, 1986, p. 118.

3  Ibid., p. 148.

4  La ROVS est l ‘Union générale militaire russe, le NTS, Union solidariste du travail, mouvement créé à Belgrade et qui recrute surtout parmi les jeunes, cherche à infiltrer ses partisans en URSS pour provoquer une révolution nationale.

5  W. Georges, cité dans Catalogue Paris-Moscou, 1900-1930, MNAM, Paris, 1976.

6  Ch. Ledré, Les émigrés russes en France, SPES, 1930, p. 115.

7  Monseigneur Euloge, Le Chemin de ma vie (en russe), YMCA-Press, 1947.

8  Ce groupe rassemble des artistes avant-gardistes, souvent graphistes et poètes (Charchoune).

9  V. Nabokov, Autres rivages (en russe), Terra Incognita, éd. DEM, Moscou, 1990, p. 163.

10  Les paupières lourdes, P. Rigoulot, p. 27-28, et p. 232-242, chez Berberova ; les deux traductions diffèrent.

11  Informations données par Berberova, mais confirmées par d’autres sources.

12  M. Gorboff, La Russie fantôme, L’âge d’homme, Lausanne, 1995, p. 11.

Pour citer cet article

Hélène MENEGALDO (2015). "Société en exil et censure :
l’exemple de l’Émigration russe". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | Censure(s) et identité(s) | Écriture, propagande et identité nationale.

[En ligne] Publié en ligne le 27 octobre 2015.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=386

Consulté le 25/11/2017.

A propos des auteurs

Hélène MENEGALDO

Professeur de Russe à l’Université de Poitiers. Auteur d’une thèse de doctorat d’Etat sur l’Univers imaginaire de Boris Poplavski, elle a publié à Moscou en 1996, en collaboration avec Alexandre Bogoslovski, les Inédits du même poète, ouvrage muni d’un important appareil critique. L’édition des Œuvres complètes de B. Poplavski, en trois volumes, est prévue pour l’an 2000. Elle a publié également en 1998 aux éditions Autrement Les Russes à Paris 1919-1939 (coll. « Français d’ailleurs, peuples d’ici ») et en 1999 les Poèmes surréalistes de B. Poplavski (éd. Soglasié, Moscou). elle a participé à différents ouvrages collectifs, dont La Question russe (Paris, éd. Universitaires, 1992) et Mémoires de La Russie, identité nationale et mémoire collective (Paris, L’Harmattan, 1997).




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Dernière mise à jour : 02 février 2017

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