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Les conditions de travail des ouvrières à domicile révélées par des photographies : le cas de l'exposition universelle de Bruxelles de 1910

frPublié en ligne le 31 décembre 2018

Par Colette Avrane

Résumé

L’exposition universelle de Bruxelles de 1910 a révélé à ses visiteurs le travail à domicile en grande partie féminin. Antony Neuckens, un photographe socialiste en a réalisé des dizaines d’images montrant les conditions de ce type de travail jusqu’ici peu médiatisé.

S’ensuivit une large prise de conscience sociale qui mena à une refonte de la législation du travail dans plusieurs pays d’Europe et particulièrement en Allemagne et en France : en 1915 pour la France, mais seulement en 1934 en Belgique.

D’abord oubliées, ces photographies ont été rassemblées et publiées dans un ouvrage paru en 2000. Elles constituent un fonds documentaire de grande valeur qui témoigne de l’intérêt porté sur ce type d’activité au début du siècle, à un moment-clé de son histoire, quand nombre des métiers exercés à domicile commencent à disparaître, remplacés par l’utilisation des machines.

L’auteure s’appuie sur une analyse de ce fonds, ainsi que sur des documents complémentaires et l’interview de la petite fille du photographe. Est ainsi mis en évidence une répartition genrée de ces métiers mais aussi des activités et des fonctions au sein de chacun d’eux.

Abstract

The Sweating System revealed by photographs at the 2010 Brussels International Exhibition

The 2010 International Exhibition of Brussels exposed the Sweating System, largely done by women.

The socialist photographer Antony Neuckens produced, for this exhibition, dozen of photographs showing the conditions of this kind of work so far little popularized through the media.

A wide social awareness followed which led to a revision of labour laws in several European countries, especially in Germany and in France in 1915 but only in 1934 in Belgium.

At first forgotten, these photographs were collected in a book published in 2000.

They establish a valuable collection of documents which testifies of the interest for this type of activity at the beginning of the century, at a crucial moment of its history as many jobs exercised at home were disappearing and were being replaced by machines.

The author leans on an analysis of this collection, as well as on additional documents and the interview of the grand daughter of the photographer. A gendered distribution of jobs in this Sweating System but also of activities and functions within each of them is so brougt to light.

1Le travail à domicile est le travail salarié accompli au logis transformé à cette occasion en atelier. Contrairement à l’artisan qui est propriétaire de ses outils, libre de fabriquer ce qu’il veut et de le vendre à qui bon lui semble1, les ouvriers et ouvrières à domicile dépendent d’un patron qui leur fournit la matière première à transformer en échange d’une maigre rétribution.

2Les femmes davantage que les hommes ont été concernées par ce type d’activité2. Très nombreuses dans les années 1900 dans tous les pays industrialisés, elles se comptaient par centaines de milliers en France, en Belgique et au Royaume-Uni. Leurs conditions de vie avaient été relatées dans des textes parus dans des centaines de brochures et de livres entre 1880 et 1915 et ces écrits avaient ému des politiques, des écrivains et des intellectuels qui avaient alors demandé, sans grand succès, à revoir la législation du travail afin d’améliorer leur sort.

3Mais leurs conditions particulières de travail étaient peu mises en images. Cette lacune sera comblée au moment de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1910, qui propose à ses visiteurs une exposition de photographies à visées documentaire et ethnographique, montrant le cadre de vie des ouvriers et ouvrières à domicile en Belgique au début du XXe siècle.

4À partir de l’étude de ce fonds peu connu, dont certaines images ont été publiées en 2000 (Askenasi-Neuckens Anne et Galle Hubert (2000), Les derniers ouvriers libres, Le travail à domicile en Belgique. Bruxelles, Éditions Luc Pire), cet article revient sur les modalités et conditions de travail des ouvrières, ainsi que sur la répartition genrée des métiers exercés à domicile. Il s’appuie essentiellement sur l’analyse des images, mais aussi sur d’autres sources complémentaires : le témoignage de la petite fille de l’auteur des photographies (Anne Askenasi-Neuckens) et différents documents de première main portant sur l’exposition universelle de Bruxelles de 1910.

5Après avoir décrit le contexte de la constitution de ce fonds, puis sa réception par le public lors de l’exposition universelle de Bruxelles en 1910, je montrerai en quoi la mise en images d’une réalité de travail occultée a pu contribuer à une prise de conscience sociale d’une partie des contemporains de ces travailleuses à domicile a pu contribuer à une prise de conscience sociale qui a finalement conduit à légiférer sur le travail des ouvrières à domicile.

  1. 1. De l’indifférence à l’intérêt des photographes

6Malgré les projets de loi élaborés en leur faveur, dont il sera question plus bas, les illustrateurs étaient restés indifférents au travail de ces femmes, privilégiant des sujets présentant un aspect esthétique, ou les choisissant pour leur étrangeté ou leur pittoresque. La photographie, quant à elle, était encore, à l’aube du XXe siècle, entravée par de lourdes contraintes techniques. Les clichés montrant des femmes au travail étaient donc rares. Il en était d’ailleurs de même pour les hommes au travail, sauf pour ceux exerçant à l’extérieur. L’invisibilité plus grande des femmes vient de ce qu’elles travaillaient plus souvent à domicile. Les photographes professionnels produisaient prioritairement des images anecdotiques pour documenter des collections de cartes postales dont les premiers touristes de ce siècle étaient friands (Rennes, 2013). Une jolie et jeune dentelière, des Bretonnes en coiffe étaient des modèles très prisés, contrairement aux ouvrières, modestes voire pauvres, qui plus est au travail.

7Ces dernières, dans leur cadre de vie habituel, n’ont pas suscité l’intérêt des photographes. Le fonds Roger-Viollet3 contient cependant quelques clichés. Deux photographies par exemple représentent la même femme au travail dans une chambre mansardée, mais celle-ci est en fait une figurante, et non une réelle travailleuse (Vialle, 2000, 104 ; Rippa, 2007, 73). Il est vrai que les techniques de prise de vue étaient compliquées et les photos sur le vif impossibles du fait des longs temps de pose exigés par l’appareil.

8Si l’Office du Travail à Domicile a consacré trois volumineuses études aux ouvrières à domicile (Office du Travail, France, 1907-1914), aucune n’est illustrée. Le sujet avait pourtant passionné le public dans d’autres pays européens dès 1900, grâce aux expositions plus ou moins importantes organisées dans de nombreuses villes pour alerter l’opinion internationale sur la condition misérable de la plupart des hommes et des femmes travaillant chez eux, ainsi que sur les dangers auxquels cette situation les exposait4. C’est en 1904 qu’eut lieu à Berlin la première exposition de ce type. Deux ans plus tard, en 1906, le journal Daily News organisa une semblable manifestation à Londres avec la participation de nombreuses personnalités dont George H. Wells et Bernard Shaw. En 1908, c’est au tour de Francfort, tandis que les premières ligues d’acheteurs mettent sur pied un grand congrès assorti d’une exposition à Genève. Puis Zurich et Amsterdam organisent à leur tour des expositions. Sur l’affiche d’Amsterdam figure un squelette avec sa faux : l’allusion est claire.

    1. 1.1. Une étape importante : la constitution d’un fonds photographique pour l’Exposition universelle de Bruxelles en 1910

9Alors que l’Office du Travail belge venait de réaliser des monographies sur de nombreux métiers (Industrie, 1899-1909), Camille Huysmans (1871–1968), socialiste ayant milité au Secrétariat du Bureau socialiste international entre 1900 et 1922. Il eut l’idée de dédier une installation au travail à domicile dans l’Exposition universelle de Bruxelles constituée d’affiches fournissant toutes les informations possibles et de maisonnettes occupées par les professionnels. Il mobilisa, pour ce faire, de nombreux spécialistes et hommes politiques dès 1909. Le sujet était polémique à l’époque, et on débattait pour savoir si le travail à domicile pouvait être réglementé dans le cadre d’une économie libérale où les patrons étaient libres de choisir le montant des salaires et où les travailleurs, en particulier les travailleuses, ne bénéficiaient guère de protection. Des personnalités poussaient à réglementer ce type de travail, qui ne l’était pas du tout, car les dispositions contenues dans les lois protégeant5 les travailleurs en Europe (Grande-Bretagne, France, Belgique...) s’arrêtaient au seuil du domicile, ce qui occasionnait tous les abus envers cette main-d’œuvre non syndiquée et très vulnérable du fait de son isolement.

10Dans ce contexte, un congrès international sur le travail à domicile a très vite été inscrit au programme de l’exposition bruxelloise. Il s’est déroulé du 15 au 18 septembre 1910 et intéressait majoritairement les spécialistes de ce type de travail (scientifiques, économistes, docteurs en sciences sociales, partis politiques de toutes tendances) qui avaient participé aux recherches pendant les 10 ans d’enquêtes sur ce pan de l’économie et écrits des monographies. Le recensement du travail industriel de 1896 estimait en effet à 17 % de la main d’œuvre industrielle de Belgique ces ouvriers et ouvrières dont le nombre s’élevait à 118 000.

11Le Comité central de l’Exposition du travail à domicile était présidé par Émile de Mot, sénateur et bourgmestre de Bruxelles. Camille Huysmans, conseiller communal, en était le secrétaire. Pour toutes ces raisons, et en particulier parce qu’il projetait une loi pour 1910, il demanda à Antony Neuckens de réaliser un reportage photographique pour sensibiliser les visiteurs aux abus liés à ce type d’activité.

12Antony Neuckens, nommé secrétaire adjoint de l’exposition, est devenu par la suite secrétaire de l’Office international du travail à domicile, et l’est resté pendant des années. Il était lui-même ouvrier gantier en chambre, métier exercé également par son père. Les gantiers représentaient les ouvriers les plus qualifiés et les mieux payés, car le métier était régenté par un syndicat regroupant des centaines de membres. Les enfants, par exemple, devaient étudier jusqu’à 14 ans. C’est dès l’âge de 12 ans que Neuckens commença à être formé à son futur métier de coupeur de gants de peau. Devenu compagnon, il parcourut une dizaine de pays en l’espace de deux ans. Socialiste et militant syndicaliste, il persévéra dans sa formation professionnelle et parvint à se faire confier la responsabilité de plusieurs ganteries à Luxembourg. Les éléments de la biographie de Neuckens développés ici viennent de mon entretien avec sa petite fille et sont corroborés par les écrits d’Anne Askenasi-Neuckens dans l’introduction de son livre Les derniers ouvriers libres, Le travail à domicile en Belgique. Askenasi-Neuckens Anne et Galle, Hubert (2000), Bruxelles, Éditions Luc Pire6.

13Pour l’exposition universelle de Bruxelles, Antony Neuckens réalisa une enquête photographique.

    1. 1.2. Histoire singulière de la fragile émergence du fonds photographique Antony Neuckens

14Un beau livre co-signé de sa petite fille reproduisant ses photos a été publié en 2000 à quelques centaines d’exemplaires, pilonnés par l’éditeur au bout de quelques années (Askenasi-Neuckens & Galle, 2000). Il ne reste du livre que quelques exemplaires dispersés dans des bibliothèques et sur les sites de vente en ligne.

15Les photographies réunies dans le livre d’Anne Askenasi-Neuckens et Hubert Galle proviennent, de deux sources différentes : de l’enquête réalisée sur place dans les villages et les villes (Bruxelles, Binche, Anvers, etc.) et de prises de vue sur le lieu de l’exposition universelle. Les photographies de l’exposition de Neuckens, publiées dans l’ouvrage, avaient originellement été tirées de plaques de verre de 9 x 12 cm en négatif qui furent abandonnées et oubliées dans un grenier pendant près d’un siècle. Il s’agit de deux boites contenant 71 plaques, et de 2 plaques hors boites, soit un total de 144 plaques de verre négatives sur le travail à domicile7 qui peuvent actuellement être consultées au musée de la photographie de Charleroi. Ce sont ces photos qui font l’objet de l’analyse qui suit.

16Anne Askenasi-Neuckens n’a pas seulement publié les photographies, elle a aussi fait une véritable recherche archivistique pour les mettre en relation avec d’autres documents d’archives. Je l’ai longuement interviewée pour obtenir des précisions sur ces photographies. Le fonds publié dans l’ouvrage de 2000 est composé essentiellement de 154 clichés réalisés par son grand-père ainsi que d’autres photographes dont le nom et l’origine sont inconnus, qui ont été incluses et exposées dans de précédentes expositions : 10 clichés mettent en scène des métiers que Neuckens n’a pas documenté, ainsi que 19 photographies familiales. Les photographies de l’exposition de 1910 ont été vendues à l’époque sous forme de cartes postales, et certaines ont été publiées dans des journaux et dans les brochures éditées par la suite. Dans le livre Exposition du Travail à Domicile rassemblant les contributions des membres de la commission du Congrès de Bruxelles de 1910 tenu dans le cadre de l’Exposition universelle8, on ne trouve aucune mention de ces photographies comme si les clichés d’Antony Neuckens n’existaient tout simplement pas. C’est à peine si quelques photographies figurent dans d’autres brochures de l’époque et dans des journaux, souvent sans que le lieu photographié ne soit mentionné.

17Neuckens semble avoir eu carte blanche pour le choix des lieux, des personnes et des métiers à photographier. Son ami Camille Huysmans et commanditaire du reportage l’a laissé mener son enquête comme il l’entendait dans les villages proches de Bruxelles qu’il a arpentés pendant des mois. Les images réalisées alors par Neuckens sont « brutes » de toute documentation contemporaine. Aucun courrier du photographe n’a été retrouvé dans sa correspondance familiale. Les documents sur l’exposition de 1910 ne contiennent pas davantage de précisions sur la correspondance entre Antony Neuckens et Camille Huysmans. Cette absence de courrier entre ces deux militants socialistes et organisateurs de l’exposition était sans doute due au fait qu’ils se voyaient très souvent car ils étaient, comme Anne Askenasi-Neuckens me l’a rapporté, non seulement amis, mais aussi voisins.

18Le fonds d’archives Camille Huysmans, conservé à Anvers contient trois boites pleines sur l’exposition de 19109. De fait, elles ne regroupent que les fascicules imprimés à l’occasion de l’exposition, la documentation développant la future loi sur le travail à domicile tellement souhaitée par Camille Huysmans, ainsi que des courriers et enquêtes sur le travail à domicile (Huysmans, 1910). Deux documents seulement sont précieux pour renseigner la collection de photographies : le courrier adressé en 1909 aux membres du congrès, qui comporte le texte du projet de l’exposition, et la liste des clichés qu’il était prévu de commenter durant les conférences qui ont scandé la manifestation (Huysmans, 1910). Compte tenu du nombre total de documents concernant l’exposition, écrits sur l’exposition, c’est bien peu.

  1. 2. Le travail à domicile révélé au public

    1. 2.1. Bruxelles 1910 : une exposition exemplaire

19L’exposition de Bruxelles de 1910 s’est tenue dans un bâtiment assez semblable à un grand magasin, tel le Bon Marché à Paris. Elle dressait un tableau se voulant objectif et précis de toute une catégorie de travailleuses et travailleurs jusque-là mal connus parce qu’invisibles. Dans le bâtiment principal étaient exposées des photographies montrant les produits fabriqués par les ouvriers et ouvrières sur place, mais aussi dans d’autres villes et villages. Des étiquettes indiquaient les prix de vente des objets (une fois déduites les dépenses pour les matières premières), les temps de confection, les composants. Dans une boutique se trouvaient des objets à acheter, ce qui permettait aux visiteurs de prendre connaissance du salaire exact des ouvriers et ouvrières (en général moins de 10 % du prix de vente). Chaque métier était décrit de façon détaillée, à l’aide de graphiques accompagnés d’explications précises.

20Figuraient des informations sur l’âge et le sexe des ouvriers et ouvrières ainsi que sur leurs conditions de vie et leurs maisons. En particulier, y était indiqué s’il y avait une pièce spéciale réservée au travail, ou bien si les objets étaient fabriqués dans une pièce servant également de chambre à coucher ou de cuisine. Les visiteurs étaient très curieux de ces détails. Des membres des toutes nouvelles « Ligues sociales d’acheteurs » qui avaient pour ambition de moraliser le commerce arpentaient l’exposition. Ces ligues sont les ancêtres de nos associations de consommation actuelles ; elles s’efforçaient d’éduquer le public, et d’améliorer les conditions de vie des travailleurs, en particulier des ouvrières à domicile.

21Ont enfin été exposés des tableaux vivants de cette discrète population travailleuse dont la spécificité est subitement apparue aux yeux de la société, dans toute sa réalité. Dans le jardin avoisinant le bâtiment, l’exposition donnait ainsi à voir aux visiteurs les reconstitutions d’une douzaine de maisonnettes bâties d’après les clichés de Antony Neuckens. S’y activaient un cloutier (et son chien), un éjarreur10 avec ses deux fillettes, des tisserands, cordiers, armuriers, cordonniers, une tresseuse de paille et une tresseuse de jonc, une casquettière, une cartonnière, un cigarier et une deuilleuse11.

22Dans un des clichés du livre d’Askenasi-Neuckens (p.60), des spectateurs observent une des maisonnettes, dos tourné à l’objectif ; dans ces petites maisons aux pans ouverts, les ouvriers travaillaient devant le public. Un autre pan permettait de découvrir leurs outils, leur cadre de vie avec des meubles, des gravures, des lampes, etc. Plusieurs ouvrières se sont pliées à la demande des organisateurs et sont ainsi photographiées : une casquettière, une cartonnière et une bordeuse de papier de deuil. L’une porte un grand col en dentelle, les deux autres arborent de jolis tabliers. Quelques objets décoratifs ou utilitaires, quantité de pots, cafetières, moulins à café, gravures ou statuettes font partie du décor. Le papier peint de certaines demeures a été reproduit. Sont également exposées des machines à coudre ou, pour la deuilleuse,  des piles de feuilles ; toutes les travailleuses sont ici présentées, jouant leur propre rôle (Askenasi-Neuckens, 2000, 147, 168, 180). Sur une autre grande photographie, posent les trente ouvriers et ouvrières qui ont accepté de travailler devant le public pendant les quatre mois de l’exposition ; on y dénombre autant de femmes que d’hommes et quelques enfants.

23Quatre millions de visiteurs se sont pressés à l’Exposition universelle. Il est impossible de savoir combien d’entre eux ont défilé devant les maisons reconstituées et dans l’imposant pavillon central (400 m2). Les métiers photographiés, popularisés par des séries de cartes postales, relèvent d’activités tantôt très connues comme le tissage et le métier de tailleur, tantôt plus rares, comme la fabrication de papiers de deuil, de cigares, d’emballages de carton, en particulier d’emballages de bonbons. La confection de clous, de cordes et d’armes – ces dernières confectionnées par les femmes aussi bien que par les hommes – semble avoir beaucoup choqué les socialistes et les chrétiens alors même qu’il s’agissait de métiers déjà décrits dans de nombreuses monographies (Industries à domicile, 1899-1909), certes peu connues.

24Quelques socialistes et chrétiens se sont activement passionnés pour ce type de travail. Auguste De Winne a rédigé une série d’articles dans une revue socialiste, « Le Peuple », ensuite rassemblés dans un livre : À Travers les Flandres (De Winne, 1909-1912). À la même époque, un patron progressiste catholique, Karl Beerblock, (Beerblock, 1912) s’intéressant aux éjarreurs, a publié un ouvrage les concernant. Ces deux livres ne contenaient que deux dizaines de photographies seulement. Pierre Verhaegen, un spécialiste du travail de la dentelle, avait de son côté réalisé de nombreux clichés de dentellières et de dentelles (Verhaegen, 1912). Mais ces publications ne contiennent au total que peu d’illustrations pour des métiers très répandus dans ces années-là. C’est pourquoi l’enquête photographique d’Antony Neuckens est si précieuse et vient compléter ces collections.

25Les comités en charge, dès 1909, de la préparation de l’exposition, voulant éviter d’être accusés de favoritisme, ont cherché à garantir l’objectivité des spécialistes choisis. Ils ont désigné leurs membres parmi les patrons et les syndicats ouvriers, mais surtout aussi parmi les personnalités issues de différentes religions et tendances politiques. Les auteurs des monographies publiées  par l’Office du Travail belge ont également été pressentis, afin de donner une caution scientifique à la manifestation (Industries à domicile, 1899-1909). Cette prudence scientifique, qui s’est appliquée tant à la construction des maisonnettes qu’au contenu du congrès de septembre, a permis que la manifestation soit couverte par des dizaines de journaux. Les catholiques étaient particulièrement méfiants à l’égard des socialistes anticléricaux qui avaient conduit des études sur les conditions de vie misérables des villageois de Flandre. Une partie des organisateurs du congrès avait été invitée sur place pour mieux se rendre compte eux-mêmes de la réalité. Ce qui n’a pas empêché le Maire de Zele de faire dire aux journalistes :

« Cette excursion est tendancieuse. On nous a montré le coin le plus sale et le plus antihygiénique, mais on ne nous a pas montré les quartiers où les ouvriers à domicile travaillent dans des conditions meilleures... » (Congrès, 1910, 27).

    1. 2.2. Des photos réalistes souvent prises sur le vif

26L’aspect documentaire sans esthétisation, vise à constituer un socle pour l’étude sociologique. Les clichés de Neuckens s’apparentent ainsi aux reportages ethnographiques.

27Ses images n’ont pas la qualité, ni la perfection esthétique de celles de certains de ses contemporains, comme August Sander, un photographe allemand qui s’est beaucoup intéressé aux travailleurs et travailleuses au travers de photographies prises tant en studio qu’en extérieur. D’autres photographes du XXe siècle ont représenté des travailleurs. Lewis Hine dans les années 1910, Walker Evans ou François Kollar dans les années 1930 ont photographié des enfants et des adultes, mais dans des conditions de pose et de cadrage qui ne sont pas celles du photographe qui nous occupe.

28Chez Antony Neuckens, la qualité du reportage prime sur la qualité des clichés ; le photographe n’hésite pas à montrer des travailleuses en action dans leur maison, ce que ne ferait pas un professionnel car les techniques de l’époque réclamaient des sujets immobiles pour satisfaire aux longs temps de pose. Une partie des photographies manque donc de netteté, d’autant qu’elles sont prises en intérieur où la lumière est plus faible. Celle de la polisseuse de marbre (photo n° 5 infra) est ainsi légèrement floue. Quant à celle des deux armuriers graveurs dans leur atelier-cuisine (Askenasi-Neuckens, 2000, p. 76-77), elle laisse apparaître une trace de doigt, visible dans le tirage. La personne qui a réalisé les tirages devait, cependant, être un excellent professionnel pour réussir à atténuer les effets du contre-jour sur les visages, bien visibles, des femmes photographiées.

29Les photographies prises en extérieur à la lumière naturelle permettent à l’inverse de figer plus facilement les mouvements : c’est pourquoi nous distinguons assez précisément le geste de la femme agenouillée dans un champ en train de frapper des gerbes avec un battoir en bois afin d’assouplir la paille destinée à fabriquer des sièges. Le cliché n’a cependant pas la netteté d’une photographie de professionnel (Askenasi-Neuckens, 2000, 89).

Photo 1. La rempailleuse

(Askenasi-Neuckens, 2000, p. 88)

30La femme représentée faisait partie des personnes travaillant devant le public de l’exposition. Le cliché est ici très net, le photographe ayant eu le temps et la lumière nécessaires pour saisir son geste de rempailleuse ; elle est accompagnée de son fils à peine âgé d’une dizaine d’années. Cette spécialité est l’une des moins rémunératrices pour les femmes : les hommes travaillent le bois des sièges, les femmes s’occupent de la paille. À leurs côtés, les enfants aident et trient les brins pour gagner quelques sous.

31Ces photos cherchent à avoir valeur de documentaire critique, d’où l’aspect brut et non apprêté de l’image. Chez Neuckens, c’est le caractère informatif du reportage qui l’emporte sur le reste. Le but est de faire prendre conscience à toute la population, toutes catégories et pays confondus, de la condition particulièrement misérable de ces travailleurs.

32Antony Neuckens a recueilli des images de métiers très complexes à représenter. Il a certes d’abord essayé de donner une image de la misère en exposant, par exemple, des éjarreurs ou encore des enfants employés à tordre des cordes, en privilégiant des métiers parmi les plus mal payés. Il a également voulu rendre compte de la diversité du travail à domicile en photographiant notamment des sculpteurs de bois et des gantiers, Il avait beau chercher à être le plus objectif possible, il a tout de même été accusé de partialité, comme pour les photographies prises chez un fabricant de chiens de révolvers. La maison montrée était misérable, et un second cliché exhibait un homme et une ribambelle d’enfants dépenaillés. Neuckens a dû se justifier :

« Il est inutile de vous dire qu’elle [la photo] est une reproduction fidèle, sans aucun trucage ni mise en scène ; elle est de la plus parfaite réalité. Cette photo n’est évidemment pas la représentation de l’état habituel du métier d’armurier, elle fait d’ailleurs partie d’une série de 10 à 12 autres photographies qui, dans son ensemble, est représentative de l’état habituel des armuriers. » (Askenasi-Neuckens, 2000, p. 72).

  1. 3. Une répartition genrée des métiers et des taches associées

33Les dentellières formaient plus du tiers des travailleuses à domicile en 1896 en Belgique selon les chiffres communiqués par le Ministère de l’Industrie (Huysmans, 1909). C’est le métier le mieux représenté pour le travail à domicile dans le comptage de ce ministère, qui dénombre 47 490 dentellières sur 118 000 travailleurs à domicile. Viennent ensuite les tisserands de lin (10 770).

34Le livre publié en 2000 contient 200 vues de personnages (88 hommes photographiés seuls, 87 femmes seules et 25 hommes et femmes réunis). Ce chiffre exclut les autres sujets, les maisons vides et les personnes étrangères à ce type de travail. Les métiers explicitement féminins sans erreur d’attribution sont au nombre de 26 : ils vont des dentellières aux tresseuses de pantoufles, des rempailleuses aux brodeuses. Les hommes se répartissent en 12 spécialités, comme celles de cloutiers ou quincaillers. 6 spécialités sont exercées à la fois par des hommes et des femmes : tailleurs, cigariers, diamantaires, marbriers, éjarreurs, gantiers. Les armurières et la cordonnière sont des exceptions, car ces métiers sont d’habitude masculins.

35Les métiers des hommes et des femmes – ainsi que les tâches qui y sont associées – sont pour la plupart bien différenciées. Quand les tâches masculines ou féminines semblent les mêmes, il s’agit bien d’une illusion car des occupations différentes existent au sein d’un même métier. Si les gantières cousent, leurs homologues masculins, eux, découpent. Jamais une gantière ne prendrait une paire de ciseaux pour découper le cuir. Le partage des tâches entre hommes et femmes se retrouvent dans de nombreuses spécialités. En fait, les deux sexes peuvent exercer le même métier. Mais la tradition et l’histoire sont convoquées pour justifier et légitimer le fait que les femmes doivent être moins payées. Ici, par exemple, le maniement de ciseaux, prétendument très grands et très lourds, est la raison invoquée pour justifier l’inégalité des salaires. Cent ans après, à Saint-Junien où sont encore fabriqués des gants, la répartition reste la même. En fait, peu de spécialités sont exercées en même temps par les hommes et les femmes12.

Photo 2. Les tailleurs

(Askenasi-Neuckens, 2000, p. 21)

36Les hommes et les femmes participent à la confection des vêtements. S’il est explicitement possible de parler de giletière et de culottière, l’activité de « tailleur » reste masculine et le mot n’est d’ailleurs jamais décliné au féminin à l’époque. Les photographies ne précisent pas toujours la spécialité de l’un ou l’autre sexe, mais ce sont le plus souvent des femmes qui œuvrent à la machine à coudre ou à l’aiguille, tandis que les hommes manipulent le fer à repasser (mais aussi parfois l’aiguille pour coudre). La lourdeur du fer à repasser destiné aux grandes pièces de vêtements relègue les femmes aux activités de culottières ou de giletières.

37Sur la photographie intitulée « Famille de tailleurs » se tiennent quatre femmes et un homme. Ce dernier coud et les femmes piquent à la machine, repassent (de petites pièces) ou cousent à la main. Comme souvent, la scène est éclairée par une fenêtre (ici entrebâillée). Mais de manière inhabituelle dans la production de Neuckens, ces quatre femmes apparaissent manifestement habillées pour la circonstance et bien coiffées. Les cinq personnes posent devant l’objectif : elles ne sont pas dans leur attitude de travail. Selon les souvenirs de la petite-fille de Neuckens, ces travailleurs avaient tenu à passer leurs beaux habits pour se faire photographier, ce qui fausse évidemment la représentation. Il s’agit là d’un classique des représentations des ouvrières de l'aiguille et des femmes à leur ouvrage de dame.

  1. 4. Des photos engagées

38Cet ensemble de photographies est marqué par le militantisme socialiste de Neuckens. L’aspect documentaire des clichés est, en réalité, le reflet des idées politiques sous-jacentes des organisateurs de l’exposition : il s’agit de frapper l’opinion, de faire « de la pédagogie sociale » :

« Le hall montrera encore autre chose. Des cartes géographiques indiqueront la distribution du travail à domicile dans la Belgique entière ; des photographies reproduiront les milieux ouvriers, des diagrammes suggestifs fixeront les évolutions progressives et régressives des divers métiers. Ce sera de la bonne pédagogie sociale, montrant ce qui est, sans exagération, mais aussi sans atténuation ». (Huysmans, 1909, notice pour les membres d’exposition).

39Ce parti pris est celui du photographe, de Camille Huysmans et des auteurs des livres sur le travail à domicile vers 1900 (De Winne, 1909 ; Beerblock, 1912).

Photo 3. La dentellière

(Askenasi-Neuckens, 2000, p. 20)

40Le photographe choisit des femmes simples, dans des poses sans afféterie, bien loin des vues classiques de dentellières des cartes postales. Le spécialiste de la dentelle, Pierre Verhaegen, note :

 « La dentellière est habillée proprement ; elle est rarement en haillons, son métier sédentaire ne l’exposant guère à user ses vêtements. Du matin au soir, on la voit courbée sur son carreau13 ou son aiguille, infatigable et ne cessant pas de travailler, même lorsqu’un visiteur franchit le seuil de sa porte. Des journées de 12 heures sont les plus fréquentes, mais beaucoup de dentellières travaillent jusqu’à 13 ou 14 h et s’interrompent seulement pour prendre leur repas. » (Verhaegen, 1912, 213).

41Neuckens a pris 12 clichés de ces femmes dentellières. Il ne semble pas que ce soit la spécialité qui l’intéresse le plus mais c’est sans doute celle que le public de l’exposition connaît le mieux. La plupart du temps, les dentellières posent à l’extérieur des maisons, en groupe, dans la rue. Dans le Massif Central, ces rassemblements plus ou moins importants (5 à 15 femmes) sont appelés des couviges14. Elles bavardent, chantent des chants profanes ou religieux. Si quelques photographies montrent des femmes de tous âges dans des intérieurs soignés, elles n’en sont pas moins pauvres.

42En revanche, cette photo-ci de la dentellière posant avec son mari et son enfant est représentative du style réaliste et politiquement engagé de Neuckens. Le sujet principal, la femme, est décentré. On sait que l’homme est sans travail depuis un an. Il est débardeur, un métier sans qualification. Quant à l’enfant, il ou elle, a l’air maladif. La mortalité infantile chez les ouvriers à domicile est dramatique, particulièrement dans les familles de coupeurs de poils et parmi les enfants qui travaillent dans les corderies.

43Le décor du poêle métallique se retrouve dans de nombreuses vues de l’époque. Mais sur les photographies habituelles, les intérieurs sont garnis de meubles élégants ou fonctionnels, de gravures, de breloques décoratives gagnées dans des fêtes ou de statuettes de la Vierge et des saints. Ici, les murs sont nus et sombres, la pénurie d’objets fait sentir la très grande misère de ce couple. Sachant que les dentellières travaillent au moins 12 à 15 heures par jour pour un très faible salaire, nous comprenons ici combien les conditions de vie de cette femme sont rudes. Le seul luxe qu’elle s’offre, comme beaucoup d’ouvrières à domicile dont les horaires sont très chargés, est le café. Il est indispensable pour tenir des heures devant le carreau. Une partie du salaire et souvent perçu par les ouvrières en nature : café, sucre, pain, etc. Cette pratique, bien qu’elle soit interdite, prive les ouvrières en chambre d’une partie de leurs émoluments. C’est le « truck-system » instauré par des patrons peu scrupuleux15.

Photo 4. Les couturières de gants

(Askenasi-Neuckens, 2000, p. 137)

« Le travail de la gantière est avant tout un travail d’appoint ; l’ouvrière ne peut se soustraire entièrement à ses devoirs de mère de famille, à sa tâche de ménagère. » (Julin, 1901, 394).

44La tâche la plus importante pour les ouvrières à domicile, semble consister à s’occuper de leur famille. Or, elles ne peuvent le faire correctement en confectionnant des gants ou tout autre produit de longues heures par jour.

45Non seulement le travail à domicile n’est pas un travail d’appoint comme les autres (alors que les patrons et tous les écrits de l’époque le prétendaient), mais c’est un travail qui dévore le temps et les journées de quantité de femmes, d’autant qu’elles sont parfois obligées, pour joindre les deux bouts, de pratiquer un second métier. Les très nombreuses piqueuses de gants fournissent l’exemple de ces journées à rallonge et de ces tâches multiples. Ce qui apparaît clairement sur la photographie.

46Deux femmes piquent des gants à la lumière de la fenêtre. La pièce est suffisamment grande pour qu’une partie serve d’estaminet improvisé. Une femme pose avec quatre enfants, dont le plus petit a bougé sur le cliché. Un homme debout va sans doute se servir un verre d’alcool de genièvre, ou de café dont le pot est visible dans le coin. Le poêle réchauffe peut-être un plat. Les deux femmes sont absorbées par leur tâche, qui est minutieuse ; il ne semble pas qu’elles aient le temps d’échanger la moindre parole.

« Le nombre d’estaminets est considérable et l’alcoolisme fait des ravages. Il se compte de 1 à 5 habitations à la campagne », écrit le docteur Albert Lamborelle (Lamborelle, 1911, 292).

Photo 5. La polisseuse de marbre

(Askenasi-Neuckens, 2000, p. 98)

« Le polissage est pratiqué surtout par les femmes selon l’opinion courante de ces régions, il constitue un travail facile, exigeant plus de soin et de minutie que d’effort et doit être réservé à la femme. » (Paillot, 1911, 113).

47Le côté sombre de la peinture sociale de Neuckens est renforcé par le choix de métiers déclinants. Dans l’exposition transparaissent en filigrane les mutations industrielles du début du XXe siècle. Certains métiers, qui restent exercés principalement par des femmes, vont alors disparaître très rapidement, remplacés par une production mécanique.

48Quelques centaines de femmes sont encore employées, comme sur le cliché ci-dessus, au polissage du marbre à domicile. Elles cirent ou polissent une pendule ou des bibelots qui seront ensuite transportés dans de petites charrettes tirées par des chiens. La spécialité demeure bien présente dans le village de Rance en Belgique, mais les veines de marbre se moquant des frontières, les ouvrières sont aussi françaises (notamment à Cousolre dans le Nord). Les hommes s’occupent des grandes pièces, comme les cheminées, les femmes des menus objets, souvent décoratifs. Les produits qui permettent d’abraser les objets sont généralement toxiques.

Photo 6. Les armurières

(Askenasi-Neuckens, 2000, 98)

49Les armurières belges sont également une survivance en 1910. Celle d’un métier de plus en plus masculinisé16. Ici, elles sont en train de régler des canons de fusil. Deux femmes sont de profil, mais la troisième est de face et souriante, ce qui est exceptionnel sur les photographies de Neuckens. L’enfant qui porte sa plus belle robe pose pour le photographe.

Photo 7. La fileuse et la coupeuse de chiquettes

(Askenasi-Neuckens, 2000, 98)

50Cette scène où figurent deux femmes est très différente des précédentes. La plus âgée file du jute dont le tas de déchets monte dans la pièce. Un rouleau de jute est placé au coin de la cheminée. L’autre femme coupe des chiquettes, restes de peaux de lapins et de lièvres récupérés pour fabriquer du feutre. Les poils des animaux sont grattés par des éjarreurs, hommes, femmes et même enfants. Quelques images égaient les murs nus. Comme sur la photographie des deux femmes de l’estaminet, le chaudron et la cafetière évoquent les longues journées. Le mobilier est composé d’une armoire et d’un lit un peu ouvragé : meuble de famille ? Vestige d’une époque plus faste ? La pièce sert donc de chambre, de lieu de travail et de cuisine.

51La plupart des travailleurs à domicile touchent des salaires très bas. C’est ce qu’indiquent les journalistes de l’Étoile belge du 17 septembre 1910 pendant le congrès :

« Les dentellières, en travaillant de 6 heures du matin à 10 ou 11 heures du soir, arrivent à se faire 4 francs par semaine. Les fileuses de jute gagnent 50 centimes par jour ; les tisserands, 1 franc ; les éjarreurs et éjarreuses, de 7 à 12 francs par semaine. » (Congrès, 1910, 29).

52Le documentaire réaliste n’omet pas les aspects hygiéniques et sanitaires déplorables de la vie ouvrière afin d’alerter le public. Les peaux que grattent les éjarreurs pour enlever les poils sont traitées au nitrate de mercure et à l’acide nitrique. Une photographie de Neuckens montre deux fillettes et leur père en train travailler. Ils ont été pris chez eux mais ont aussi posé dans l’exposition. Leurs conditions de vie extrêmes ont ému les congressistes et ont été relevées par les journalistes présents lors de la visite de quelques villages. Est même visible un petit garçon de huit ans en train de fumer. Neuckens n’exagère pas. Dans des clichés pris en Flandre par d’autres photographes s’élèvent des nuages de poussière dus aux poils et aux poussières de chanvre soulevées par les femmes des cordiers.

Photo 8. La femme du forgeron

(Askenasi-Neuckens, 2000, 75)

53Quelques clichés illustrent et portent à la connaissance du public l’aspect subsidiaire du travail féminin. Des femmes, n’exerçant pas elles-mêmes le métier au sens où elles ne bénéficient pas du statut, sont pourtant des aides indispensables aux hommes qui les exercent en titre. Cette situation participe de l’invisibilisation des travailleuses, rendant donc difficile une amélioration de leurs conditions. Il en va ainsi de la femme maniant le soufflet de la forge du forgeron. Une autre femme aide aussi son mari, un tourneur ébéniste : elle remplace la force motrice et manœuvre le tour (Askenasi-Neuckens, 2000, 93). Les hommes ne peuvent se passer du travail des femmes, mais celui-ci n’est pas toujours visible. C’est particulièrement vrai pour les femmes (et les enfants) qui assistent les tisserands en fabriquant la chaîne des tissus sans laquelle l’ouvrier en titre ne pourrait passer la navette. Les prises de Neuckens ne montrent d’ailleurs que des hommes tisserands.

54C’est ici que la photographie endosse son rôle de révélateur social. En effet, les métiers masculins seraient pourtant impossibles à exercer sans ces aides rendues visibles grâce à la photographie. Ainsi, socialement, les femmes ne sont pas reconnues comme actrices dans ces métiers, elles sont des « aidantes », censées parallèlement se conformer au rôle traditionnel prôné par la société. D’autres textes indiquent, pour la grande majorité des métiers, une division des tâches fondée sur la prétendue infériorité physique des femmes. Elles auraient moins de force et devraient plutôt s’occuper des tâches requérant minutie et patience.

55Et les enfants ? Ils sont nombreux sur les photographies de notre fonds.

 « La législation, interdisant le travail des enfants de moins de 12 ans ne s’applique qu’aux fabriques et ateliers ; l’industrie à domicile exploite d’une façon lamentable la force travail des tout jeunes enfants […] À Hamme, parmi les cordiers, on rencontre au travail des enfants beaucoup trop jeunes. On en a vu parfois commençant le métier à 4 ou 5 ans. » (De Winne. 1909, 11).

56Plusieurs métiers sont exercés par des enfants extrêmement jeunes, par exemple celui d’ornementiste17. Les mères emballent les bonbons, les enfants « aident ». Certains de ces jeunes ouvriers de 5 ans, ont des rhumatismes. D’autres aident leur mère à tailler les pailles pour faire les sièges. Une fillette tourne la roue du cordier la journée durant. D’autres sont éjarreuses, comme les deux fillettes évoquées plus haut. Les enfants sont nombreux sur les clichés, ce qui ne signifie pas forcément qu’ils travaillaient tous. Ils n’allaient pas obligatoirement à l’école, ou alors ils profitaient de la présence du photographe pour se montrer. Femme, enfant, animal aussi parfois, forment, dans cet ordre décroissant, et tout au bas de la catégorie des ouvriers à domicile, un corps de travail subsidiaire particulièrement mal rémunéré, voire même pas rémunéré du tout. Ils et elles donnent à voir la figure extrême de l’exploitation dans une triple hiérarchisation : selon le genre (hommes/femmes), l’âge (adultes/enfants) et l’espèce (humains/animaux).

  1. Conclusion

57On peut dire que ce fonds de très grande qualité est d’autant plus précieux que toutes ces images forment un très large spectre de la diversité de ces très nombreux métiers en chambre à cette époque. Ce reportage photographique permet ainsi d’enrichir et de conserver une mémoire du travail des femmes au début du XXe siècle. La recherche et l’analyse de ce type de source pour écrire l’histoire des femmes au travail s’est ainsi imposée comme une nécessité.

58La photographie dans sa mise en scène réaliste aura donc été à l’occasion de cette exposition, le révélateur d’une réalité sociale cachée. Et ce, sur plusieurs plans : d’abord, en montrant l’extrême précarité du travail à domicile, travail mal connu justement parce qu’il se cache à l’intérieur des maisons ; puis, en illustrant le travail des femmes, invisibles en raison de leur statut subalterne ; et enfin en rendant compte des évolutions encore mal perçues d’un monde en transition où certains métiers vont disparaître et d’autres se transformer (celui de la photographie compris) avec le progrès des techniques, la mécanisation et l’avènement des machines.

59Mais, outre de la révéler, la photographie aura contribué aussi à faire évoluer cette réalité. Car si l’exposition de 1910 ne rend compte d’aucune amélioration sensible apportée avec le temps aux conditions de travail des ouvrières à domicile, ce reportage et les différentes expositions qui se sont tenues en Europe auront renforcé l’alerte de l’opinion, des responsables politiques et des législateurs ; et des lois protectrices finiront par être votées, en particulier en France en 1915.

Bibliographie

Askenasi-Neuckens A. et Galle H. (2000), Les derniers ouvriers libres, Le travail à domicile en Belgique,Bruxelles, Éditions Luc Pire.

Avrane C. (2013), Ouvrières à domicile : le combat pour un salaire minimum sous la Troisième République, Préface de M. Perrot, Rennes, PUR.

Beerblock K. (1912), L'industrie des peaux de lièvre et de lapin en Flandre, Bruxelles, Éditeur inconnu (1912).

Congrès international du Travail à Domicile. (1910), Bruxelles, Édition abrégée.

De Winne, A. (1909-1912), À Travers les Flandres, Volksdrukkeri.

Lamborelle A. (1911), L’Industrie des matières premières pour chapellerie, 289-294, Monographies des industries ayant figuré à l’Exposition du Travail à domicile.

Paillot R. (1911), Le polissage du marbre, 95-138 Monographies des industries ayant figuré à l’Exposition du Travail à domicile.

Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la fleur artificielle, Paris, Imprimerie Nationale, (1913).

Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie. T1-5, 5 Volumes, Paris, Imprimerie. Nationale, (1907-1911).

Enquête sur le travail à domicile dans la chaussure, Paris, Imprimerie Nationale (1914).

Exposition du Travail à Domicile, documents, monographies, statistiques (1911), Bruxelles, Misch et Thron (existe aussi sous forme de fascicules non reliés et non paginés).

Fondation H. Cartier-Bresson, Sander A. (2009), catalogue de l’exposition.

Huysmans C., (1910), Fonds Anvers, 625_3 archiedonzen (n° 2590-2591).

Industries à domicile, Les industries à domicile en Belgique, Bruxelles, Société belge de librairie (1899-1909), 10 volumes.

Julin A. (1901) « Le travail des femmes belges dans la grande et la petite industrie », La Réforme Sociale, 16 septembre 1901, p. 381-408.

Rennes J. (2013), Femmes en métiers d’hommes, cartes postales 1890 1930, Préface de M. Perrot, Éditeur Bleu autour.

Rippa Y. (2007), Les femmes en France de 1880 à nos jours, Paris, Édition du Chêne Fonds R. Viollet.

Verhaegen P. (1912), La Dentelle en Belgique, Bruxelles.

Vialle C. (2000), Entre ciel et terre, les Toits de Paris, Paris Parigramme, Fonds R. Viollet.

Notes

1 « Les Ouvrières à domicile en France de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, Genèse et application de la loi de 1915 sur le salaire minimum dans l’industrie du vêtement ». Thèse d’histoire de Colette Avrane sous la direction de C. Bard, Université d’Angers, 2010. Cette thèse a été remaniée et publiée : « Ouvrières à domicile, Le combat pour un salaire minimum sous la Troisième République », Rennes, PUR, 302 p., 2013.

2 Notons qu’à ces travailleuses s’ajoutent celles qui exercent des activités en tant qu’épouses d’artisans sans pour autant bénéficier du statut d’ouvrières à domicile.

3 Ce fonds est très important et très connu pour ses photos de scènes de la vie quotidienne (2e moitié du XIXe siècle et 1ère moitié du XXe siècle). Il a été constitué par Henri Roger, qui était photographe, puis par sa fille. Il est devenu une agence incontournable de photographies en 1938.

4 Quelques reportages sur les travailleurs à domicile et leur misère ont également été publiés en Angleterre. La syndicaliste féministe Gertrude Tuckwell a ainsi rassemblé une collection rare de coupures de presse concernant, notamment, des ouvrières à domicile, où figuraient des photos. Ces documents ont été abîmés par trop de manipulations qui ont fini par en rendre inutilisable la majeure partie, dont celle comportant des images.

5 En Angleterre, une loi avait été votée dès 1909, après des projets dans les colonies. La question du travail à domicile a beaucoup préoccupé les hommes politiques européens depuis les lois anglaises. Les Allemands ont voté une loi du même type que les Anglais en 1911. En France, le 10 juillet 1915, le Parlement vote à l’unanimité, une « Loi sur le salaire minimum des ouvrières à domicile dans l’industrie du vêtement ». C’est la première fois dans ce pays qu’une loi s’applique aux salaires d’une catégorie de travailleuses qui n’a jamais bénéficié jusque là des lois sociales antérieures : 1874, 1892, 1900, les trois précédentes lois n’étaient destinées qu’aux travailleuses en atelier. La loi de 1915 sera, elle, à l’origine du SMIG. Les Belges ont à leur tour élaboré un projet conduit par le socialiste Camille Huysmans qui avait pris l’initiative d’organiser à Bruxelles cette exposition d’envergure sur ce type de travail dans le cadre de l’Exposition universelle de 1910 ; plus de cent métiers exercés à domicile y sont répertoriés. Mais la loi ne sera finalement votée en Belgique qu’en 1934. Elle concerne les hommes et les femmes (comme la deuxième loi de 1928 en France), mais elle est venue bien trop tard pour les travailleurs et les travailleuses, car à cette date, les métiers les plus pénibles avaient été emportés, corps et biens, dans le cours de l’histoire.

6 Anne Askenasi-Neuckens est licenciée de philologie et d’histoire de l’Université libre de Bruxelles. Elle a travaillé à la cinémathèque royale de Belgique et la RTBF. Elle est spécialisée dans les films et les archives filmiques. Hubert Galle est historien, maître de conférences et assistant de l’Université libre de Bruxelles, auteur d’ouvrages d’histoire de la Belgique et de romans. Il a participé à la rédaction définitive de ce livre et a apporté un contrôle scientifique.

7 Les boites portent chacune une étiquette avec la mention « Bruxelles/Brussel 1910. Exposition du travail doomicile/Tentoonstelling van den huisarbeid ». Ce sont ces plaques de verre qui ont été utilisées par l’éditeur qui a « disparu » (Je l’avais difficilement contacté pendant mes recherches pour avoir le droit d’utiliser les illustrations de mon livre en 2013) et tirées par l’université de Bruxelles. Toutes ces photos figurent dans le livre.

8 Exposition du Travail à Domicile, documents, monographies, statistiques (1911), Bruxelles, Misch et Thron, 459 p (existe aussi sous forme de fascicules non reliés et non paginés).

9 Le fonds n’étant plus visible à Anvers en raison de travaux, ces boites ont été transférées aux Archives de la ville de Gand pour pouvoir y être consultées.

10 Ejarreur, éjarreuse : Spécialité qui concerne le nettoyage des peaux de lapin pour enlever les poils et par la suite, confectionner des chapeaux. Les éjarreurs respirent des poils et sont en contact avec les produits dangereux qu'ils utilisent pour débarrasser les peaux de leurs poils.

11 Les deuilleuses noircissent les marges des faire-part de deuil, feuilles à feuilles. Leurs emplois sont menacés par les machines.

12 (Lamy, 1992). Un exemple de tâches que des femmes et des hommes peuvent exercer, se retrouvent dans le métier de chainistes en Angleterre en 1910, les hommes se servent de certains outils qui sont interdits aux femmes sans raisons apparentes (Avrane, 2011, p. 293)

13 Carreau : Coussin sur lequel la dentellière pique ses épingles.

14 Couvige : Dentellières rassemblées chez l'une d'elle ou devant leurs maisons.

15 Le Truck system consiste à payer une partie du salaire des ouvriers et ouvrières en nature. Ceux-ci sont toujours en dette vis-à-vis du patron et doivent consommer des marchandises chez lui. Par exemple, les chaisiers devaient consommer leur pain chez leur patron (Exposition à domicile, Une visite à l’exposition, Lewinski ,10).

16 Les Françaises n’ont pas le droit de fabriquer des armes à domicile à la différence de leurs consœurs belges.

17 Les ornementistes décorent les confiseries avec des petits morceaux de sucre et des bonbons. Chaque pièce ornée une par une et les enfants aident leur mère.

Pour citer cet article

Colette Avrane (2018). "Les conditions de travail des ouvrières à domicile révélées par des photographies : le cas de l'exposition universelle de Bruxelles de 1910". Images du travail Travail des images - Images du travail, Travail des images | n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ? | Dossier.

[En ligne] Publié en ligne le 31 décembre 2018.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/imagesdutravail/index.php?id=1833

Consulté le 24/08/2019.

A propos des auteurs

Colette Avrane

Née le 22 juillet 1947 à Cousolre (Nord). Propédeutique, Certificats de Morale et Sociologie, Ethnologie, géographie générale et tropicale, Licence d’histoire et géographie 1970, Maîtrise d’ethnologie 1971. Une année d’Anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales. Capes d’histoire et géographie 1972. Enseignement en collège et en lycée jusqu’à la retraite en 2007. Préparation d’une thèse d’État en histoire contemporaine (2001-2010) qui est soutenue à Angers en 2010 (Directrice, Christine Bard). Titre : "Les ouvrières à domicile en France de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, Genèse et application de la loi de 1915 sur le salaire minimum dans l’industrie du vêtement". Cette thèse est parue en 2013 aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre : Ouvrières à domicile Le combat pour un salaire minimum sous la Troisième République, Berthe Fouchère, Préface de Michelle Perrot, L’Harmattan et La Licorne, 2015. Quelques communications sur l’histoire des Femmes dont « Hélène Brion, une institutrice féministe et pacifiste au début du siècle », publiée par le Bulletin d’Archives du Féminisme dont je fus trésorière, puis secrétaire pendant 10 ans. Communication sur Jeanne Bouvier dans un colloque organisé par Sciences Po et Archives du Féminisme en 2011. Rédaction de 12 biographies pour le Dictionnaire des Féministes, Christine Bard, PUF, 2017. Les conditions de travail des ouvrières à domicile révélées par des photographies : le cas de l’exposition universelle de Bruxelles de 1910


n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ?



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Dernière mise à jour : 17 avril 2019

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