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Traces et signes dans Waiting For The Barbarians

frPublié en ligne le 28 mai 2013

Par Dominique Gauthier

1Waiting for the Barbarians est un roman de la quête du sens. Il s'ouvre sur l'image du regard dérobé, symbole du refus de la communication et donc, d'emblée, de la difficulté de cette quête. Il se clôt sur celle de l'errance, symbole du questionnement sans réponse et confirmation de cette difficulté. Entre temps, l'expédition dans le désert en a fourni la métaphore concrète. Le sens ne se donne pas. Seul le récit honnête et scrupuleux des efforts fournis pour l'atteindre justifie que la tentative ait été entreprise.

2Au centre du roman, le personnage-narrateur du magistrat va incarner cette quête. Le paysage-épure dans lequel il s'inscrit simplifie les données, permet de dégager clairement les enjeux. Un homme seul, dans un poste frontière à la lisière du désert, va avoir à répondre de sa condition d'homme face à une situation nouvelle, extrême, à laquelle il n'était pas préparé. Pour ce faire, il va lui falloir s'organiser, utiliser les structures mentales qu'il possède mais aussi les adapter, en améliorer les mécanismes, en corriger le fonctionnement quand il s'avère défectueux.

3Son travail sera double. De repérage, d'abord : il relèvera les traces des actions qui se déroulent autour de lui, comme il avait naguère, mais sans objectif immédiat, repéré celles d'un passé oublié. Travail d'interprétation, ensuite. Les signes qui s'attachent à ces traces, mais aussi les signes qu'il reçoit de toute part, y compris ceux qu'il produit, seront interrogés, analysés, exploités. Il sera herméneute en même temps qu'acteur de l'histoire en train de se dérouler. Le drame qui le guette, c'est le brouillage des signes. Comme s'il était soumis à des courants magnétiques confus et puissants, il lui arrivera d'hésiter, de se raviser, de rebrousser chemin. Ce faisant, la quête du sens deviendra, pour le lecteur, le sens par la quête.

4Le magistrat se présente d'emblée comme un chercheur, un inquiet, le contraire d'un homme aux paisibles certitudes. Certes, il est aussi le bon administrateur, l'homme de la vie simple qui va dormir les soirs d'été sur les remparts à la belle étoile. Mais justement ce commerce avec les étoiles le désigne comme un contemplatif (c'est-à-dire, selon l'étymologie, celui qui, dans le temple, observe les augures). C'est quelqu'un qui veut savoir. Jusqu'au tournant que représente dans sa vie l'arrivée de Joli et de ses hommes, sa nature spéculative l'a conduit à faire des recherches en marge de son existence quotidienne, exemptes de toute contrainte et de toute urgence. Il a pu faire du bon travail : sans outils ou presque, sans programme ni équipe de recherche, sans budget, il a accompli un remarquable travail d'archéologue. Il a découvert les vestiges d'une civilisation perdue, et récupéré et mis à l'abri les documents pouvant être sauvegardés afin que, si vraisemblablement lui-même n'arrive pas à les exploiter, d’autre par la suite, plus compétents et mieux équipés, le fassent à sa place. En bon chercheur, il a pris des initiatives mais ne travaille pas dans le court-terme ni surtout sans tenir compte de la valeur collective de sa recherche. Eh se faisant plaisir, en nourrissant sa curiosité, en cherchant à répondre aux questions qu'il se pose, il travaille pour tous.

5Les événements qui marquent le début du roman non seulement agressent son sens moral mais bousculent ses habitudes de chercheur. La contingence entre dans sa vie. Il va falloir faire vite. Et surtout, son domaine de recherche est radicalement déplacé. Il faut maintenant travailler sur le vif, et intégrer des paramètres non-pertinents jusqu'alors : la matière humaine vivante, la souffrance.

6Le magistrat est un chercheur scrupuleux, et surtout, un chercheur né. Il ne peut pas renoncer à ce pour quoi il est fait. Ce serait pourtant simple. Tout est fait pour lui faciliter la tâche. Mais le moment où il bascule dans le domaine de la recherche appliquée n'est même pas présenté comme un moment de débat intérieur. Il n'y a pas de dilemme mais seulement, après coup, un retour rétrospectif sur le passé et un constat ! :

If I had only handed over these two absurd prisoners to the Colonel,... if I had gone on a hunting trip for a few days,... if I had done the right thing… But alas, I did not ride away.(9)

7L'irréel du passé, l'interjection sont là pour la forme, récapitulant en quelques mots une vie révolue. Le magistrat en fait ne regrette rien. Les mots qui suivent sont sa profession de foi et sa déclaration d'intention de chercheur :

for a while I stopped my ears to the noises coming from the hut by the granary where the tools are kept, then in the night 1 took a lantern and went to see for myself.(9)

8Sa raison d'être se résume en ces quelques mots. Ils définissent le passage du statut de chercheur à celui de témoin et d'acteur. Esprit d'initiative, indépendance, acceptation du risque et de la solitude seront le lot de celui qui décide de mener ses investigations en cavalier seul, en marge et, cela va de soi, à contre-courant des investigations officielles.

9À l'enquête truquée des hommes du Troisième Bureau va donc se superposer celle du magistrat. Son champ d'investigation : les corps qui portent la marque des sévices subis, la trace d'une histoire violente. C'est le cadavre du vieil homme torturé, plus éloquent que des discours ; le corps en sueur du jeune garçon, tout criblé des marques du supplice, à l'apathie et au mutisme tout aussi révélateurs. Puis, après le départ de Joli, la troupe des pêcheurs aborigènes brutalisés qui émergent de leur séquestration "sick, famished, damaged, terrified". (24) Indices, soupçons, preuves à charge, confirmation : les conditions pour mener une enquête méthodique sont réunies.

10La jeune barbare en donne l'occasion. Son corps est perçu d'emblée comme "marqué". Le terme de "mark", ou des termes avoisinants, sont utilisés à plusieurs reprises à son sujet. Ce statut de femme "marquée" semble tellement aller de soi que le magistrat ne peut concevoir un statut antérieur ; ou, s'il le conçoit, ce n'est qu'abstraitement, sans le secours de la mémoire qui, à ce sujet, chaque fois, se dérobe, comme si le sceau si précieux du Bureau apposé sur sa chair pouvait seul lui donner une existence. Sa quasi-cécité ajoute un relief particulier à ce statut, l'absence de réciprocité dans le regard désignant l'être regardé comme objet privilégié du regard de l'autre : "Her face has the look of something that knows itself watched". (34) Par son regard, le magistrat la réifie et, à sa manière, la marque à son tour.

11L'enquête peut donc commencer. Les marques sur les objets de l'investigation ont été repérées. Elles acquièrent le statut de traces dans la mesure où elles sont répertoriées et mentalement cataloguées par cet observateur extérieur qu'est le magistrat. Les traces s'inscrivent dans la durée, elles acquièrent une histoire et revendiquent une signification. L'investigation tiendra compte de leur accumulation et de leur enchaînement1. Pour comprendre ce qui s'est passé et comment il se situe dans l'histoire en train de se dérouler, le magistrat a besoin de ce fil d'Ariane qu'il secrète jour après jour dans ses relations avec la jeune femme. Il est au cœur du labyrinthe, mais c'est elle qui peut l'aider à retrouver le jour.

12Cependant, paradoxalement, la jeune barbare est aussi ce corps lisse qui revient dans les rêves, vierge de tout indice, clos sur lui-même, sans repères, comme la neige ou comme le sera par la suite le désert. Dans ses relations avec le magistrat, elle n'émet aucun signe ("She gives no sign that she has even heard me", 31, 32). C'est l'étrangère, dans sa totale altérité.

13Le paradoxe de ce corps livré mais qui se dérobe sans le vouloir alerte le magistrat, aiguise son instinct de chercheur. Parallèlement au travail de repérage et d'interprétation, le magistrat va sécréter des signes, comme par compensation. Il le fait à maintes occasions, à l'aide d'actions à valeur symbolique aussi variées que les rites funéraires, le rite de purification des pieds lavés, ou le voyage d'expiation. Mais il le fait surtout de manière auto-réflexive en cherchant, dans ses rapports avec la jeune barbare, à ajouter sa marque à celle des autres. La quête du sens est une entreprise ambiguë, proche de l'enquête policière. Il en perçoit le côté malsain très tôt. Il se voit "maître d'école incompétent", utilisant son "forceps maïeutique" au petit bonheur, et plutôt mal que bien ("fishing about", 41), pour débusquer la vérité. Il s'en souviendra plus tard :

Though I cringe with shame, even here and now, I must ask myself whether, when I lay head to foot with her, fondling and kissing those broken ankles, I was not in my heart of hearts regretting that I could not engrave myself on her as deeply. (135)

14Cette prise de conscience de soi-même comme producteur délibéré de traces, comme collaborateur dans l'estampillage de cet objet collectif qu'est devenu le corps de la jeune femme, contribuant ainsi au brouillage des signes, permettra au magistrat de comprendre son inévitable duplicité, et son rôle obligé dans le fonctionnement de l'Empire. Une intuition avait précédé cette découverte : "Is it she I want or the traces of a history her body bears (64) ?" Cette question est posée à un moment important. Le magistrat s'est enfin affranchi de l'interdit qui l'avait jusqu'alors empêché d'avoir des relations sexuelles normales avec la jeune femme. Il s'interroge sur l'attrait ambigu qu'ont pu avoir les marques laissées sur son corps, sur le sadisme latent de la fascination éprouvée :

Is it then the case that it is the whole woman I want, that my pleasure in her is spoiled until these marks on her are erased and she is restored to herself ! ; or is it the case (I am not stupid, let me say these things) that it is the marks on her which drew me to her but which, to my disappointment, I find, do not go deep enough. (64)

15Les réponses qu'il ébauche sont compliquées, suggérant une situation de double contrainte, c'est-à-dire, au bout du compte, l'impasse ! : "… perhaps whatever can be articulated is falsely put" ; puis : "Or perhaps it is the case that only that which has not been articulated has to be lived through". (64, 65) Dans son rôle d'enquêteur comme dans celui de producteur de traces, le maître du discours "articulé" est tenu en échec par le poids du réel, par ce qui ne se laisse pas réduire à un système de règles ou de codes. Seul le retour à un état prélogique, en deçà du langage, permettrait d'y accéder.

16C'est donc très tôt que le malaise s'est installé. Pour le neutraliser, le magistrat a eu recours à une méthode classique, la recherche de signes. Il a espéré les trouver là où depuis des millénaires les hommes vont les chercher. À la nature, à la voûte étoilée, il a demandé le pourquoi de la vie et de la mort. Son attente a été déçue :

I sat watching the moon rise, opening my senses to the night, waiting for a sign that what lay around me, what lay beneath my feet, was not only sand, the dust of bones, flakes of rust, shards, ash. The sign did not come. (16)

17Son échec ne l'a pas affecté pour autant. En une réaction de type positiviste, il s'est débarrassé d'un haussement d'épaule de cette tentation finaliste qui s'était un instant emparée de lui : "Space is space, life is life, everywhere the same". (16) Réaction de dépit, plutôt, de l'idéaliste frustré ! ? Toujours est-il que cette vision d'un univers figé, stable, tautologique, aura pour pendant, après le premier passage de Joli, un sain scepticisme à l'égard des utopies destructrices :

The new men of Empire are the ones who believe in fresh starts, new chapters, clean pages ; I struggle on with the old story, hoping that before it is finished it will reveal to me why it was that I thought it worth the trouble.(24, 25)

18Mais la présence de la jeune femme bouscule le nihilisme paisible de cette vision. Au début du chapitre II, questions, jugements, appréciations, supputations, constats se bousculent, tous convergeant vers la même question : "What signs can I be looking for ?"(35) Le constat du scandale de la souffrance, maintenant qu'il a cessé d'être général, a retiré au magistrat son aptitude à la distanciation. Le voilà impliqué, malgré qu'il en ait.

19C'est ici que se situe l'épisode de la rencontre avec l'antilope2. Ce type d'épisode revient fréquemment dans les contes, légendes et récits traditionnels. Flaubert l'exploite dans "La Légende de saint Julien l'Hospitalier", mais en se démarquant du modèle. Le chasseur, devant la proie trop facile, prend soudain conscience de l'unité du monde vivant et renonce à se servir de son arme. La rencontre de l'altérité se fait par le biais de ce relais qu'est l'animal. Mais, au lieu d'être vécu comme une libération du carcan du moi, ce basculement s'accompagne d'un intense malaise. Ce que le magistrat éprouve, c'est

the sense… thatfor the duration ofthis frozen moment the stars are locked in a configuration in which events are not themselves but stand for other things. (39, 40)

20Cette découverte a des conséquences importantes. Le statut de chercheur du magistrat, la rigueur avec laquelle il menait son enquête, s'en trouvent affectés. Le malaise à l'égard de la jeune femme s'accentue, donne lieu à des visions de cauchemar. En même temps, les implications de ce qu'il ressent à son égard lui apparaissent plus nettement, et il les rejette avec effroi. Il en vient à douter du bien-fondé d'une recherche dont il commence à percevoir le voyeurisme et le sadisme latents, tout comme l'ineptie :

Is this how her torturers felt hunting their secret, whatever they thought it was ! ? For the first time 1 feel a dry pity for them ! : how natural a mistake to believe that you can burn or tear or hack your way into the secret body of the other/(43)

21Le voilà entré dans l'ère (l'aire) du soupçon, vis-à-vis de lui-même et des idées auxquelles il croyait. Même plus tard, quand il aura commencé à payer de sa personne, qu'il aura cessé de jouer le rôle de simple chercheur pour devenir témoin/martyr, il traversera d'autres moments de doute, se demandant, par exemple :

What, after all, do I stand for besides an archaic code of gentlemanly behaviour towards captured foes, and what do I stand against except the new science of degradation that kills people on their knees, confused and disgraced in their own eyes. ? (108)

22L'idée de l'homme porte-étendard d'une idée généreuse (stand for) et bastion érigé contre la tyrannie (stand against), se rétrécit en code, devient normative. Il n'y souscrit plus que frileusement.

23Mais ce n'est qu'une étape, le passage obligé par le doute. Le magistrat va prendre sa revanche sur le signe en utilisant ce qu'il a d'arbitraire comme une force, une arme polémique. Les caractères rédigés sur les morceaux de peuplier que le colonel Joli a confisqués sont l'occasion de rappeler les combinaisons possibles quand on pénètre dans ce que Roland Barthes appelle "l'empire des signes", c'est-à-dire quand on se laisse prendre au piège de la référence. Les signes, comme les hommes, peuvent être des porte-étendard, mais de quoi ? "I have no idea what they stand for" (110) se dit-il in petto. Et de s'interroger, en un bel exercice de sémiotique appliquée, sur leur valeur, dénotative, connotative ou simplement expressive. Mais l'occasion est trop belle pour qu'il n'en profite pas pour donner libre cours à son imagination et les présenter à Joli et son comparse comme une allégorie. Ceci va lui permettre de reconstruire l'histoire et d'en dénoncer les crimes ! et par la même occasion, avec une audace qu'il paiera cher, de bousculer la chronologie pour faire comme si l'Empire était déjà mort.

24Le morceau de bravoure que constitue cette "explication de texte" improvisée se termine sur la notion de traces. Les reliques disséminées dans le désert parlent d'une civilisation éteinte et qui pourtant survit, non seulement par le témoignage que constituent ces objets, mais aussi au travers d'une sorte de mémoire tellurique, projection de la mémoire collective :

A Iso the air ! : the air is full ofsighs and cries. These are never lost ! : if y ou listen carefully, with a sympathetic ear, you can hear them echoing forever within the second sphere.(112)

25Les traces laissées par les tortionnaires sur le corps des suppliciés, et la voix de ces âmes en tourment, se rejoignent dans cette évocation où l'intuition compatissante du magistrat rappelle celle de Dante pénétrant dans le "deuxième cercle" de l'Enfer. Grâce à lui, des vestiges ont pu remonter à la surface, le tissu d'une histoire ancienne est apparu. Les signes qu'il n'a pas su déchiffrer sur le corps de la jeune barbare, la langue qu'il n'a pas su apprendre, prennent un sens rétrospectivement.

26Cette découverte lui redonne foi en lui-même, attise sa combativité. Il se refuse à ce que cette nouvelle maîtrise des signes ne serve à rien. Car l'allégorie – rase au départ – l'a amené à dire le vrai. Ces signes auxquels il vient de donner un sens, il est prêt à les valider par la violence, en laissant son propre signe/sceau (sa signature…) sur le corps de Joli ou de Mandel :

If he comes near me I will hit him with all the strength in my body. I will not disappear into the earth without leaving my mark on them. (112)

27Mais l'ironie avec laquelle il a nargué l'Empire va se retourner contre lui. L'épisode suivant est celui de la parodie de crucifixion, qui le laissera "marqué" ("damaged perhaps beyond repair", 121) à son tour. C'est aussi, tragiquement, un moment d'échec dans la quête du sens. Cela est tragique dans la mesure où cette scène de sacrifice d'un bouc émissaire aux fortes connotations christiques devrait être porteuse d'espoir. Mais la vision du vieux barbare silencieux, l'attente du signe qui ne vient pas, ou qui viendra trop tard, marquent l'échec de la communication, le sens refusé.

28Cette scène est pourtant aussi celle qui, par la présence des enfants, rappelle que la quête du sens n'est pas gratuite. C'est affaire de survie. Mais les enfants représentent plus encore. Parce qu'ils ont la chance de vivre dans le présent, ils échappent au déterminisme que l'Empire a imposé aux adultes quand il les a arrachés au temps cyclique des saisons pour les projeter dans le temps de l'histoire :

Empire has located its existence not in the smooth recurrent spinning time of the cycle of the seasons but in the jagged time of rise and fall, of beginning and end, of catastrophe.(133).

29Les enfants, en revanche, vivent comme si le temps présent devait durer l'éternité. Ils sont libres. Ne connaissant pas l'angoisse d'une apocalypse annoncée, ils n'ont besoin ni de l'espoir d'un paradis retrouvé, ni d'un sauveur venu leur pardonner les péchés commis par d'autres en leur nom ("a saviour… who will… forgive us the errors that have been committed by others in our name", 143). Si cette variation sur le Notre-Père ne peut être lue qu'ironiquement, elle n'en est pas moins révélatrice, comme la citation précédente, du tour pris par les réflexions du magistrat vers la fin du roman. Elles révèlent toutes deux une tentation exploitée par la littérature de type apocalyptique, selon les schémas mis en lumière par Frank Kermode dans The Sense of an Ending. Lorsque la notion néo-testamentaire de kairos, temps de la révélation, prend le pas sur la notion grecque de chronos, le temps qui passe (Kermode, 48), l'esprit humain a tendance à situer le moment de l'histoire auquel il appartient juste en amont de l'apocalypse, et par là même, à lui donner un sens. Bien qu'ironique, le messianisme contenu dans l'évocation d'un sauveur brandissant une épée pour disperser les armées ennemies (143) propose une lecture eschatologique du monde. Elle est en contradiction avec l'attitude antérieure du magistrat se refusant à assigner un sens à l'histoire, et sera aussitôt contredite par l'image du nageur "swimming with even, untiring strokes through the medium of time, a medium more inert than water, without ripples, pervasive, colourless, odourless, dry as paper". (143) Chronos, le temps statique, répétitif, non signifiant, l'emporte sur kairos qui, lui, aurait pu donner un sens à l'histoire que le magistrat vient de vivre. Ceci n'empêche que la lecture possible des événements à la lumière d'une grille de type eschatologique a été amorcée. La plupart des éléments symboliques du roman, sa structure allégorique, peuvent s'y rattacher. En même temps, l'image des enfants que leur insouciance protège du "sens de l'histoire", c'est-à-dire en fait du déterminisme historique, offre encore la possibilité d'une autre lecture, qui n'est pas négative : la vision sinistre de l'engrenage de la violence et du massacre des innocents à la fin du chapitre IV est remplacée par celle des enfants jouant dans la neige à la fin du livre, comme un gage d'apaisement que le magistrat s'accorde à lui-même.

30Elle ne prend son sens qu'à l'intérieur d'une stratégie de discours narratif fracturé faisant appel au lecteur pour que, à son tour, il fournisse son propre travail herméneutique. L'écriture étant dans ce cas, selon Lance Olsen paraphrasant Derrida, "to produce gaps that must be supplemented, to produce signs which provoke the reader to a kind of rewriting" (Olsen, 49).

31Les signes que le narrateur de Waiting for the Barharians ne parvient pas à déchiffrer, ses jugements contradictoires, ses hésitations et ses revirements sont présents à la surface du texte pour être enregistrés par notre mémoire de lecteurs vigilants. Dotés de notre pouvoir d'inférence, c'est à nous de décider de la façon dont nous les interpréterons, c'est-à-dire, dont nous les ferons fonctionner à l'intérieur de cette structure souple mais autonome, aux connotations multiples mais aux limites rigoureuses, qu'est le roman. La marge de liberté que nous accorde Coetzee nous y invite. J'y lis pour ma part non pas le désir de brouiller les pistes, mais la volonté de nous aider à construire du sens, à faire que sémiotique et sémantique se rejoignent. Marqué du sceau de la littérarité, Waiting for the Barharians n'en est pas moins un ouvrage écrit sous le signe de l'urgence. Son auteur attend de nous que nous en soyons conscients.

Bibliographie

Barthes, Roland. L'Empire des signes, Genève, Skira, 1970."Éléments de sémiologie", Communications 4, 1964.

Coetzee J. M. In the Heart of the Country, London, Penguin, 1982.Waiting for the Barbarians, Harmondsworth, Penguin, 1982.

Kermode, Frank. The Sense of an Ending, Studies in the Theory of Fiction, New York, Oxford University Press, 1966.

Malmberg, Bertil. Signes et symboles, les bases du langage humain, Paris, Picard, 1977.

Meyer, Michel. Langage et littérature, Paris, PUF, 1992.

Olsen, Lance. "The Presence of Absence : Coetzee's Waiting for the Barbarians", Ariel 16, 2, April 1985, 47-56.

Ricoeur, Paul. "Signe et sens", Encyclopedia Universalis, Paris, 1985, Corpus 16, 881-884.

Scrogin, Michael. "Apocalypse and Beyond : the Novels of J.M. Coetzee", Christian Century, 105, May 18, 1988, 503-505.

Notes

1  Le dictionnaire Larousse donne comme synonymes de "trace" !: "indice", "marque", "vestige". Le Robert (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française ) renvoie au mot "mémoire" à propos de "trace" et cite la définition que Bergson donne de ce qu'il appelle "la mémoire vraie" !: "Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent, laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant une date" (Matière et mémoire ).

2  "Water-buck" = "Kob".Le Grand Larousse Encyclopédique donne la définition suivante du "kob" ou "kobus" !: Antilope africaine de grande taille, à cornes en lyre, et dont les formes sont robustes et trapues. (Le kob à croissant -Kobus ellipsiprymnus- est le waterbok des Boers !; il est répandu dans l'Afrique australe, et habite les forêts marécageuses, menant une vie quasi aquatique).

Pour citer cet article

Dominique Gauthier (2013). "Traces et signes dans Waiting For The Barbarians". Cahiers Forell - Formes et Représentations en Linguistique et Littérature - Archives (1993-2001) | J. M. Coetzee.

[En ligne] Publié en ligne le 28 mai 2013.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/lescahiersforell/index.php?id=128

Consulté le 21/11/2017.

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Dernière mise à jour : 02 février 2017

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