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Sous le régime de l'entropie : désordre et dégradation dans Waiting For The Barbarians

frPublié en ligne le 28 mai 2013

Par Bernard Jacquin

1Aussitôt après le sérieux coup de semonce que constituent les événements du premier chapitre, le magistrat regarde depuis la fenêtre de son appartement deux petits garçons qui jouent au cerceau sur la place : "Two little boys are playing with a hoop. They bowl it into the wind. It rolls forward, slows, teeters, rides back, falls." (27). On lira cet incident minuscule comme une mise en abyme de l'histoire que nous conte Coetzee, si l'on veut bien admettre qu'il la place largement sous le signe de l'entropie. On entend par ce terme et dans ce cas précis, la dégradation d'énergie qui entraînerait le ralentissement et la chute du cerceau quand bien même le vent ne serait pas de la partie, le désordre croissant qui vient perturber son parcours rectiligne, qui le fait dévier, reculer, chuter. Or la notion qui subsume ces phénomènes physiques semble opératoire à plus d'un titre, rendant compte de l'aventure du protagoniste, malmené dans son esprit comme dans sa chair, de celle du microcosme en décomposition que va devenir la ville aux mains des émissaires de l'Empire, de celle enfin de cette terre, érodée, taraudée par le temps, quoi qu'en dise ou qu'en pense le magistrat. Et pour commencer, ne trouverait-on pas dans l'agencement même de son récit la marque, déjà, de l'entropie en question ?

2À l'entendre, on a un peu le sentiment d'écouter trois histoires. Le premier chapitre se clôt par un retour au calme, et par l'énumération véhémente des mesures qu'il prend aussitôt pour ôter de sa vue les signes de l'effraction : la caserne redevient caserne, les prisonniers sont soignés et nourris, et il soumet les lieux souillés à un grand nettoyage tout à fait explicite : "I want everything cleaned up ! Soap and water ! I want everything as it was before !" (24). Ainsi peut-il constater au début du chapitre suivant que l'existence a repris son cours normal, même si cette normalité est un peu dégradée. Survient alors la jeune barbare, et le magistrat est bien obligé de reconnaître la précarité de sa paix retrouvée. La mécanique narrative se remet donc en marche : la présence perturbatrice de la jeune fille est un peu longue à susciter l'action1, mais enfin le projet prend corps de restituer sa captive, et la désastreuse aventure hors les murs aura le mérite de rétablir, à nouveau, l'équilibre. C'est du moins ce qu'imagine le héros au terme de sa mission : "All I want now is to live out my life in ease in a familiar world" (75). Mais le Troisième Bureau ne l'entend pas ainsi, et la dynamique narrative paraît d'autant plus relancée que pour la première fois le projet du protagoniste est clair et net : il élèvera une protestation si forte qu'il en conçoit à l'avance une grande joie et gagne sa geôle d'un pas étonnamment élastique. On sait la suite, et que cet agent potentiel sera relégué pour longtemps au rôle de patient, dont les sursauts de colère ou de dignité auront toutes les apparences du coup par coup. Or c'est ce caractère improvisé que semble refléter la seconde moitié du récit, comme si l'essoufflement du personnage raconté affectait le personnage racontant (sans préjuger ici des conditions et de la nature exacte de son activité racontante). Ainsi pourraient s'interpréter la brièveté des deux derniers chapitres, celle du chapitre VI surtout, et la singulière fragmentation des énoncés de la fin, qui paraissent ne plus répondre à un véritable programme narratif et procéder de la consécution plus que de la conséquence. Les toutes dernières pages, particulièrement, avec le ressassement de "I think" à l'initiale, semblent trahir l'épuisement fébrile d'un locuteur désorienté.

3Le phénomène de l'entropie affecte le protagoniste dans les deux catégories du faire et de l'être. Pour ce qui concerne la première, on conviendra qu'il est un velléitaire. S'il conçoit des projets, leur mise en œuvre est malaisée et leur aboutissement incertain. Et si d'aventure il les mène à bien, il ne semble pas très sûr de la signification qu'il convient de leur donner. L'épuisant voyage à travers le désert n'est qu'un immense cafouillage, mais la restitution de la prisonnière a bien lieu. Quand se pose en revanche la question du sens de cette démarche, les avis successifs de celui qui l'a effectuée lui retirent sa clarté et sa valeur initiales. Il la présente au début du chapitre III comme une démarche diplomatique d'envergure, puis la désigne au début du chapitre IV comme une affaire privée. On pourrait dire à ce moment-là que c'est par bravade, puisqu'il donne la réplique à Mandel. Mais c'est le même terme, ou presque ("a private matter", 78 ; "a private affair", 119), qu'il utilise à la fin du chapitre quand le même Mandel se propose de le pendre haut et court et qu'il a, quant à lui, naturellement perdu toute envie de fanfaronner. Il parle entre-temps de cette expédition comme d'une vulgaire escapade, et de son aboutissement comme d'inutiles palabres dans le désert. Incertains, au début, de la nature de leur mission, ses accompagnateurs se persuadent bientôt qu'ils servent tout bonnement d'escorte à la catin du magistrat.

4L'achèvement de ses autres entreprises demeure aléatoire, et leur efficacité est douteuse. Le chasseur d'antilopes se trouve dans l'incapacité de passer à l'acte. Les séances de massage que l'on est invité à prendre pour une métonymie de la quête de l'identité de sa patiente sont interrompues par l'incoercible assoupissement du masseur. Le seau d'eau destiné à étancher la soif des malheureux prisonniers demeure entre ses jambes, cependant que la populace se précipite vers les verges pour une joyeuse séance de flagellation, et une volée de coups met fin prématurément aux remontrances qu'il entreprend d'adresser à ses concitoyens quand il est soudain galvanisé par la rage. Il prend la clef des champs mais se ravise bien vite, donnant seulement des sueurs froides à son gardien. Il prend sans doute le risque d'encourir le courroux du colonel Joli en traduisant comme il le fait quelques-unes des mystérieuses inscriptions, mais, justement, on le traite seulement par le mépris. Même sa pendaison – un projet qui le concerne très directement, à défaut d'être le sien – n'est pas menée jusqu'à son terme. Bref, le programme tripartite des possibles narratifs – procès éventuel, procès en acte, procès achevé – n'est ici presque jamais couvert.

5Frappé d'atonie dès avant qu'il soit soumis à de mauvais traitements, et même avant que ne commence l'histoire le corps du magistrat, "slowly cooling and dying" (p. 46), subit une entropie particulièrement sévère. Ni la somnolence évoquée plus haut ni le sommeil nocturne n'ont désormais de vertu réparatrice, nous dit l'intéressé ("Sleep is no longer a healing bath, a récupération of vital forces", 21). Sans doute est-ce pour signifier cet état de léthargie perpétuelle qu'avec sa vue endommagée la captive peut apercevoir un petit peu la chambre, mais qu'en son centre, là où se tient le magistrat, il n'y a jamais qu'un voile de brume.

6Ce centre invisible, et qu'elle dirait vide de toute substance, est cependant le lieu d'une louche disjonction, dont le texte rend compte avec beaucoup d'insistance. La main maladroite et dépourvue de curiosité, les doigts gourds ou gelés qui caressent la jeune fille, la voix pâteuse et la langue gisant dans la bouche comme un poisson gelé qui tentent de formuler des mots à son adresse, tout ce corps apathique donne à celui qui l'habite le sentiment qu'il n'est plus consulté, qu'il n'a plus la maîtrise de ses organes, lesquels mènent une sorte de vague existence autonome. Ses mains, ses doigts, sa bouche et les paroles qui en sortent sont volontiers promus au rang de sujets grammaticaux ("my soapy hand travels… my mouth forms the ugly word", 30 & 47). Lui-même sent sa main qui se déplace ; sans qu'il ait en quelque sorte son mot à dire, il contemple tel discours qui s'échappe de sa bouche ; il entend sa propre voix, ou tel mot qui sort de sa gorge, ou les hurlements qui ponctuent le dernier épisode de la sinistre mascarade de la pendaison. Il est dans l'ordre des choses qu'au moment où il subit ces outrages sa souffrance ressemble par quelque côté à celle de la jeune barbare, mais il est surtout intéressant pour notre propos que se trouve confirmée l'impression que telle partie du corps peut éventuellement prendre congé de vous. Ainsi "What must be my feet touch the ground" (120) fait très directement écho à "The feet lie before me in the dust, disembodied, monstrous" (87).

7On conviendra sans peine que c'est le sexe (l'organe et son usage) qui se trouve le plus explicitement affecté par le processus en question. S'il a joui d'une virilité à toute épreuve aux premiers temps de son affectation, les fiascos avec sa protégée conduisent le magistrat à esquisser un historique de sa vie amoureuse. Ayant noté un affaiblissement progressif du désir, un manque d'appétence grandissant au fil des ans, il n'enregistre plus guère à présent que les défaillances de sa virilité, les évanouissements inévitables de ses éventuelles pulsions érotiques, les embarrassantes prises de liberté de son sexe : "Sometimes my sex seemed to me another being entirely, a stupid animal living parasitically upon me, swelling and dwindling according to autonomous appetites" (45). Ou bien les stimuli sont sans effet (la masturbation encouragée par l'évocation de la jeune fille ne donne pas de résultat), ou bien les orgasmes sont dérisoires. Mai a beau faire ce qu'elle peut pour ranimer sa libido en panne, et l'herboriste lui prescrire un sédatif destiné à résorber ses érections intempestives, le mal paraît sans remède. Le magistrat n'a plus le moral. Comme ceux des vieillards qu'il imagine en train de besogner leur partenaire, ses accouplements ressemblent aux ultimes soubresauts d'un animal à l'agonie. Comme il atteste lui-même la fonction régénératrice de la copulation ("What old men seek is to recover their youth in the arms of young women", 128), on mesurera l'inefficacité de l'exercice, pour ce qui le concerne, à l'aune de l'apparence adventice et ligneuse de son sexe en érection, "growing like a branch out of my groin" (149).

8L'entropie du corps investit de manière spectaculaire tout le quatrième chapitre, qui décrit par le menu la punition infligée à l'imprudent voyageur du chapitre précédent. Elle est d'autant plus effrayante qu'il s'est imaginé disposer en prison d'une autre liberté que celle d'aller et de venir à son gré : la liberté de penser, de s'indigner, d'être du côté du droit et de le faire connaître haut et fort. Il s'aperçoit bien vite que la liberté de l'esprit ne survit guère dans un corps délabré. Les leçons d'humanité que lui donne Mandel portent leurs fruits : la souffrance et les privations l'asservissent à ce corps maltraité. Cette machine déglinguée est inapte à véhiculer le témoignage de l'honnête homme. Cette chair nauséabonde, "this mountain of flesh giving off its multifarious odours of life and decay" (79), n'est pas habilitée à faire entendre la voix de la justice et de la sagesse.

9La décomposition programmée du magistrat telle que la rapporte le chapitre IV affecte donc aussi l'esprit. Préalablement, d'ailleurs, on en aura déjà repéré certains dysfonctionnements. Coetzee veille en effet à ce que le mental de son personnage puisse regimber à son tour, et comme son corps le trahir. Ses efforts pour se remémorer l'apparence de la jeune fille, à la droite de son père, dans la cour de la caserne, ou bien dans la cuisine enfumée, se heurtent à la paresse espiègle d'un souvenir hautement sélectif qui ne consent à lui restituer, mais alors avec une précision sidérante, que la texture d'un mur, les franges d'un châle, ou un tas de courges. Cette propension à oublier la captive, et avant même qu'il la libère, suggère que le magistrat n'est nullement persuadé qu'il se conduit comme il faut dans cette affaire. Or ce n'est pas seulement dans cette affaire que son intégrité morale se trouve atteinte. L'humanisme qu'il invoque quelquefois si fort n'est pas forcément au-dessus de tout soupçon : il est corrompu peu ou prou par l'idéologie musclée des colonisateurs, par les façons de voir, sinon encore de faire, de ceux-là mêmes qu'il fustige. Et la chose apparaît aussi bien au début qu'à la fin du roman. Le premier retrait des tortionnaires suscite chez lui l'inquiétant fantasme d'une solution finale à l'embarrassante présence des misérables victimes du colonel Joli. Plus tard, au terme du chapitre V et quasiment au terme de l'intervention des "pacificateurs", le magistrat en désarroi se prend à son tour à désigner comme eux les mêmes boucs émissaires, à rêver comme eux d'un ordre nouveau – même s'il le conçoit comme un retour à l'ordre ancien – qu'instaurerait un sauveur providentiel anéantissant ces barbares dont il attend toujours qu'on lui prouve qu'ils sont bien les auteurs des méfaits qu'on leur attribue. N'a-t-il pas toujours su, de toute façon, qu'il est lui aussi de l'Empire, que les barbares sont des barbares, et que ses véritables sentiments à leur égard ne sont pas en conformité avec ses principes ?

10Quand les émissaires de l'Empire soumettent leurs prisonniers à la torture, ils sont à la recherche de la vérité. Tous ces corps humiliés et pantelants sont censés souffrir pour quelque chose. Le cas du magistrat est un peu différent. Il réclame la parole, mais ses tortionnaires n'ont cure de la lui donner publiquement. D'ailleurs les circonstances de son escapade au pays des barbares ne les intéressent pas outre mesure. Ils semblent ne vouloir rien d'autre que le déconsidérer, l'avilir, le transformer en un être répugnant. C'est comme s'il devait expier une faute très grave, sans commune mesure avec l'initiative malencontreuse que l'on feint de tenir pour une preuve d'intelligence avec l'ennemi… Or la faute du magistrat est peut-être simplement d'être ce qu'il est : le symbole, l'exemplaire d'un corps social dégradé. Dans Le rivage des Syrtes, dans Le Désert des Tartares, la ville lointaine est un lieu d'indolence, de mollesse délétère, et la forteresse est un lieu de vie austère, ascétique, éminemment virile. Ce n'est pas du tout le cas dans Waiting for the Barbarians, où le protagoniste s'est toujours parfaitement accommodé des mœurs légères et du laisser-aller de l'oasis. Mais cette nonchalance irrite les gardiens purs et durs de l'Empire, elle offense les valeurs dont ils se déclarent dépositaires. Leur remise en ordre du bureau de leur prédécesseur, l'extrême propreté du lieu, son agencement fonctionnel, la méticulosité du nouvel occupant et la sobre élégance de son uniforme, même le tapis et le vase de fleurs, veulent témoigner d'une volonté de rigueur et d'efficience et d'un savoir-vivre de bon aloi. Le sens du décorum et le souci de l'apparence sont constitutifs de l'ordre nouveau. L'oisiveté du magistrat, ses négligences, contreviennent à tout cela. Il incarne un monde ancien, périmé, détestable. Il est un résidu. La confrontation du vieil homme et du jeune adjudant sanglé dans sa tenue lilas rappelle à certains égards celle du prêtre déchu et du jeune lieutenant de The Power and The Glory. Dans les deux romans, les jeunes hommes prétendent œuvrer à l'avènement de lendemains radieux et s'acharnent à extirper le chancre qui défigure le projet utopique : un prêtre, alcoolique de surcroît, un magistrat jouisseur et avachi. Dans les deux romans, ils ont droit à un peu de compréhension : chez Greene, celle du narrateur est acquise à l'idéaliste épris de justice et de laïcité ; chez Coetzee, celle du magistrat est fugitivement accordée à son persécuteur haineux, avide de réussite et de reconnaissance. Surtout, dans les deux romans, ils sont lâchés par leurs hommes.

11L'escouade dépenaillée des policiers mexicains fait honte à leur chef, mais il pourchasse sa proie envers et contre tout. Mandel, en revanche, est happé par la tourmente qui s'abat sur les troupes de l'Empire. Une double entropie est ici à l'œuvre. Le fringant corps expéditionnaire emmené par Joli est décimé, et n'en reviennent que le cadavre crucifié d'un porte-étendard et la poignée de survivants entourant l'espèce de sarcophage qui protège le colonel de la vindicte publique. Il n'est plus qu'un zombie, une tache, une ombre2. On notera que cette tragique débandade est infligée sans coup férir : le principe de dégradation est interne, il est comme inscrit dans l'organisme qui se désagrège. Quant à la garnison restée derrière les murs, elle échappe bientôt au contrôle de Mandel et se livre à toutes sortes d'exactions. La ville sombre dans l'anarchie. Frappées à leur tour d'entropie, les structures sociales et économiques se défont : la soldatesque pille les réserves, les habitants s'enfuient en abandonnant sur le chemin de l'exode leurs biens et leurs vieillards, les agrégats de huttes réapparaissent comme une boursouflure malsaine, et dans cette cour des miracles exsangue le magistrat réhabilité en est réduit à essayer d'organiser une épuisante économie de survie. Préalablement, ce sont les vertus civiques et morales qui ont été corrompues. Joli et ses hommes ont veillé à ce qu'il en fût ainsi, proposant à la foule leurs jeux du cirque dépravés. La foule est venue, avide et cruelle, et le magistrat veut seulement espérer que ses concitoyens ne sont pas tous agglutinés sur la place. Mais les enfants sont là, spectateurs avilis, et, suprême indignité, ils prêtent éventuellement main forte aux bourreaux.

12Donc les délégués de l'Empire échouent. Encore faut-il connaître la raison véritable de leur mission impossible. Le magistrat a son idée là-dessus : "One thought alone preoccupies the submerged mind of the Empire : how not to end, how not to die" (133). C'est en quelque sorte, et de nouveau, une question d'usure. Menacé d'extinction, l'Empire entreprendrait une thérapie de choc en suscitant son propre ennemi. En désignant les barbares, il objectiverait son angoisse et régénérerait ses forces déclinantes. C'est une stratégie éprouvée. C'est elle qu'applique l'héroïne du Rivage des Syrtes pour le compte d'Orsenna. En mentionnant la prochaine offensive de printemps le jeune officier que le magistrat régale à l'auberge, à la fin du chapitre II, rappelle fâcheusement le temps de l'histoire, de l'événementiel, à son hôte rasséréné par le départ du colonel Joli et perdu présentement dans ses souvenirs de la lointaine capitale. À cette effraction du temps de l'histoire cet hôte nostalgique oppose un temps lisse, uni, cyclique sinon immobile, fondement d'un ordre cosmique immuable, conservateur d'énergie, et garant de son espèce d'Arcadie, bienheureuse par définition, et donc, justement, sans histoire. Il reconduit la jeune fille chez elle pour solde de tout compte avec les événements malencontreux du premier chapitre, heureux de repérer, quand il regagne sa ville, les tout premiers signes de l'éveil annuel de la nature. Malheureusement pour lui les événements le rattrapent, le précèdent même : il est attendu de pied ferme, et pour les réjouissances que l'on sait.

13Il feint de croire encore à la chimère d'un paradis terrestre dans les ultimes pages du récit, quand il dresse à l'attention d'éventuelles générations futures un état des lieux occultant les dégâts infligés à sa fertile oasis par les hommes. Mais aussi par cette nature réputée bienveillante et dispensatrice d'inépuisable énergie. Le remblai partiellement détruit, l'inondation catastrophique, les champs dévastés et les berges calcinées du fleuve sont l'œuvre du corps expéditionnaire, éventuellement secondé par les barbares invisibles. Mais la sentinelle que croise le magistrat en cavale parle d'autre chose quand elle s'écrie : "I've never seen such dead country" (99).

14Avec ses poissons flottant le ventre en l'air, le lac est en train de devenir une mer morte, une nappe d'eau saumâtre aux berges mouvantes. Dans les étendues désolées traversées au chapitre III se dressent encore les squelettes d'arbres morts, rappelant au voyageur l'avancée inexorable du désert. Et que signifient les vagues et les dauphins sculptés sur une poutre parmi les ruines ensablées qu'affectionne le magistrat ? Que la cité fantôme était au temps jadis en bord de mer ? Et pourquoi le soleil n'est-il si souvent qu'un disque rouge et froid ? Les rigueurs de l'hiver justifient-elles suffisamment la chose ? Le désastre écologique ne serait-il pas le prélude à quelque redoutable glaciation, à quelque cataclysme cosmique ? Et si chez les barbares quelques vieillards gardent bien le souvenir d'une oasis florissante, n'est-il pas cependant suspect qu'ils ne l'aient jamais connue qu'à travers les récits de leurs propres parents3 ? Bref, le temps qu'évoque le narrateur nostalgique n'est jamais et n'a peut-être jamais été le bon temps…

15Tandis que l'armée en déroute met la ville en coupe réglée avant de l'abandonner à son sort, le magistrat, qui a cessé d'intéresser les donneurs de leçons, refait ses forces avec une détermination farouche, et il finit par retrouver ses prérogatives. Faut-il cependant se réjouir de le voir prendre de l'embonpoint ? Fallait-il se réjouir de ce que l'instinct de survie l'ait habité tout au long du chapitre IV ? À la différence du cheval épuisé qui au chapitre III se couche tout bonnement pour mourir, le prisonnier de Joli et de Mandel souffre, pour durer, toutes les humiliations ; il endure tous les coups, il use de tous les expédients. Tributaire de son corps, il est tout à la fois indestructible et abject, ce que le simulacre de pendaison met en particulière évidence. Ainsi le statut du magistrat est-il très ambigu. Comme il appartient peut-être à un monde à l'agonie, il est symptomatique qu'il soit obsédé par la mort. Non content de recenser en rêve les façons de mourir, il fait célébrer les rites funèbres et veille scrupuleusement à donner une sépulture aux défunts4. D'un autre côté, même s'il y perd toute dignité, il contrevient par son endurance et sa faculté de récupération à cette loi d'entropie qui partout est à l'œuvre, et en lui particulièrement. Il n'est pas tout à fait le seul à surmonter finalement les épreuves qui lui sont infligées. La jeune barbare estropiée, mal voyante, "incomplète", comme dit celui qui l'a recueillie (42 & 47), vidée de sa substance, a tout de même une belle santé. Son solide appétit, sa constitution robuste et ses sommeils d'enfant aident son corps abîmé à se reconstituer. Quant au moral, le magistrat possessif n'en sait pas grand-chose tant qu'il la garde auprès de lui, sinon déjà qu'elle ignore le doute, ce doute qui le mine et que cristallise la partie de chasse manquée. Cependant le voyage la lui montre telle qu'il ne soupçonnait pas qu'elle fût, sachant parler aux chevaux, plaisantant avec les hommes, éveillant même fugitivement sa virilité. Enfin la cuisinière complaisante du chapitre VI dira la très bonne impression qu'a laissée l'étrangère. Il ignore en revanche quel accueil lui feront les siens, et comme il craint qu'elle ne soit dépréciée, dévalorisée par son séjour à la ville, le magistrat masochiste et imaginatif se rachète un peu en lui confiant un rôle magnifique quand il la voit "trotting through the open gateway at the head of a troop of horsemen, erect in the saddle, her eyes shining, a forerunner, a guide" (152). Ce faisant, il entérine en quelque sorte la durée des barbares. Les marchands nomades et les aborigènes misérables qui hantent les abords de la ville subissent comme tout le monde la dure loi de l'entropie, perdant leurs vertus pour acquérir des biens dérisoires et des habitudes funestes. Pourtant les pêcheurs répugnants et primitifs des marais alentour sont indéracinables. L'armée a beau saccager leurs cahutes, ils les rebâtissent aussitôt, s'incrustant dans les murailles de la ville. Quant à ceux que s'en va retrouver la jeune captive, le gage de leur pérennité ne serait-il pas leur éloignement, justement ? L'Empire corrompt, mais les barbares sont insaisissables, se dissolvant à l'horizon quand on veut les approcher. Coetzee songerait-il à l'histoire et au peuplement de son propre pays en faisant en sorte que son héros octroie une prime de longévité aux premiers occupants ?

16Quoi qu'il en soit, c'est certainement à l'incorruptibilité de l'écriture qu'il songe en inventant les languettes de bois porteuses de signes. Dans ce monde qui se désagrège, elles seules n'ont jamais subi la moindre altération. Enfouies dans les ruines pulvérulentes, elles sont demeurées intactes quand elles en furent extraites5 (5), et elles sont toutes prêtes à être lues. Le magistrat n'y parvient pas, mais on saluera la sagesse qui le conduit, en dernier ressort, à les remettre à leur place et à la disposition d'un éventuel Champollion plus perspicace que lui. Entre-temps on aura pu méditer sur ses vains efforts pour les faire signifier. Elles se prêtent à toutes sortes de figures géométriques parfaitement ordonnées sans livrer aucun message. Mais sauf à croire qu'elles ne veulent rien dire, c'est leur déchiffreur qui est seul en cause. Il nargue le colonel Joli en piochant au hasard et en feignant de traduire leur message plurivoque. Il peut toujours imaginer ce qu'il veut, il sait bien qu'il n'en épuisera pas le sens. Cet apologue invite opportunément à la modestie celui qui se mêle d'interpréter les textes, et Waiting for the Barbarians en particulier.

Notes

1  L'action à entreprendre est pourtant annoncée d'emblée : "You must have somewhere to live. Otherwise you must go back to your own people" (26).

2  On pourra rapprocher les modalités de sa fuite de celles de l'inquisiteur Bernard Gui dans le film que Jean-Jacques Annaud a tiré duNom de la Rose. Cependant le cinéaste, soucieux de rétablir une justice immanente – ou transcendante – , fait périr le méchant. Umberto Eco et Coetzee n'ont pas ces délicatesses.

3  Ce souvenir est d'autant plus sujet à caution qu'étant donné les relations entre les gens de la ville et les barbares, cette information est de la part du magistrat une assez singulière paralepse.

4  On notera le prédicat métaphorique rendant compte de son oubli délibéré de la jeune barbare: "I am steadily engaged in burying her in oblivion" (86). Voir aussi 43.

5  On pourra comparer cette robustesse au fantastique et immédiat effacement des fresques quand les démolisseurs de Fellini Roma ouvrent une brèche dévastatrice dans les demeures construites par leurs ancêtres latins et que le temps avait hermétiquement scellées, les protégeant ainsi de ses propres ravages.

Pour citer cet article

Bernard Jacquin (2013). "Sous le régime de l'entropie : désordre et dégradation dans Waiting For The Barbarians". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | J. M. Coetzee.

[En ligne] Publié en ligne le 28 mai 2013.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=136

Consulté le 21/09/2017.

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Dernière mise à jour : 02 février 2017

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