Vous êtes ici : Accueil > Archives (1993-20... > J. M. Coetzee > Indetermination et s...

Indetermination et specificite dans Waiting For The Barbarians

frPublié en ligne le 28 mai 2013

Par Judith Bates

1Le point de départ de cette étude est la déclaration faite par l'auteur lors d'une interview rapportée par Stephen Watson :1

The setting is not specific for Barbarians, and very specifically is not specified…/ just put together a@ variety of locales and left a lot of things vague, with a very definite intention that it should not be pinned down to some specific place.

2Et le critique de conclure :

Intentionally the setting is no-time, no-place, a quality which underscores the allegorical nature of the novel.

3Or l'absence de spécificité voulue et recherchée par l'auteur en ce qui concerne le cadre du roman est perceptible dans d'autres domaines. Notre intention est alors de démontrer que l'indétermination présente dans l'écriture ne doit rien au hasard,2 et qu'elle aboutit à des effets aussi significatifs que le renforcement du caractère allégorique de l'œuvre noté par Stephen Watson.

I – La fonction spécifique des noms propres

4Si l'auteur a su s'approprier un espace suffisamment déterminé par l'emploi d'un minimum de détails spécifiques pour conférer un semblant de réalité au lieu, qu'en est-il pour les personnages campés dans ce décor ? Là aussi Coetzee distribue les étiquettes servant à les identifier avec une parcimonie qui ne peut échapper à toute personne analysant de près le texte dans le but de le commenter ou de l'expliciter.

5Il est proposé de commencer par les noms propres, car depuis les débuts de l'histoire le documentaliste éprouve le besoin de distinguer entre eux les sujets mentionnés en les nommant, et il en va de même pour l'écrivain, dans son œuvre. Celui-ci, de par sa fonction de créateur, dispose en plus du pouvoir de baptiser ses sujets afin de suggérer un trait de caractère ou le rôle que doit jouer le personnage. Nombreux sont les auteurs susceptibles d'être cités pour illustrer ce propos, mais puisque, dès la parution de ce roman, la critique a constaté son caractère allégorique, je me contenterai de citer l'exemple de Bunyan et de son héros nommé en toute simplicité Chrétien, bel exemple d'antonomase.

6Or le choix de noms que fait Coetzee pour ses personnages est loin d'être aussi évident. En outre ils ne sont que trois à être nommés, à savoir le Colonel Joli, le sous-officier Mandel, dont on découvre le nom plus tard et la cuisinière Mai, qui arrive sur le devant de la scène vers la fin du roman. Avant de les aborder, il sera utile de considérer le cas du protagoniste-narrateur, lui n'est jamais identifié que par sa fonction de magistrat. Le nom de sa fonction montre en fait la raison de son statut anonyme ; le titre c'est l'homme, et cela pour trois raisons. D'abord il est le représentant de la loi. En tant que tel il jouit du respect de la population au départ, ensuite il est bafoué et tenu en dérision par l'opposition subversive menée contre lui par les hommes du Troisième Bureau, comme le montre surtout le simulacre de pendaison ; les lois étant suspendues pendant ce jour de fête le magistrat est pendu par le cou afin d'illustrer par la moquerie la nullité de la justice. Une deuxième signification du titre "magistrat" a été notée par la critique. Le mot provient du latin "magister" ou maître. Ainsi le protagoniste est appelé à jouer dans ses relations avec la jeune barbare le rôle de maître devant l'esclave, situation précisée par le protagoniste à la fin de la page 33 : "Strain as 1 will, my first image remains of the kneeling beggar-girl. " Enfin, le protagoniste au début du roman a peu d'étoffe en dehors de sa fonction, il ne fait la preuve de sa virilité auprès de la jeune barbare que peu avant de la perdre, et paradoxalement n'atteint une stature d'homme responsable qui s'élève pour réclamer la justice au nom des barbares opprimés qu'après avoir été démis de ses fonctions. De la sorte, celui qui n'a que le nom de sa fonction tout le long du roman ne devient homme que lorsqu'il n'est plus magistrat.

7En ce qui concerne les figurants distingués par une appellation, le représentant du pouvoir impérialiste envoyé de la capitale est déterminé de deux façons. Son nom de famille est précédé par son rang : c'est un officier. En tant que colonel il se trouve au sommet de la hiérarchie de l'armée, c'est alors un commandant qui, en vertu de son rang, va diriger les opérations contre les barbares censés menacer l'Empire. Il aura le droit de lever des troupes, des chevaux pour le transport et des vivres sur les ressources de la ville jusqu'ici restée à l'écart des problèmes concernant le maintien de l'Empire. Sa fonction professionnelle est ainsi clairement déterminée, mais le fait d'être affublé aussi d'un patronyme ne peut être fortuit, pas plus que ne l'est le nom choisi 'Joli', monosyllabe court et brutal. On peut l'interpréter comme étant l'amorce du mot anglais jolly. Le nom devient alors un qualificatif ironique évoquant par antithèse toute l'activité de cet homme empêtré dans sa dignité et insensible à l'humour qui " does not smile back" (3) lorsque le magistrat tente une plaisanterie. C'est un adepte non pas de la joie mais de la douleur, le chef de ces "doctors of pain" (47) dont le magistrat redoute les soins apportés aux prisonniers. Ainsi il s'attaque à la source même de la joie, détruisant le bien-être et provoquant la souffrance, coupant court en somme, à l'image de son nom tronqué, à toute possibilité de réjouissance partout où il passe dans cet "Empire of pain" (23) qu'il incarne.

8Mandel, lui est un instrument digne de son maître dont le nom a une résonance multiple. De par son rang il est mandaté par le pouvoir de gouverner la ville en l'absence de son chef, et il est alors possible de lire les quatre premières lettres de son nom comme renvoyant à ce mandat, interprétation renforcée par les trois dernières lettres, car dans toutes ses actions il n'est que le delegate du pouvoir, ne possédant aucune autorité personnelle, et c'est "in the name of the Impérial Command" (141) qu'il annonce aux citadins rassemblés la retraite des troupes impériales vers la capitale. De plus, Mandel n'est pas sans rappeler Mendel, avant-coureur de la science génétique. Vu son physique aryen typé "clear blue eyes, rather rigid good looks" (118) il est permis de soupçonner à travers cette ressemblance une allusion voilée à la nation qui de mémoire récente a voulu imposer sa supériorité raciale et culturelle sur d'autres peuples considérés comme moins civilisés, attitude reflétée dans le comportement des impérialistes à l'égard de ceux qualifiés de "barbares" dans notre roman.

9Le troisième cas d'un personnage distingué par un procédé nominatif est celui de Mai, la femme qui, à la fin du roman, se montre accueillante envers le magistrat dont le corps est brisé par l'emprisonnement et les mauvais traitements. Cette femme encore jeune et mère de quatre enfants, incarne en fait le renouveau suggéré par son nom associé en plusieurs langues au symbole du printemps. C'est alors Mai qui permet au magistrat tourmenté par les manifestations physiques de son corps de se retrouver en elle regagnant ainsi sa virilité. Elle le soulage d'une autre manière aussi car la réaction du magistrat après les épreuves qu'il a subies est de rechercher la chaleur et la nourriture, afin de se sentir à nouveau bien dans son corps de vieil homme. C'est alors que cette femme féconde et maternelle, tout comme Cérès et Perséphone, incarne la continuation de la vie en pourvoyant, par son métier de femme au foyer et de cuisinière, aux besoins matériels du magistrat. Alors dans son cas le prénom Mai, plus individuel, plus près de la personne que ne sont les appellations patronymiques des deux hommes nommés dans le roman, correspond bien à la nature foncière de cette femme nourricière.

10En résumé l'on constate, comme l'on pourrait s'y attendre, que la nomination correspond bien à une spécificité décelable par rapport à l'ensemble du texte, et dans le troisième cas beaucoup plus évidente.

II – Degrés de détermination à travers les déictiques

11Dorénavant cette étude va s'orienter de manière plus précise vers le domaine sémantique. Il sera alors utile de citer comme référence le travail de Jean Lavédrine,3 travail qui ne date pas d'aujourd'hui mais qui m'a permis de cerner mon propos.

12Je cite la page 6 de l'introduction :

La fonction, généralement dite déictique, est d'ancrer l'énoncé dans la réalité empirique et de le situer dans le cadre d'un contexte référentiel spécifique. Ces éléments sont essentiellement les articles, pour le syntagme nominal, les temps et les aspects pour le syntagme verbal.

13Puisque le titre même du roman Waiting for the Barbarians fournit l'exemple d'un substantif qui de prime abord semble être bien déterminé par l'article défini, il est proposé d'aborder la fonction déictique telle qu'elle est illustrée dans le roman en commençant par les articles définis et indéfinis dans leur rôle de déterminants, à des degrés différents de spécificité.4 Notre premier exemple sera bien entendu "les barbares".

14Dans le texte on relève vingt mentions de the barbariansau pluriel. Reprenant l'idée exprimée dans le titre ils se font attendre, ils ne sont pas tangibles et visibles, malgré toutes ces allusions aux individus représentant la barbarie. De ce fait le jeune officier fraîchement débarqué de la capitale se voit obligé de renforcer la spécificité en substituant "these"à "the"lorsqu'il les évoque en présence du magistrat : "what are these barbarians dissatisfied about ?" (50) demande-t-il. La réalité apparemment bien déterminée des barbares est en fait modulée de deux façons. D'abord le magistrat évite le vocable en parlant au Colonel Joli de "nomad peoples and the aboriginals", (23) révélant que pour lui la spécificité des indigènes était tout autre que celle sous-entendue dans "the barbarians", ces êtres si présents dans l'esprit, sinon dans l'imagination, des citadins et des forces impérialistes. On constate alors que la détermination apparemment présente dans l'évocation de "the barbarians " est diminuée par le fait que le magistrat, lui, montre quelque réticence à les désigner sous cette appellation.

15En d'autres occasions, la modification de l'article rajouté au contexte référentiel, accroît l'indétermination déjà amorcée par les réserves du magistrat. On lit, par exemple, "face to face at last with the barbarian" (16) ou le doute concernant l'éventualité s'exprime à travers "at last",doute repris plus tard dans les paroles ironiques : "if it is not too late with the barbarian at the gate" (125) et enfin l'événement est situé dans un futur réalisable mais pas encore déterminé : "When the barbarian is truly at the gate" (154) où le qualificatif trulyindique bien la fausseté de toute rumeur jusque-là concernant la proximité du barbare.

16À travers d'autres emplois du mot "barbarian", soit sans article, soit utilisé comme adjectif, l'on constate que la spécificité du terme renvoie à une réalité cette fois, contrairement à ce qui se passe quand "the barbarians" sont évoqués. Ainsi il est question de "a barbarian prisoner" (73), la foule médusée devant le spectacle des prisonniers enchaînés murmure "Barbarians" (103) et le magistrat est tourné en dérision à cause de "his barbarian friends" (104), et en tant que "barbarian-lover" (154).

17Dans le dernier cas deux mots reliés par un trait d'union constituent en fait un terme à détermination double, c'est-à-dire qu'il est caractérisé par l'ambiguïté. Le nom composé renvoie à deux notions spécifiques, la première recouverte par l'injure émanant des impérialistes à l'endroit de l'homme mis à l'index pour ses fréquentations barbares. La deuxième connotation correspond elle aussi aux mœurs de magistrat, qui a distingué la jeune prisonnière barbare estropiée par suite des interrogatoires, en l'installant chez lui, devenant alors son amant attitré aux yeux du public. Ami des barbares et amant en particulier d'une de leur espèce, voilà deux identités spécifiques du magistrat correspondant à un seul mot où le déterminant est l'adjectif barbarian.

18Nous concluons cette partie consacrée aux barbarians en soulignant que la détermination apparente présente dans le titre et répétée vingt fois dans le texte du fait de l'emploi de l'article défini ne correspond pas obligatoirement à une entité spécifique observée dans la réalité. La constatation du flou concernant la signification même du déterminant renforce par la suite le doute concernant le bien-fondé de l'idée reçue répandue parmi les colonisateurs. Voici leur "litany of prejudice :... barbarians are lazy, immoral, filthy, stupid." (38), où l'irrecevabilité de la notion générale est rendue par le substantif au pluriel sans déterminant. Dans ce climat d'indétermination généralisée, lorsque le vocable barbarian est employé lui-même comme déterminant, l'incertitude quant à la valeur de cette détermination subsiste.

III – L'indétermination traduite par le sujet énonciateur

19La difficulté démontrée par le narrateur de rattacher le terme "barbarian" à une réalité spécifique observée est renforcée par l'emploi de diverses expressions relevant du domaine de l'information douteuse. On constate au départ que lorsqu'il est question d'une récente activité nocive pour l'Empire imputée aux barbares, l'information est véhiculée sous forme de ragots : "That is what we hear, anyhow, in gossip that reaches us long out of date from the capital." (2) dit le magistrat. Lorsque le mot gossiprevient dans sa bouche on constate que dans la bourgade frontalière, loin de la capitale, comme dans toute petite ville de province, "Gossip is the air we breathe" (32), formulation dans laquelle le verbe "être" détermine le rapport d'identification entre les deux éléments ; les racontars constituent donc le climat même dans lequel vivent les citadins. Puisque le roman est situé dans une ère antérieure à l'invention des moyens techniques dont dispose l'homme moderne tributaire des média, l'emprise exercée par l'information indéterminée par l'écrit ou par l'image reste totale. Alors seules les rumeurs circulent : "A rumour begins to go the rounds" (19), "The rumour that a horde of barbarians… flashes from street corner to street corner." (140) et ces exemples illustrent le fait que la seule spécificité évoquée est celle du message, car la rumeur par définition ne fonde aucune certitude. La même indétermination quant à la véracité de ce qui est rapporté subsiste grâce à l'emploi des verbes de perception. Lorsque le militaire chargé d'amener les prisonniers à la chambre d'interrogation répond aux questions du magistrat il emploie heardans le sens d"'entendre dire" : "we heard he went berserk" [...]. That is what we heard" (36), ainsi ses réponses ne déterminent rien concernant les faits rapportés. Puisque le thème de la vue comme instrument déficient revient presqu'à chaque page du roman il suffira de proposer ici une seule citation, celle de l'avant-dernière page de l'œuvre : "I think : 'There has been something staring me in the face, and stillIdo not see it.'" (155) ; aussi le magistrat résume-t-il l'impossibilité dans laquelle il se trouve de comprendre la signification des événements survenus pendant l'année précédente. Encore une fois la perception, cette fois visuelle et intellectuelle, est imprécise, ne parvient pas à déterminer le sens des faits spécifiques dont elle a été témoin.

20Si les facultés spécifiques de perception s'avèrent impuissantes à déterminer la nature même des phénomènes constatés, cela n'en est pas moins vrai du sujet énonciateur. On note dans le contexte des bruits colportés la fréquence avec laquelle le verbe to sayest employé dans le sens de "on dit", prolongeant ainsi le caractère indéterminé de la rumeur. Citons d'abord : " all night it is said the barbarians prowl about bent on murder" (122), exemple, tout comme ceux qui suivent, tendant à ne pas établir la vérité de ce meurtre qui est rapporté. D'autres actes qui auraient été commis par les barbares concernant plusieurs activités agressives : "The barbarians have dug a tunnel under the walls, people say" et

Some say that the entire thousand-mile frontier has erupted into conflict, that the northern barbarians have joined forces with the western barbarians, that the army of the Empire is too thinly stretched, that one of these days it will be forced to give up the defence of remote outposts like this one to concentrate its resources on the protection of the heartland. Others say that we receive no news of them only because our soldiers have thrust deep into the enemy's territory and are too busy dealing out heavy blows to send dispatches. Soon, they say, when we least expect it, our men will come marching back weary but victorious, and we shall have peace in our time." (123)

21Ce passage est cité en entier car il constitue une véritable cascade d'accusations dont le bien-fondé n'est pas démontré. L'accumulation d'actes mis sur le compte des populations hostiles, contrebalancée seulement par l'espoir de remporter la victoire et la paix, est telle que le caractère invérifiable des faits énumérés est estompé. Il faut alors souligner qu'à trois reprises des formules spécifiques appartenant au domaine du "on-dit" sont employées : "Some say", "others say" et "they say". Rien ne peut alors être déterminé concernant ni les accusations lancées contre des barbares, ni l'éventualité d'opposition à cette activité hypothétique des barbares, eux-mêmes des sujets dont la détermination est malaisée, rappelons-le.

22On peut dire, en somme, que lorsqu'il est question des barbares dans le roman de Coetzee, et il en est question souvent, par la formulation même des allusions à ces êtres, grâce à la spécificité du langage, que cela soit à travers l'emploi ou non de l'article défini, ou au moyen des verbes de perception ou du sujet énonciateur, le fait de leur existence ou de leur activité dangereuse se rattache plutôt au domaine de l'indétermination.

23Enfin l'analyse précédente de quelques éléments de la langue vient appuyer une des idées défendues par le roman, selon laquelle la notion de Barbares est floue et correspond plus à de la fiction qu'à de la réalité, illustrant ainsi la puissance du mythe politique.5

IV – L'indétermination du corps et des parties du corps

24Jusqu'ici l'exploitation par Coetzee des procédés linguistiques propres à l'anglais démontrée à travers les exemples pris dans le texte, reste classique. Or, lorsqu'il est question d'évoquer le corps, il en va tout autrement. Il faut rappeler la règle selon laquelle, pour désigner les parties du corps en anglais, on recourt au possessif, afin de mettre en évidence le peu de conformité dont fait preuve l'auteur du texte qui nous concerne en ce moment. Je propose de commencer par un exemple où l'infraction à la règle est déterminée par le contexte référentiel. À la page 29 le magistrat se voit à travers le regard de la jeune barbare qui depuis qu'elle a subi les attentions des tortionnaires, ne dispose plus que d'une vision périphérique ; alors il s'imagine tel qu'il doit apparaître dans le champ de vision limité de la jeune femme : " a blur, a voice, a smell, a centre of energy", exemple qui n'étonne pas trop, puisque l'indétermination relative rendue par l'emploi de l'article indéfini correspond en fait à la situation : la jeune femme ne perçoit que les contours flous de l'homme, une présence. Or si a blur renvoie à la perception visuelle imparfaite de la jeune femme, on peut se demander si l'indétermination des autres caractéristiques du corps peut être attribuée à la même cause présente dans le contexte. De toute évidence ce n'est pas le cas, car une vue défectueuse ne s'accompagne pas de perceptions auditive, olfactive et intellectuelle diminuées, c'est plutôt le contraire. On comprend alors que le narrateur prend ses distances par rapport à tous les aspects du corps ici énumérés : le corps est ainsi objectivé, si j'ose dire.

25La constatation précédente trouve sa confirmation dans d'autres exemples présents dans le texte. Citons : "a pile of blood, bone and meat that is unhappy" (85) cette extraordinaire évocation par le magistrat de son état corporel en tant que prisonnier humilié et dégradé en prison, du fait que ses geôliers le nourrissent mal, le privent de sa mobilité et surtout de la possibilité de se tenir propre. Alors il se représente réduit à l'état d'une masse informe composée uniquement de ses éléments charnels. Seuls le déterminent ces constituants spécifiques qui sont ceux d'un morceau de viande, non d'un corps vivant. À côté d'une telle représentation de l'individu humain, même celle qui est effectuée deux pages plus loin : "a body that feels itself sick and wants to be well" est moins imprégnée d'horreur existentielle. Car là au moins, le corps subsiste avec une conscience, même si c'est la conscience d'être malade ; le mal-être comporte plus de spécificité que l'être dans l'écriture de Coetzee.

26L'on constate en fait que dans la représentation objective du corps du magistrat-protagoniste vu par le magistrat-narrateur, l'être s'anime, se galvanise même sous l'influence non seulement de la maladie perçue dans la chair, mais aussi de la douleur infligée de l'extérieur, à la chair. Aussi lit-on à la page 121 :

1 bellow again and again, there is nothing I can do to stop it, the noise comes out of a body that knows itself damaged perhaps beyond repair and wars its fright.

27véritable protestation de vitalité de la part du magistrat contraint par les bourreaux de franchir les premières étapes de la mort par strangulation, lors du simulacre de pendaison dont il est victime. Or cette même vitalité est traduite par les verbes, ce sont le bruit et la fureur de ce corps souffrant qui se font entendre "the noise comes out of a body", s'échappant indépendamment de la volonté ou de la conscience d'un être humain qui ne se connaît toujours pas comme une entité individuelle et spécifique. C'est toujours l'indétermination relative de l'article indéfini qui domine dans ce troisième exemple. Si spécificité il y a du corps agressé, c'est celle de la réaction mécanique : "like a machine, he continues to pant and moan in the dark" (90) évocation cette fois par le magistrat évadé d'un autre corps que le sien qui souffre.

28Les cas où le corps du magistrat est rapproché de celui de la jeune barbare sont intéressants parce que c'est souvent le démonstratif et non pas le possessif qui est utilisé ; à la page 33 le narrateur précise : "so I lie beside this healthy young body" et le démonstratif réapparaît à la page suivante : "these bodies of hers and mine", une des rares occasions où le déictique ne marque pas la séparation entre le corps du magistrat et le monde extérieur.

29Lorsqu'on passe en revue quelques allusions aux parties du corps, l'on constate la confirmation des conclusions par rapport à l'ensemble corporel déjà mises en valeur. La spécificité réside dans l'emploi de l'article, non pas du possessif. Ainsi dans le cadre d'un rêve il est question de "the hand, I find is thickly gloved" (52) et même si on fait abstraction du fait que l'expérience onirique modifie l'expérience de son corps par le sujet, cet exemple démontre que c'est une main insensible, pas ressentie comme faisant partie d'un être individuel et vivant. On a là un rappel de la situation dans laquelle le magistrat perçoit sa main comme un homard (33), c'est-à-dire comme un corps détaché, vraiment étranger, un corps à sang froid. Cette dernière notion est reprise dans l'expression "dough-fingers" (35) où l'inertie et la froideur de la matière ne font qu'accentuer l'effet de la scène. Ici le narrateur se représente comme un être quasiment inanimé, réparti entre les éléments détachés de son corps : "the words falling inertly from my mouth" (35) dit-il.

30À cette spécificité renvoyant au caractère inerte, voire mort de l'entité corporelle, l'on peut rajouter trois évocations assez précises, la première du physique vieillissant du magistrat :

my slack genitals, my paunch, my flabby old man's breasts, the turkey-skin of my throat. (31)

31Voilà comment le protagoniste met à nu son corps resté invisible à la jeune femme aveugle. L'on note avec intérêt que ce dernier fait permet au propriétaire de cet ensemble d'attributs physiques un peu détériorés par l'âge de ne pas en avoir honte, et de ne pas les désavouer : cette fois la détermination n'est pas celle, impersonnelle, de l'article défini mais bien celle du possessif.

32Quant au corps de la jeune femme, perçu et soigné par son protecteur, celui-ci le caractérise par le déictique "this" et également le possessif :

I feel no desire to enter this stocky little body glistening by now in the firelight… I feed her, shelter her, use her body, if that is what I am doing, in this foreign way… now her body yields when I nuzzle my face into her belly or clasp her feet between my thighs.(30).

33Ainsi les deux corps spécifiques, chacun déterminé par des termes indiquant la proximité physique ou l'auto-possession, ne trouvent pas de rapprochement entre eux, ils restent foreignl'un pour l'autre. De la sorte la spécificité corporelle et individuelle ne détermine que la séparation entre les deux.

34Enfin, le dernier exemple proposé montre la jeune barbare perçue dans son sommeil par le magistrat qui indique : "the form [...] the lines of her face [...] the clear jaw, the high cheekbones, the wide mouth", évocation dans laquelle la détermination déictique appelle deux types de remarque. D'abord le choix du possessif pour désigner l'ensemble de la figure ("her face"), choix peu fréquent pour caractériser une partie du corps dans le texte de Coetzee détermine de manière très nette l'appartenance de ce visage. Alors le magistrat peut en quelque sorte s'approprier le corps de la jeune femme, "glistening" c'est-à-dire en l'embellissant par les caresses de ses mains enduites d'huile parfumée, mais le visage de la jeune femme reste fermé, n'appartient qu'à elle seule. Cette spécificité est complétée par une autre, où la détermination ethnique, détail rare dans le livre, est rendue par l'emploi de l'article défini pour évoquer les traits et la chevelure, dans un ensemble à caractère mongoloïde qui n'est pas sans suggérer le rôle joué par les tartares dans la série d'invasions barbares qui marque les débuts de l'histoire de l'empire en Europe.

35Ces exemples constituent ainsi un contraste avec les paragraphes précédents dans la mesure où cette fois c'est une spécificité humaine individuelle et raciale qui ressort des déterminants choisis pour dénoter le corps ou ses éléments.

CONCLUSION

36Cette collation trop sommaire d'exemples pris dans le texte suffira, je l'espère, pour attirer l'attention de quelques spécialistes sur la langue utilisée par Coetzee afin de mettre en scène des événements et des comportements dont le lecteur, alerté par sa conscience de la crise que la civilisation traverse à l'époque actuelle, ne peut nier le caractère véridique. Et nous concluerons sur une interrogation – l'auteur n'a-t-il pas visé en écrivant ce roman "a new form of determinacy "6 ? C'est la catégorie qu'il propose pour englober les trouvailles de l'ordinateur programmé pour produire de la poésie, prenant comme modèle le procédé suivi par les surréalistes à la recherche de l'inspiration. Or, contrairement à André Breton et à l'intelligence artificielle tout à la fois, l'écrivain doublé du linguiste qu'est Coetzee, n'est nullement redevable au hasard dans son utilisation originale de certains éléments syntaxiques et sémantiques de l'anglais pour créer des effets produits par le jeu entre la spécificité et l'indétermination.

Notes

1  Stephen Watson. "Colonialism in the Novels of J.M. Coetzee" dans Research in African Literatures 17, 1986, 382.

2  Dans son article intitulé "Surreal Metaphors and Random Processes" dans The Journal of Literary Semantics 8, pp. 22-30 Coetzee limite le rôle du fortuit dans la création artistique au travail de l'ordinateur et l'exclut de celui de l'homme.

3 Jean Lavédrine, Les Coordonnées morphémiques élémentaires en anglais contemporain, thèse publiée à Lille en 1975.

4  Une partie de la démarche de Jean Lavédrine consiste à démontrer que l'emploi de "the" ne peut se restreindre aux cas dits "définis", tandis que "a" ne se rapporte pas toujours à une réalité "indéfinie".

5  Cf. Leonard Thompson, The Political Mythology of Apartheid, New Haven, Yale University Press, 1985.

6  Cf. note 2 supra.

Pour citer cet article

Judith Bates (2013). "Indetermination et specificite dans Waiting For The Barbarians". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | J. M. Coetzee.

[En ligne] Publié en ligne le 28 mai 2013.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=130

Consulté le 21/09/2017.

A propos des auteurs




Contacts

Les Cahiers FoReLL
Revue La Licorne

Université de Poitiers
Maison des Sciences de l'Homme et de la Société
Bâtiment A5
5, rue Théodore Lefebvre
86000 Poitiers - France

lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr

Abonnez-vous

Recevez en temps réel les dernières mises à jour de notre site en vous abonnant à un ou à plusieurs de nos flux RSS :

Informations légales

ISSN électronique :

Dernière mise à jour : 02 février 2017

Crédits & Mentions légales

Edité avec Lodel.

Administration du site (accès réservé)