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LA FANTAISIE COMME FORME DE LA REPRÉSENTATION DANS LES QUATRE LIVRES DES SPECTRES DE PIERRE LE LOYER (1586)

frPublié en ligne le 15 octobre 2015

Par Christophe COUDERT

Résumé

Le combat acharné de la contre-réforme passe entre autres choses par les juristes. Pierre Le Loyer est l’un d’eux, poète, fin lettré, mais fanatique dans l’âme ; il vitupère contre les nouvelles philosophies, les nouvelles sciences et plus encore son intolérance le conduit à fustiger le protestantisme qui remet en cause, via Ludwig Lavater ou Jean Wier, l’existence des bons et des mauvais anges. Cependant, le représentation que fait Le Loyer dans Les quatre livres des spectres, en 1586, de cette surnature, reste ancrée dans une problématique qui accorde à la fantaisie une place prépondérante. Fantaisie, dont les manifestations diverses et multiples tendent à pervertir l’ordre naturel, établi par le divin, dans lequel le diable revêt une figure primordiale. C’est le glissement de l’aspect neuro-pathologique vers une représentation fantasmée et diabolique du monde, investissant la fantaisie, qui suscite notre intérêt.

1A l’époque de la Réforme, protestants et catholiques se divisent sur la question des apparitions qui entraînera une polémique entre Ludwig Lavater, pasteur calviniste à Zurich et Pierre Le Loyer, conseiller au Présidial d’Angers. Lavater nia, dans son ouvrage1, que les âmes des morts puissent apparaître aux vivants pour la simple raison qu’elles se trouvaient dans des endroits (paradis ou enfer) situés en dehors du monde humain et sans moyen d’y retourner. Le Loyer riposta en 1586 par ses Quatre Livres des Spectres2, où il prétendit créer une science des spectres en établissant la différence entre les visions, les spectres et les fantômes ; classification qui servira à l’auteur pour mieux étayer sa thèse quant au retour des âmes sur terre.

2Les objectifs de Pierre Le Loyer sont énoncés dès la préface de son œuvre qu’il a adressée à Catherine de Médicis, pourtant versée dans les sciences occultes, en condamnant trois types de penseurs : 1. « les sadduceans et athéistes épicuriens » qui formulent en guise d’explication des jugements naturels et matériels pour tout phénomène apparenté au prodige, au miracle ou plus simplement à l’énigmatique ; 2. les « sceptiques et aporrhétiques zélateurs de Pyrrhon », courant pyrrhonien particulièrement actif depuis la parution et le vif succès de la traduction latine des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus en 1562 ; 3. les « péripatéticiens et pomponatistes », entendons le nouveau rationalisme à référence aristotélicienne représenté par Pomponazzi, venu de l’Ecole de Padoue. En tout état de cause trois tendances philosophiques qui nient le surnaturel, ou tout du moins en rejettent l’intrusion au sein d’une réalité physique. Nous avons donc, les épicuriens qui ne reconnaissent que la nature, les sceptiques qui ne reconnaissent que la raison et les pyrrhoniens qui ne reconnaissent que le maintien en suspens du jugement.

3Ainsi Le Loyer s’inscrit-il dans un combat où certains surnaturalistes et spiritualistes (chrétiens et catholiques romains) mènent une offensive en règle contre toutes les manifestations du libre arbitre de toute obédience. Cependant catholiques comme luthériens croient que l’exercice de la divination de toute sorte a lieu par inspiration démoniaque. Or, le lieu où s’établit la communication entre le démon et l’homme est « l’appareil fantastique ». C’est pourquoi l’ennemi numéro un que tout le christianisme doit combattre, c’est la fantaisie humaine, source de ruine et de perdition.

4Pour mieux cerner cette problématique, nous analyserons les différents champs d’application de la fantaisie ainsi que les perversions qu’ils entraînent dans le cadre de la « représentation ».

Les champs d’application de la fantaisie dans les Quatre Livres des Spectres

5Tout réside dans la dichotomie âme-corps et de leur essence, topos s’il en est, érigé en dogme, qui emprunte à la fois à la tradition aristotélicienne du De anima et à la tradition platonicienne. Nous avons donc en présence chez Le Loyer d’une part un corps, matériel, mortel et muable, dont l’une des caractéristiques est qu’il participe aux troubles et désordres des éléments, c’est-à-dire les maladies, les perturbations mentales comme la mélancolie ou la frénésie, et d’autre part une âme non matérielle, immortelle et muable – traditionnellement considérée comme une image qui participe au divin, temporairement exilée dans un corps et de ce fait soumise à des épreuves. C’est de cette interaction du corps et de l’âme que procède la fantaisie dont Le Loyer donne la définitionsuivante :

[...] la fantasie [...] n’est autre chose qu’une imagination et impression de l’ame des formes connuës ou de celles qui seront imaginees sans jamais les avoir veuës, ou qui seront receuës et entenduës des autres estre telles par raisons et argumens.3.

6Qu’est-ce à dire ? En fait, la pénétration des objets jusqu’à l’âme s’opère par une métamorphose de ces objets en images, dans un premier temps, puis par l’incorporation des images par les organes des sens subordonnés à l’imaginatio :

Car l’imagination est semblable à la cire, et est facille à l’esprit de l’homme, qui se feint toutes choses en soy de varier et composer en luy mesme diversement une mesme chose, comme il est evident par les mutations des songes, lesquels en un brief moment la fantaisie tourne en diverses especes d’imaiges. De se mouvoir toujours, cela n’est abhorrent du naturel de l’esprit de l’homme. Or son mouvement est quelque fantaisie ou quelque intelligence.4

7De ce fait nous avons des images qui sont des représentations matérielles et visibles de la chose et de ces images émanent d’autres images qui matérialisent des aspects invisibles de l’objet qu’on appellera fantasmes. Par conséquent l’eikon (icône, image) produira l’eidolon (le miroir)5. C’est donc de ce processus que prendraient naissance les spectres et les fantômes pour Le Loyer :

Et d’autant que la veuë est de tous les sens le plus excellent, vif et agile : c’est pourquoy l’imagination a prins quelquefois le nom de Spectre, de Phantosme et de vision, et que la fantaisie,qui se forme en l’esprit, a esté dicte du nom de lumiere, ou plustost apo tou phaines dai, qui vient des yeux et de la lumiere, sans laquelle rien ne se peut voir. Ainsi les especes de l’imagination sont, le Spectre, le Phantosme, la vision, et la fantaisie que les Grecs appellent, phantasma, phasma teratodes, opsin, phantasian. [...]Et bien que plusieurs aucteurs, et notamment l'escriture saincte, prennent le Phantosme pour un Spectre vrayment apparoissant aux sens non corrompus ny esblouis, si faut-il les interpreter sainement et dire qu’ilz entendent parler selon le vulgaire qui confond le Spectre et le Phantosme ensemble, ou bien qu’ilz ont regardé à la proprieté des Esprits, lesquels prennent un corps fantasmatique pour apparoistre à nous. Et pour monstrer encore quelle difference il y a entre les deux, certainement le Phantosme est une chose inanimee et sans substance, et le Spectre a une substance cachee qui semble mouvoir le corps fantasmatique, qu’il a prins.6

8On le voit, à la lecture de cette référence, le rôle du corps dans ce processus n’est pas négligeable, ou du moins ce qui concerne les cinq sens qu’il met à la disposition de l’âme est-il à considérer. C’est donc par les sens que l’âme peut pour l’auteur s’ouvrir au monde extérieur :

[...] la grande imagination des hommes bandez et tenduz sur quelque chose speculativement, à bien pouvoir d’alterer et blesser quelque peu l’operation et force de l’esprit, mais qu’elle fasse voir des Spectres mouvans et animez, et qui plus est attoucher, ouyr, ou odorer quelque chose vaine et Phantasmatique sinon par l’operation du Diable, et quoy que soit extraordinairement, cela Avenroïs ne me sçauroit faire accroire.7

9L’esprit ou phantasia va donc transformer ce que lui communique le corps, par l’intermédiaire des cinq sens, en fantasme plus perceptible que l’âme. Ce que tient pour impératif Aristote dans son De Anima. Partant de ce principe, le langage de l’âme se traduirait par le fantasme, donc tout ce qui proviendrait du corps est « fantasmé », par conséquent il en découle que le fantasme a la primauté sur la parole tout comme l’âme a la primauté sur le corps. Ainsi l’intellect, partie de l’âme, sera le seul à saisir le langage « fantastique », le seul habilité à comprendre les secrets et les maux de l’âme. Cette compréhension représente le postulat de toutes les opérations fantastiques de la Renaissance : magie, alchimie, kabbale pratique. En fait Le Loyer ne fait qu’entériner l’idée aristotélicienne du fantasme lié à l’âme. Rappelons également que la vue, considérée comme le plus noble des sens dans la pure tradition platonicienne, joue le rôle le plus important dans la formation du fantasme ; c’est pourquoi Le Loyer réitère ponctuellement cette affirmation.

10Mais quelles sont les productions diverses qu’entraine la fantaisie ?

11Bien évidemment, elles se produisent toujours dans des situations particulières, « la songerie éveillée » (la rêverie), « le dorveil » (sommeil véritable avec activité visuelle) ou un emplacement géographi­que propice aux dérives de l’imagination (entendons par là une lande brumeuse, un désert, un marécage etc.). Cet ensemble provoque quatre types de fantaisie.

121. Par une reproduction de formes sans altération :

Et pour le regard des choses connuës il est assez evident que lors que nous y songeons, aussi tost nous vient en la pensee le Phantosme et simulacre d’icelles: comme, si nous songeons en nostre amy, il se presente incontinent à nous en l’esprit tel qu’il est de stature, de face, de corsaige, et de mille autres particularitez qui sont remarquables en luy. [...] Ceste sorte de fantaisie, Cattius celebre Epicurien de son temps (duquel fait mention Horace en l’une de ses Satyres) apelloit Spectre.8

132. Par une métamorphose ou un changement de dimension et de forme de l’image :

Quand est des choses non connuës et non veuës, imaginées en son Esprit, elles sont pour la plus part spirituelles et incorporelles, ou se discourent par la raison humaine, et se colligent par demonstrations, comme de croire qu’il y a un Dieu qui gouverne le monde, et a prevoyance sur les hommes. Ces fantasies qu’on peut bien aussi nommer intellectuelles, sont comprises, comme disent les Stoïciens, partie par similitude, comme Socrates par son image, partie par proportion ou Analogie d’une chose à lautre par accroissement ou diminution.9

143. Par un déplacement, une certaine mobilité.

154. Par condensation (atomes, nuages, vapeurs ...) :

[...] tels Spectres ne se voyent qu’imaginairement [...]. L’isle d’Islande [...] est plaine de bitume,et les habitans d’icelle vivent la plus grande part de l’annee de pommes et de racines, et ensemble de pain faict de farine d’os de poisson, et d’eau pure, par ce que l’isle est si sterille qu’elle ne porte ny bled ny vin. Et par ainsi les esprits humains deviennent espaissis à cause du vivre, et l’air, à cause de la terre et du froid qui y regne. Et de là advient que pour la densité de l’air, et pour les vapeurs qui se concreent à raison de sa froidure, beaucoup d’imaiges se voient errantes et vagabondes deça et delà, lesquelles la crainte, l’imagination, et debilitation du cerveau de ceux du païs conçoit et reteint jusques à tant qu’elles tombent au sens de la veuë qui se les persuade. Et depuis que la veue [...] est offensee une fois, alors les hommes de ceste Isle pensent voir, toucher et embrasser des Spectres et imaiges vaines des hommes morts qu’ils auront connus, par ce que la pensee se persuade tousjours des choses connuës en sa fantaisie.10.

16De cette terminologie on peut donner une catégorisation quadruple : le spectre, le fantôme, la vision et les esprits.

17Le spectre est une imagination de l’âme mise en action par les sens, se manifestant visiblement par un corps fantasmatique :

[Le] Spectre est une imagination d’une substance sans corps qui se presente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature, et leur donne frayeur. [...] J’ai attribué au Spectre l’imagination pour genre : car l’imagination, selon Themistius, n’est autre chose qu’un mouvement de l’âme que le sens mis en action cree et engendre.11

18Le fantôme est perçu comme une imagination des sens non corrompus, visible mais immatériel :

Suidas dict que le phantosme qui est phantasma est une imagination des choses qui ne sont point provenantes des sens corrompuz, [...] une chose inanimee et sans substance [...]. Davantage le Phantosme, comme une chose inanimee qu’il est, n’a aucune volonté [...]. Il se presente [...] contre l’ordre naturellement estably au monde depuis qu’il est creé, de sorte que toutes apparitions tant d’Anges que Diables se peuvent accompter à miracles et ne se monstrent jamais qu’ils ne présagissent quelque chose.12

19La vision, quant à elle, revêt un triple aspect :

201. Elle est une apparition visible aux sens non corrompus :

[...] la vision de laquelle Sainct Augustin fait trois sortes, l’une qui se faict par les yeux du corps, comme celle des trois hommes qui apparurent à Abraham, celle de Moyse qui veid ardre le buisson et aussi celle des Apostres, qui veirent Moyse et Hélie, quand Jesus Christ se transfigura devant eux.13

212. Elle est le ravissement en extase qui suppose un transport de l’âme, une sorte d’enthousiasme exacerbé :

se faict quand nostre pensee est ravie au Ciel, et que nous ne voyons rien par sens exterieurs, ains nous imaginons seulement par quelque inspiration divine et celeste, comme par exemple S. Pierre lors que ravy en Ecstase, il veid toutes sortes d’animaux immondes et ouyt une voix qui l’invita à manger de ce qu’il voyoit.14

223. Elle est le songe qui se manifeste en dormant ou en « dorveillant ». En dormant, il revêt l’aspect de la prémonition : « quand on va songeant ou contemplant quelque chose qui telle arrivera, comme elle aura esté songee »15 ; en dorveillant il peut être représentatif, c’est-à-dire se situer dans un autre lieu et simultanément. C’est Henri Weber qui a su définir le mieux cette notion de songe dans son ouvrage La Création poétique au XVIème siècle ; en effet, pour lui

Le songe est conçu comme un message venu de l’extérieur, et les apparitions oniriques dotées d’une réalité objective, suivent l’illusion qui consiste à projeter sur l’objet le dynamisme du sujet. Or le songe perd souvent la netteté de ses formes et dénonce par son caractère fugitif et inconsistant sa nature illusoire et fantasmagorique. Le fantôme, par la même, restreint à son rôle de fantasme, devient description fantasmagorique du sujet.

23et c’est bien là l’onirisme conceptualisé de Le Loyer.

24Les esprits enfin, qui prennent un corps fantasmatique pour nous apparaître, font l’objet d’une définition semblable à celle desspectres :

[...] un Spectre [...] est une substance sans corps se presentant sensiblement aux hommes. Je dis substance sans corps, parce que tout corps à besoin de longitude, latitude et profondité, qu’on dict autrement crassitude, et par consequent doit estre palpable et maniable : ce qui n’est pas aux Esprits, lesquels se vestans d’un corps aerien, et d’eux mesmes estans substances incorporées ne sont point palpables de l’attouchement humain.16

Fantaisie et perversion de l’ordre naturel

25Mais la notion de fantaisie n’est pas uniquement une perception sensorielle corrompue ou non. En effet, l’art de la magie, de la sorcellerie, va fortement contribuer à la manipulation de cette particularité de l’âme ; car la fantaisie est l’entrée principale de toutes les opérations magiques mais également des affections internes.

26Dans son De vinculis in genere, Giordano Bruno disait déjà que la puissance de l’imaginaire était redoublée par l’intervention de la faculté cogitative. C’est donc cette fantaisie, qui peut être capable de subjuguer l’âme ajoute-t-il dans ses thèses du De Magia17: « Il n’y a rien dans la raison qui n’ait été, au préalable, perçu par les sens et il n’y a rien qui, à partir des sens puisse arriver à la raison sans l’intermédiaire de la fantaisie ». Le Loyer en arrivera à la même conclusion puisqu’il tend à affirmer que le commun des mortels est soumis à des fantaisies incontrôlées, dont la source peut être provoquée par des démons ou introduite par une volonté humaine. Il ne fait que reprendre la thèse de G. Bruno qui écrit : «La fantaisie est vraie, elle agit réellement, elle peut réellement exercer une contrainte sur l’objet ». Dès lors de la fantaisie au fantasme et du fantasme à la sorcellerie, il n’y a qu’un pas, que franchit allègrement Le Loyer. Afin de mieux assurer la véracité de ses arguments il se réfère aux sources doctrinales du Malleus Maleficarum d’Institor et Spranger, paru en 1486, pour qui les vols magiques, les sabbats et autres manifestations de sorcellerie sont principalement effectués par des femmes habitées et perverties par le Diable qui ne leur communique que des illusions et des fantasmes. De ce fait, ces illusions peuvent avoir des réalités physiques. Et d’ajouter les deux moines :

Mais c’est une question sçavoir si les Diables peuvent changer à la verité la substance du corps humain, ou si c’est en apparence seulement, decevans non seulement la fantaisie du sorcier ou de celuy qui sera ensorcelé, ains les sens exterieurs des regardans. Certainement ceste question a esté traittee par S. Augustin qui tient, que le vray corps des hommes ne peut estre par l’art du Diable aucunement changé, mais trop bien celuy qui est fantastique lequel ou en songeant ou en pensant se diversifie par plusieurs especes de choses qui se presentent à l’esprit18. [...] Ce qui sert pour monstrer que le Diable ne change point le corps des hommes, ains en apparences trompe la fantasie des hommes qui penseront estre beste, ce qui sera homme raisonnable19. [...] En ceste sorte bien que le Diable represente souz la vraye forme de l’homme un loup, [...] ce neanmoins l’homme demeure tousjours pour tel qu’il est, et n’est point immué et changé en quelque façon que ce soit sinon de la fantasie occupee et brouillee par le Diable. [...] ceci suffira pour le regard des Sorciers, et de la transmutation qu’on dict du corps humain en celuy d’un autre animal qui ne se faict que par apparence, comme nous avons desja tant de fois repeté, et par la fantaisie corrompue des Prestiges du Diable.20

27Ce principe fondamental est confirmé par les docteurs de l’Eglise, entre autres Saint Thomas d’Aquin qui dit de manière plus formelle que

les femmes se rendent au sabbat en esprit ; or, il ne s’agit pas de l’esprit qui en tant que substance de l’âme, opère à l’extérieur du corps. Non, il est question du fait qu’il se forme des hallucinations de ce genre dans l’esprit qui est la fantaisie de l’âme.21

28Aussi Le Loyer nous dit-il :

Quand au ravissement en Ecstase Diabolique, il est bien different du divin, d’autant que le divin esclarcist l’intellect et donne interieurement dedans l’ame, comme les rais du Soleil donnent à travers une voyriere, et le Diabolique ne faict que broüiller les sens de mille fantasies diverses, tantost joyeuses, tantost tristes, comme disoit saint Augustin, et engendre mille erreurs en l’ame, qui divague parmy le songe, comme si la chose qui se presente feust vraye. [...] les sorcieres lesquelles nous avons dict [...] estre ravies en Ecstase par le Diable et en iceluy veoir des choses qu’elles impriment si bien en leur fantasie, qu’on ne leur sçauroit oster de la fantasie qu’elles ne les ont veuës des yeux corporels et non en Ecstase.22

29Mais le fantasme, dans toute son acception sémantique, peut produire des troubles neuro-pathologiques. Ceux-ci s’expliquent en partie par l’emplacement que Le Loyer réserve à la fantaisie dans le cerveau :

Et comme ainsi soit que le cerveau humain est le siege de l’imagination et de la phantaisie et que par luy au moyen des organes et instrumens propres les conceptions de l’ame sont jettez dehors, si le Diable void que le cerveau soit offensé des maladies qui luy sont particulieres comme l’Epilepsie ou mal caduc, la Manie, la Melancholie, les fureurs Lunatiques et autres semblables passions, il prend l’occasion de le tourmenter davantage, et s’emparant d’iceluy par la permission de Dieu, brouille les humeurs, dissipe les sens, captive l’intellect, occupe la fantasie, offusque l’ame, et parlant par les organes du corps propres à envoyer en lumiere la conception de soy mesme, se monstre pour tel qu’il est, prononce divers langaiges, recite les choses qui adviennent par le monde, prophetise l’advenir, combien qu’il se treuve le plus souvant menteur, et brief faict des merveilles qu’on ne peut croire venir d’un corps humain par nature.23.

30La mélancolie reste peut-être la manifestation pathogène des troubles neurologiques la plus fréquemment analysée par Le Loyer. En effet, la mélancolie recouvre la notion de syndrome amoureux, déjà répertorié chez Avicenne dont le Liber Canonis24fut le manuel courant de médecine à la fin du Moyen Age. Le nom qui lui est alors attribué est Amor Hereos (étymologie ambiguë située entre l’Amour -Eros- et le Héros) ; traduisant ainsi des « êtres » aériens maléfiques, semblables aux démons, particulièrement topiques chez les démonologues néo-platoniciens. Une étude plus approfondie sera menée dans le Lilium medicinale, section « De Amore qui hereos dicitur » de Bernard de Gordon (1258-1318) qui la définit ainsi :

La maladie qui s’apelle hereos est une angoisse mélancolique causée par l’amour pour une femme. La cause de cette affection réside dans la corruption de la faculté d’estimation par une forme et une figure qui y est restée très fortement imprimée. [...] Tout le jugement de sa raison est altérée, qu’il imagine constamment la forme de la femme et délaisse ses activités.25

31En ce qui concerne la mélancolie, Le Loyer tient un discours plus médical que complètent d’autres formes de maladies neurologiques :

La fantasie saine, comme elle s’accomode volontairement, suivant sa nature, à donner en l’esprit de l’homme par impression mille cogitations diverses, et à se chatouiller soy-mesme de resveries qui luy seront plus plaisantes et agreables, aussi par maladie, fievres, melancholie, radotemens et phrenaisie, elle s’imprime beaucoup de choses qu’elle communique à l’esprit, lesquelles ne seront que fausses imaginations, que folles et vaines appréhensions de fievreux, melancholiques et maniaques26. [...] Or quand la membrane du milieu du cerveau est aussi offensee, la fantasie est percluse, mais les sens restent sains et en leur entier27. [...] Que si le dernier ventricule du cerveau est offensé, alors la seulle memoire se perd, et les sens, et la fantasie ne sont point alterez. Mais si le devant le milieu et le derriere du cerveau sont blessez d’une humeur Phrenetique, alors on perd la memoire, le sens et la fantasie.28 [...] Or la marque principalle de frenaizie est qu’au declin de la fievre, ainsi que dict Gallien, le radotement n’est pourtant osté ains persevere, par ce que le cerveau une fois blessé ne se remet pas facillement en son premier estat. Et c’est pourquoy quelques uns des anciens et modernes medecins ont confondu, avecques la Phrenesie qui vient du cerveau, celle qui a son origine de la partie inferieure du thorax ou poictrine que les Latins appellent septum transversale, et les Grecs et entre autres Homere phrenas29 […] Et comme aussi les tenebres donnent terreur et espouventement, non aux enfans seulement, ainçois à ceux qui sont meurs d’aage, ainsi la melancholie espouvante et effraye, sans aucune occasion, et engendre mille fausses imaginations au cerveau, le troublant et offusquant non moins de folles visions, que la nuict trompe les yeux des hommes lesquels prennent en ses tenebres une chose pour autre.30

32L’ouvrage de Le Loyer s’inscrit de fait dans le combat apologétique des croyants, avec l’appui des institutions religieuses contre toutes les manifestations du libertinage, au sens étymologique du terme, et de la Réforme (l’Athéomachie de Duplessis-Mornay date de 1582). La conception que propose Le Loyer des phénomènes naturels où intervient la fantaisie de l’esprit suppose qu’il faut admettre l’intrusion du surnaturel dans la matérialité même des phénomènes ainsi que la relativité des termes de vie et de mort qui autorise résurrections, survies et retour des âmes sur terre. Le Loyer, homme de la Contre-Réforme, a contribué à « l’épidémie » de miracles savamment concertés et exploités par tous les moyens, afin de prouver que l’homme est cerné par la surnature au quotidien31.Le dessein est de prouver le principe de la présence réelle du divin dans l’Eucharistie en imposant l’idée de la transubstantiation, pour mieux réfuter la consubstantiation protestante. Le résultat de cette analyse porte également sur deux points qui opposent dos à dos Lavater et Le Loyer ; d’une part la réduction des intermédiaires entre l’homme et Dieu et d’autre part la transcendance de la divinité.

33Il semblerait, à la lecture des Quatre Livres des Spectres et de ses sources, que la fantaisie s’organise dans le cerveau ; mais Le Loyer n’oublie pas qu’elle est également un lieu d’interférence entre nature et surnature, lui conférant ainsi une position charnière dans l’imaginatio, tel un outil de relation avec le monde puisqu’elle vient soit élucider le réel (c’est la lumière du grec phos), soit le reconstruire de manière souvent illusoire, chimérique.

34Cependant, il est indéniable que la fantaisie, dans son traitement démonologique, ait su mettre en exergue son aspect cognitif et psychologique pouvant aller, comme nous l’avons observé, jusqu’au pathos mis en œuvre dans l’émotion que suscite la fantaisie. Néanmoins, ne peut-on pas dire que le savoir, révélé par Le Loyer dans les différents exemples qu’il emprunte, est lié intrinsèquement à la fantaisie ?

Notes

1 . L. Lavater, Trois livres des apparitions des esprits, fantosmes, prodiges et accidens merveilleux qui precedent souventes fois la mort de quelques personnages renommés, Zurich, G. de Marecz, 1581.

2 . P. Le Loyer, Quatre Livres des Spectres ou apparitions et visions d’esprits, anges et démons se monstrans sensiblement aux hommes, Angers, Georges Nepveu, 1586, 2 tomes, In-4°.

3 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 5 r°. Citons également un passage à ce sujet de la Theologia platonica de immortalitate animorum duo de viginti libris, apud gidium Gorbinum, 1559, In-8°, VII, 6, de Marsile Ficin : « L’âme, s’insinuant aisément dans cet esprit qui lui est fort apparenté, se propage d’abord partout en lui et, ensuite, ayant pénétré, par son intermédiaire, dans le corps tout entier, elle lui confère la vie et le mouvement, la rendant par cela vitale. Et à travers l’esprit elle règne sur le corps et le meut. Et tout ce qui se transmet du corps à cet esprit, l’âme elle-même qui est présente en lui le perçoit : acte que nous appelons perception. Ensuite, l’âme observe et juge cette perception, et cette observation s’appelle fantaisie ».

4 . Tome 1, Livre I, chapitre 2, p. 76 v°.

5 . Ce processus est largement décrit par Claude-Gilbert Dubois dans un article des Cahiers de l’Hermétisme.

6 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 1 r°-2 v°.

7 . Tome 1, Livre I, chapitre 2, p. 73 r°-74 v°.

8 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 5 r°-6 v°.

9 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 6 v°-7 r°.

10 . Tome 1, Livre I, chapitre 3, p. 87 r°-88 v°. Le Loyer rapporte des propos livresques sur l’Islande. Il s’agit ici en fait d’une idée de Cardan, lequel essaie de prouver que les Spectres ne sont que des phénomènes naturels. Le Loyer reprend donc mot à mot l’explication de cet auteur sur ces spectres qui peuvent apparaître aux Islandais.

11 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 1 r°.

12 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 2 v°-3 r°.

13 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 3 r°.

14 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 3 r°.

15 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 3 r°.

16 . Tome 1, Livre I, chapitre 1, p. 8 v°-9 r°.

17 . G. Bruno, Opera latine conscripta, Neapoli apud Marano et Florentiae, typis successorum Le Monnier, 1879-1891, 3 tomes en 8 volumes, in-8°. Le De vinculis in genere et le De Magia sont situés dans le Volume 3.

18 . Tome 1, Livre I, chapitre 11, p. 273 r°.

19 . Tome 1, Livre I, chapitre 11, p. 275 r°.

20 . Tome 1, Livre I, chapitre 11, p. 280 v°-281 r°.

21 . Saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie (I,110,14), ainsi que dans Les questions sur le mal (XVI, 10) et dans le Commentaire sur les sentences (II, 7, 3).

22 . Tome 1, Livre II, chapitre 8, p. 626 v°-627 r°.

23 . Tome1, Livre I, chapitre 11, p. 282 v°.

24 . Liber Canonis, Venetiis, apud Juntas, 1555, In-fol.

25 . J. Demaitre, Vie et oeuvre de Bernardus Gordonius, Leiden, 1980.

26 . Tome 1, Livre I, chapitre 9, p. 209 r°.

27 . Tome 1, Livre I, chapitre 9, p. 211 r°.

28 . Tome 1, Livre I, chapitre 9, p. 211 r°-212 v°. Cette réflexion médicale est calquée sur les écrits de Galien, qui parle notamment du phlegmon du cerveau qui aliène les sens et l’esprit.

29  Tome 1, Livre I, chapitre 9, p. 213 r°-214 v°. Cette analyse reprend une anecdote rapportée du Timée. On constate que pour le cas d’espèce, la frénésie s’apparente sensiblement à la folie ou à la démence.

30 . Tome1, Livre I, chapitre 9, p. 216 v°.

31 . P. Le Loyer cite par exemple le cas de la miraculée de Vervins, Nicole Aubry en 1577, au chapitre 3 du Livre II, Tome 1, p. 411 r°-412 v°.

Pour citer cet article

Christophe COUDERT (2015). "LA FANTAISIE COMME FORME DE LA REPRÉSENTATION DANS LES QUATRE LIVRES DES SPECTRES DE PIERRE LE LOYER (1586)". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | La représentation en linguistique et littérature.

[En ligne] Publié en ligne le 15 octobre 2015.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=364

Consulté le 25/09/2017.

A propos des auteurs

Christophe COUDERT

Doctorant à l’Université de Poitiers, UFR des Lettres et laboratoire FORELL/EPISTEMON. Spécialité : Littérature du XVIe siècle, alchimie, Kabbale, sorcellerie. Titre de la thése : Edition critique des Quatre livres des Spectres de Pierre Le Loyer, Démonologue Angevin, 1586. Directeur de thèse : Professeur Marie-Luce Demonet. Travaux effectués : 1995 : Communication sur «La fantaisie dans l’Œuvre démonologique de Pierre le Loyer de 1586 à 1608 », au Colloque La fantaisie, du Moyen Age au XVIe siècle, Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, organisé par le CNRS-EQUIL XVI sous la direction de Marie-Luce Demonet. 1997 : Communication sur « Ombres et Lumières dans les manifestations diaboliques des Quatre Livres des Spectres de pierre Le Loyer », Colloque Ombres et Lumières à la Renaissance, Commanderie Saint-Jean, le Puy-en-Velay, sous la direction de Claude-Gilbert Dubois. 1998 : Conférence pour les étudiants de DEA intitulée « Le topos alchimique dans les œuvres des XIVe, XVIe, XXe siècles » dans le cadre du thème Ecriture et image de la modernité retenu par les Universités d’Angers, de Nantes et de l’ENS Fontenay (sous presse). 1998 : Communication sur « Mélusine ou une forme rhétorique de la névrose dans les Quatre Livres des Spectres de Pierre Le Loyer (1586) », au Colloque Le Mythe de Mélusine dans la littérature et les arts du Moyen Age au XXe siècle, organisé par l’Université d’Angers et le centre de recherche en littérature de l’Anjou et des Bocages de l’Ouest sous la direction d’Arlette Bouloumié. 1998 : Conférence pour les étudiants de DEA intitulée « L’hypotexte et l’interprétation alchimique du livret de la Flûte enchantée de Mozart », université d’Angers, Nantes et ENS Fontenay (sous presse).




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Bâtiment A5
5, rue Théodore Lefebvre
86000 Poitiers - France

lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr

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Dernière mise à jour : 02 février 2017

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