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Lorsque les corps révèlent la violence guerrière : les blessés de l’Iliade et des traités hippocratiques

frPublié en ligne le 11 avril 2019

Par Marine Remblière

Résumé

L’Iliade révèle différents pans de la société grecque antique, à commencer par une bonne connaissance anatomique du corps. En effet, les affrontements devant Troie donnent l’occasion de nombreuses descriptions de guerriers et soldats tués ou blessés. Les corps des survivants sont marqués par la violence de cette guerre homérique et en deviennent les révélateurs. Les conséquences et les différentes manières de gérer un blessé, sont les fils conducteurs de ce propos. Nous explorons dans un premier temps les armes et les parties du corps touchées. Le deuxième temps est employé à montrer les différentes manières d’évacuer des corps blessés. Enfin, sont analysés les soins apportés par le médecin hippocratique ou le guérisseur, qu’il soit dieu ou humain. Ils permettent de souligner que la violence guerrière ne s’exprime pas uniquement sur le champ de bataille. Au contraire, elle se poursuit dans les camps et dans le retour à la vie civile et les sources postérieures viennent compléter l’idée que la violence guerrière est en effet multiple.

Abstract

The Iliad reveals different parts of Greek society which had good knowledge in anatomy. The fights near Troy allowed us to have descriptions of warriors and soldiers. The violence of this homeric war has marked the survivor’s bodies which became revealing. What does being wounded mean? What does this imply? How is it managed? These are the main questions that we will try to answer while analyzing weapons and injured body parts. Moreover, as the wounded body often stands still, the way it is evacuated is also studied. The treatments and care given by doctors or healers reveal that the violence is not only on the battlefield but also in the camp, when soldiers go back to their civil life. Posteriors sources show and prove that the war violence is multiple.

Introduction

1Comme le montrent les divers travaux menés1, la violence guerrière est plurielle et il y a différents moyens de la traiter, que ce soit par des études sur les tactiques employées2, sur les rapports, parfois violents, entre commandant/commandé3, ou bien encore, en regardant le prisme de l’économie et de l’esclavage, notamment avec le fameux ouvrage d’Yvon Garlan, publié en 1989, Guerre et économie en Grèce ancienne.

2Cette étude propose de se concentrer sur les conséquences directes de ces violences guerrières sur les corps des individus car, qu’ils soient vivants ou morts, ils témoignent des violences subies. Tête transpercée à la mâchoire, l’œil ou la tempe, Homère offre une multitude de détails allant de la manière dont l’arme pénètre le corps de l’adversaire au traitement des cadavres, avec par exemple la célèbre scène d’Achille traînant celui d’Hector devant Troie.

3La lecture habituelle de ces blessures explique en quoi elles participent à glorifier les héros et à augmenter leur andreia, soit leur virilité, leur bravoure et leur courage4. Ici, nous souhaitons aborder le cas des blessés survivants. Leurs blessures ne sont pas seulement un moyen de montrer l’héroïsme ou la lâcheté des héros, mais également ce qu’être blessé signifie. La violence sur les corps au moment de l’affrontement entre guerriers, au moment où l’arme pénètre le corps, ainsi que la manière d’être évacué en tant que blessé seront d’abord explorés. Dans un second temps, nous verrons les conséquences corporelles. Nous terminerons ensuite avec la question de la réalité historique et d’une possible évolution des techniques médicales, en mettant en parallèle les blessés de l’aède et ceux des autres sources, dont principalement les traités hippocratiques. Les sources telles qu’Aristote, Lysias et Plutarque, permettront d’introduire le facteur social et politique, notamment sur la place des blessés dans la vie de la cité.

Être blessé, quand l’arme pénètre le corps

4Mourir est le lot de tous, mais la mort glorieuse, la belle mort, n’est réservée qu’aux meilleurs : c’est ce qu’on attend d’une guerre5. L’Athènes classique passe sous silence les corps blessés car « l’éloquence officielle se doit d’ignorer ceux qui ont survécu, au lieu d’abandonner leur corps et leur vie pour la plus grande gloire de la cité » explique Nicole Loraux6. En effet, l’historienne suppose qu’Athènes comme les autres cités « se souciaient assez peu et d’eux et de leurs blessures »7. En revanche, dans l’épopée homérique, si Achéens et Troyens meurent, il y a aussi de nombreux blessés : huit héros achéens et un neuvième sur le chemin de la guerre (Philoctète) ; six du côté des Troyens (Figure 1).

Héros Achéens

Nombre de blessures

Chant, vers

Héros Troyens

Nombre de blessures

Chant

Dieux

Chant

(Philoctète)

(1)

(II)

721-725

Énée

1

V

303-313

Aphrodite

V

334-343

Ménélas

1

IV

183-222

Sarpédon

1

(V)

693-698

Arès

V

846-906

Diomède

2

V- XI

95-134 

et

392-404 

369-400

Glaucos

1

XII

387-393

Teucros

1

VIII

322-334

Déiphobe

1

XIII

526-539

Agamemnon

1

XI

248-281

Hélénos

1

XIII

581-600

Ulysse

1

XI

427-488

Hector

1

XIV

410-439

Machaon

1

XI

508-520 et

596-665

Eurypyle

1

XI

575-592 et

806-848

Achille

1

XXI

161-170

Figure 1

5Ici, les blessures de ces huit héros achéens les rendent plus braves8. Ces marques ajoutent à leur statut de héros une preuve supplémentaire de leur virilité, car « être seulement blessé est un privilège réservé aux seuls héros »9. Effectivement, pendant dix années, ils ne sont blessés qu’une seule fois, deux pour Diomède. Du côté troyen il y a six héros, d’autres sont blessés, mais seuls leurs noms sont donnés par Homère.

6Les héros achéens sont davantage touchés par des flèches que par une autre arme. Ceci signifie que les Troyens ont davantage recours à l’arc et peut s’expliquer par le parti-pris d’Homère pour le camp achéen, de même que par la considération générale qui pesait sur les archers, considérés comme des lâches, des combattants sans honneur ni courage dont Pâris semblerait bien incarner l’exemple10.

7Les parties du corps atteintes se situent essentiellement sur le haut du corps en partant des épaules et jusqu’au bas du ventre, soit de face. Aucune blessure dans le camp achéen ne se trouve dans le dos ou à l’arrière du corps, ce qui souligne davantage l’andreia de ces héros (Figure 2). Du côté troyen, le même constat peut être fait. Le haut du corps est généralement touché, en allant de la tête aux hanches, et les blessures sont également de face. Ces héros troyens sont valeureux et généralement montrés comme des adversaires braves (Figure 3). Narrativement parlant, il est possible de supposer qu’il s’agit aussi d’une manière de justifier la durée de cette guerre : sans vaillants adversaires, la guerre n’a aucune raison de durer dix années. Par ailleurs, l’utilisation de pierres des deux côtés est à noter : une fois contre les Achéens, deux fois contre les Troyens. Ainsi, cette pratique semblerait admise, sans être connotée négativement à l’instar de l’arc et des flèches11.

Héros Achéens

Armes à l’origine de la blessure

Blessures sur le corps

(Philoctète)

(Serpent)

(Pied/cheville)

Ménélas

Flèche

Ventre

Diomède

Flèche (deux fois)

Épaule – pied

Teucros

Pierre

Clavicule

Agamemnon

Lance

Milieu du bras, au-dessous du coude

Ulysse

Javeline

Flancs

Machaon

Flèche à trois arêtes

Épaule droite

Eurypyle

Flèche

Cuisse droite

Achille

Javeline

Coude du bras droit

Figure 2

Héros Troyens

Armes

Lieux sur le corps

Énée

Pierre

Hanche

Sarpédon

Pique de frêne

Cuisse

Glaucos

Flèche

Bras

Déiphobe

Javeline

Bras

Hélénos

Lance de frêne

Main

Hector

Pierre

Tête

Figure 3

8Les blessures de guerre sont variées et leur nature dépend des armes qui en sont à l’origine. Ces dernières viennent transpercer indifféremment les corps, que ce soit aux cuisses, aux bras, au ventre, aux têtes etc. Les os sont brisés par les pierres, généralement au niveau des hanches, mais il y a une exception avec Hector qui est touché à la tête et seulement sonné. Sinon ces os sont cassés par une épée qui assène souvent le dernier coup. Si tel n’est pas le cas, une amputation du membre (jambes, bras) s’avère nécessaire par la suite. Les yeux sont également crevés par un coup d’épée. Enfin, les blessures au ventre et à la poitrine touchent les deux zones les plus dangereuses et mortelles, causant des infections et des hémorragies. C’est pourquoi elles sont les plus redoutées par les combattants12. Si le coup ne tue pas immédiatement, c’est une agonie qui attend les blessés.

9Les parallèles de l’aède ne se limitent pas uniquement aux deux camps « humains », car les dieux font partie intégrante de cette guerre en trompant, aidant, sauvant ou blessant les mortels13. Aphrodite et Arès sont blessés eux- mêmes pendant les affrontements14. Diomède est le héros à l’origine de ces deux blessures, mais il sert avant tout d’intermédiaire à Athéna qui l’aide en dirigeant ses armes contre les adversaires. Arès est touché au bas-ventre comme Ménélas. Cette blessure est redoutée aussi bien par les héros que par les dieux, car elle est considérée comme étant très douloureuse d’après l’aède. En effet, c’est la partie du corps la mieux protégée par les guerriers humains et divins. D’une certaine manière, nous pouvons dire que c’est une blessure qui porte atteinte à la virilité, tandis qu’Aphrodite est touchée au-dessus du poignet lorsqu’elle tente de sauver son fils Énée. Chez les humains, le seul héros blessé dans cette zone corporelle est le troyen Hélénos, archer, touché par une pique de frêne en travers de son poignet. Cette blessure serait alors, contrairement à celle d’Arès et de Ménélas, chargée de féminité et de manque de vigueur (Figure 4)15.

Dieux

Armes

Lieux sur le corps

Aphrodite

Javeline

Au-dessus du poignet

Arès

Pique

Bas-ventre

Figure 4

10En général un héros blessé cesse d’être en mouvement, il arrête de se battre ; seule l’arme qui le blesse est en action. Homère est très précis dans ces descriptions où l’arme entre en contact avec la chair ; nous suivons le mouvement de l’arme comme si le lecteur (l’auditeur) était l’arme16. Or, rester immobile c’est courir à sa perte et les médecins sont rares17. La réaction la plus répandue chez les soldats est la mise en sécurité du corps blessé, en le protégeant et en le défendant des assaillants, car « un blessé ne peut combattre »18. À ce propos, nous avons pu remarquer deux cas de figure. Le premier a lieu lorsque le héros arrive à fuir par ses propres moyens pour se mettre à l’abri de ses ennemis19. Le deuxième, qui est le plus représenté, voit plusieurs guerriers venir au secours du blessé, avec un héros qui fait face aux ennemis pour les éloigner et un ou deux héros supplémentaires qui, selon son état, tirent, portent ou orientent le blessé vers un endroit plus sûr hors des combats. Cette technique de brancardage est identifiée comme le premier geste d’intervention auprès d’un blessé. Seul Achille ne se replie pas, car sa blessure n’est pas grave ; la flèche ne s’est pas fichée dans son bras, elle l’a juste égratigné. Ce mouvement du corps blessé se trouve aussi chez les dieux avec Aphrodite et Arès : l’un remonte sur son char, l’autre se transforme en nuage afin d’être pris en charge par le médecin. Ainsi, il y a un mouvement des corps blessés qui partent du champ de bataille - généralement en char20 - pour aller se mettre en sûreté, à savoir dans son propre camp. Aussi, il ne faut pas oublier les facteurs sociaux et religieux qui jouent dans ces situations. La cité et les familles doivent pouvoir pleurer leurs morts dans le cadre de rites, et pour cela il faut récupérer les corps. Mais nous pouvons également aborder cette question de manière plus pragmatique : un blessé non sauvé est un soldat en moins pour l’armée. En effet, Ménélas, qui est blessé dès le chant IV, revient plus fort que jamais au chant XIII lorsque l’armée achéenne a le plus besoin d’aide, c’est-à-dire lorsque les Troyens sont à l’assaut de leur mur pour les envahir. Ménélas a été soigné par Machaon, mais qu’en est-il des autres ? Plus globalement, comment soigne-t-on ? Et où soigne-t-on les blessés ?

Techniques et soins, la gestion du corps blessé

11L’armée achéenne compte deux médecins « officiels » (ἰητροί), Machaon et Podalire, nommés ainsi au chant XI, mais qui soignent très peu en définitive, car ils sont avant tout des combattants21. C’est ici une des différences entre les dieux et les humains : Péon est toujours présent sur l’Olympe pour soigner les dieux22. Il utilise une « poudre calmante » (όδυνήφατα φάρμακα) pour Arès et il ne se contente pas d’essuyer l’ichôr (le sang des dieux) de sa blessure comme le fait Dioné pour Aphrodite qui, elle, a une blessure superficielle. Il en va de même avec l’exemple d’Hadès - mentionné par Dioné - qui a souffert d’une flèche d’Héraklès dans l’épaule, alors que celui-ci accomplissait une quête dans le cadre des Douze Travaux23. Ainsi, la poudre est employée pour des cas de blessures transperçant le corps. Rien n’est indiqué cependant sur le procédé d’extraction de l’arme pour les cas divins ; il faut se tourner vers les cas humains. Ménélas reçoit la flèche troyenne au niveau du ventre. Homère précise que Machaon enlève la flèche pour pouvoir le soigner ; c’est d’ailleurs son premier geste24. Il a également recours aux « poudres calmantes » (φάρμακα ἤπια) pour soigner son patient ; cependant, d’autres gestes sont nécessaires avant leur usage. Le médecin retire la flèche, déshabille le blessé, suce le sang de la plaie et applique enfin les « poudres calmantes ». Pourquoi le médecin suce-t-il le sang ? Est-ce un moyen d’en arrêter l’écoulement, de désinfecter la plaie ? Ou est-ce pour remplacer l’eau habituellement utilisée pour nettoyer la plaie ? Cette scène n’est qu’une parenthèse dans une guerre qui va reprendre. Or, il ne faut pas oublier que tout participe à la mise en valeur des héros principaux, dont Ménélas fait partie25. Une nouvelle fois, Homère ne donne pas plus de détails sur les effets que produit la poudre ; il faut chercher ailleurs.

Eurypyle est touché à la cuisse droite après avoir reçu une flèche, il est évacué du champ de bataille pour être ramené au camp. Là, il croise Patrocle auquel il demande de l’aide26. Achille connaît l’art de la médecine par le biais du centaure Chiron qui était son mentor. Il a transmis à son tour ce savoir à Patrocle. Eurypyle dit à ce dernier : « Entaille ma cuisse (μηροῦ δ΄ἔκταμὀιστόν), pour en tirer la flèche ; puis lave à l’eau tiède (νίζ' ὕδατι λιαρῷ) le sang noir qui en sortira [utilise] des remèdes apaisants, les bons remèdes » (ἤπια φάρμακα πάσσε, ἐσθλά)27. Le blessé donne les instructions au soignant qui s’exécute. Comme pour Ménélas, le corps du blessé est allongé, immobile, pour subir l’intervention. Trois personnes sont présentes, Eurypyle le blessé, Patrocle le soignant et l’écuyer qui l’assiste28. La baraque d’Eurypyle fait office de salle d’opération, loin des regards indiscrets29.

12L’intervention sur le blessé se résume en trois actions techniques : ouvrir, tirer, laver. Il n’y a pas d’outils spécifiques pour ce faire, car Patrocle utilise son propre couteau pour inciser la cuisse. Homère décrit cette scène sobrement, si bien qu’elle donne l’impression qu’Eurypyle ne réagit pas. Seul le corps du soignant est pris en compte : il bouge, il agit, tandis que l’autre est totalement impassible30. Telle une poupée, le corps du soigné ne se débat pas, ne réagit pas. C’est lorsque Patrocle use du fameux remède sur la blessure que nous avons une réaction : « Elle arrête toutes ses douleurs ; la plaie sèche peu à peu, le sang cesse de couler »31. Devons-nous comprendre qu’au travers de ce simple vers signalant la douleur, Eurypyle a crié pendant l’opération et qu’une fois les poudres appliquées il a cessé de souffrir32 ? Dans sa demande Eurypyle n’a pas pu expliquer la manière dont la poudre doit être utilisée, car il n’est pas initié à ce savoir. Homère complète alors cette lacune en décrivant la gestuelle de Patrocle : « Il jette par-dessus, après l’avoir écrasée dans ses mains (χερσί διατρίψαϛ), une racine amère, qui calme les douleurs »33. L’aède n’indique pas son origine ni sa provenance.

13Ainsi une distinction s’opère entre les médecins que sont Podalire et Machaon, et les guérisseurs que sont Patrocle et Achille, bien que ce dernier n’emploie pas son savoir dans ce poème34. Le vocabulaire fait aussi cette différenciation d’après Jocelyne Peigney qui comprend ιητήρ comme le « guérisseur » et ιητρός comme le « praticien qui soigne sans guérir »35. La différence tient également dans le regard de leurs compagnons. Jean Guillermand propose de considérer « le héros guérisseur grec [comme quelqu’un qui] jette un pont entre la divinité toute puissante et les hommes de l’art agissant à son exemple »36. Il faut donc comprendre que, dans l’Iliade, les médecins n’ont pas le monopole de la guérison et qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir aider un blessé. Les héros se font alors assister par des pairs pour arracher en plein champ de bataille une flèche fichée dans l’épaule37. Au chant V, Diomède illustre ce propos lorsqu’il reçoit sa première blessure à l’épaule38. Seuls deux héros achéens vont se retirer eux-mêmes les armes qui les ont transpercés. Au chant XI, on note de nouveau Diomède qui se retire une flèche du pied39 ; ainsi qu’Ulysse, touché au flanc par une javeline40. La gravité de la situation et un risque plus élevé de mourir semblent motiver ces héros à s’arracher eux-mêmes les armes les ayant blessés, renforçant par conséquent l’image du courageux guerrier. Deux méthodes sont alors dépeintes pour retirer une arme du corps : l’extraction directe en tirant dessus (Diomède, Ulysse, Agamemnon etc.) ou bien l’extraction précédée d’une entaille dans la plaie (Eurypyle).

14Du côté des Troyens, trois héros retirent les armes sur le champ de bataille ou à proximité, mais avec le concours d’un tiers. Au chant V, par exemple, Sarpédon, à qui Pélagon « extrait de la cuisse la pique de frêne »41. Au chant XIII, Déiphobe se fait toucher par Mérion d’une javeline au bras et Hélénos reçoit une lance en pleine main42. Cette différence au niveau des situations participe à glorifier - par cet acte viril - les Achéens et à amoindrir les Troyens43.

15Le corps blessé entraîne un élan de solidarité parmi les valides qui va au-delà du simple acte de déplacement. Il y a des gestes soignants, de « premier secours », à l’image d’Agénor s’occupant d’Hélénos. Ce thème de la solidarité entre soldats se retrouve, par ailleurs, sur des vases, des gemmes ou des frises gréco-romaines44. Néanmoins, le sang qui coule est la seule indication, car aucune description des blessures n’est donnée.

16Cette technique d’extraction, qu’elle soit faite par l’individu seul ou par un tiers, se retrouve dans des sources plus tardives, comme, par exemple, dans une inscription d’Épidaure, datée de la seconde moitié du ive siècle, qui relate le cas d’Euhippos45. Ces sources aident à mieux comprendre les descriptions d’Homère. De plus, elles laissent entrevoir le traitement social et politique qui était réservé aux blessés dans la cité, une fois que ceux-ci étaient redevenus « simple[s] citoyen[s] » - ce que l’Iliade ne permet pas d’aborder, l’action étant concentrée uniquement sur la guerre et les affrontements.

Traités et théories : les blessés de guerre dans des sources d’époque classique et hellénistique

17Les conséquences de la violence guerrière sur les individus et leurs corps ne sont évoquées dans l’Iliade que de manière pudique, légère et sans gravité, notamment aux chants XIV et XIX46. Trois héros, dont le chef de commandement de cette armée, sont décrits comme affaiblis, boitant et fatigués. Cette faiblesse n’est que passagère, car l’un d’entre eux, Ulysse, se porte volontaire pour espionner le camp troyen avec Ajax, et sa blessure n’est même plus évoquée par la suite : il semble avoir guéri subitement47. À l’inverse, les blessés du monde réel décrits et pris en charge par les médecins hippocratiques révèlent des corps en souffrance, agonisants, pour lesquels la guérison, si elle est possible, relève bien souvent du miracle48.

18Les médecins hippocratiques ont relaté différents cas de blessés rencontrés durant leur pratique qui, par ailleurs, suggère encore l’idée du soignant en mouvement et du soigné immobile49. Il y a, par exemple, le cas incertain d’un homme croisé à Larissa : « Un homme fut blessé par une lance large tenue à la main qui l’atteignit par-derrière. La pointe pénétra à une hauteur située en dessous du nombril »50. L’incertitude demeure sur le contexte de cette blessure : est-elle survenue suite à une bagarre ou lors d’une guerre ? Si l’origine est guerrière, Jacques Jouanna suggère qu’elle soit survenue « pendant l’hiver 357-356 avant J.-C., lors du début de l’intervention de Philippe II de Macédoine dans les affaires thessaliennes à l’appel des Aleuades de Larisa »51.

19Ce premier cas de blessure des Épidémies offre des détails sur la gestion des blessés après les affrontements, avec ici une blessure au bas-ventre, endroit tant redouté par les héros, et ses conséquences. Le médecin décrit la réaction du corps face à l’introduction d’un corps étranger : « Plaie livide, gonflée. La pointe s’était enfoncée très avant. Quand il fut blessé, alors la douleur se fit sentir, violente au début, et le ventre gonfla »52. Bien que cela s’exprime de manière indirecte, la voix du blessé est présente avec l’énonciation de la douleur qui « se fit sentir, violente au début »53. De plus, l’auteur indique par la suite qu’« à cet homme il fut donné le lendemain un évacuant par le bas ; il ne sortit qu’un peu de matières sanguinolentes, et l’homme mourut »54. Jacques Jouanna diagnostique dans ce cas une « perforation des intestins et du foie avec hémorragie interne massive et début de péritonite »55.

20La différence de prise en charge et de traitements fournis aux blessés est à noter, bien qu’elle soit évidente, car les sources sont de nature et de but différent56. Chez Homère, il y a la description de la blessure, de l’extraction et - le cas échéant - du soin : les écrits hippocratiques, quant à eux, se concentrent essentiellement sur l’aspect de la blessure, le remède et les résultats. Sur le soin en lui-même, on passe d’une poudre calmante qui apaise la douleur et qui guérit plus ou moins vite la blessure - selon si le blessé est un humain ou un dieu - à un évacuant. Ces deux traitements et ces deux prises en charges sont distincts ; indiquent-ils pour autant une évolution des techniques médicales entre l’époque archaïque et l’époque classique ? Nous ne pouvons que le supposer. Il est important de souligner qu’à l’époque où la médecine hippocratique se pratique, une médecine plus « religieuse » est également sollicitée. Bien que l’historiographie traditionnelle oppose habituellement ces deux pratiques, où l’une est jugée « miraculeuse » et l’autre « rationnelle »57, des malades et des blessés vont aussi au temple d’Épidaure consulter Asclépios afin d’être guéris ou réparés, laissant ainsi imaginer qu’il était possible, pour un patient, de consulter aussi bien le dieu qu’un médecin publique en complément58. La santé est un but commun, partagé entre ces deux pratiques médicales : néanmoins, l’une repose sur l’équilibre des humeurs, tandis que la seconde repose sur le retour de la « complétude » du corps grâce au dieu59.

21De manière générale, ce cas de blessure avec une lance est rare dans les écrits des médecins hippocratiques, car la plupart des blessures de guerre recensées sont produites par des flèches60. La majorité des blessés meurent, peu importe l’arme, mais pas de manière immédiate comme c’est le cas dans l’Iliade. Dans les Épidémies, un autre cas de blessure au ventre (haut du ventre précisément) est mentionné, mais cette fois-ci avec une flèche61. Le même schéma descriptif est suivi et il se retrouve plus globalement dans toutes les fiches hippocratiques.

22Outre les interprétations médicales et les tentatives de diagnostics rétrospectifs ces explications et ces descriptions donnent un aperçu concret de la violence guerrière et de ses conséquences62. Si Homère donne un exemple de la violence sur les corps lors des affrontements dans l’Iliade, les sources postérieures offrent une vision complémentaire et supplémentaire car scientifique. En effet, la violence guerrière ne prend pas seulement place lors de la bataille, mais elle se poursuit pour le blessé évacué entre lui et son corps.

23Pourtant, la mort n’était pas le lot de tous les blessés. Ainsi deux hommes, atteints par une flèche, l’un à l’œil et l’autre à l’aine, ont survécu63. Si le premier cas n’a nécessité qu’une opération chirurgicale d’extraction assez simple, car la blessure était superficielle, le deuxième cas relève de l’exceptionnel : « [Il] fut sauvé de la façon la plus inattendue »64. La surprise des médecins, retranscrite sobrement dans ce passage, est assez rare. Elle est due au fait que la flèche n’a pas été extraite, condition normalement obligatoire pour pouvoir espérer survivre. Le plus étonnant reste aussi que le blessé n’a eu aucune séquelle notoire : « Le blessé ne devint pas boiteux »65. La réponse à ces miracles se trouve peut-être chez Plutarque qui, à sa question « Pourquoi la viande se gâte davantage au clair de lune qu’au soleil», s’appuie sur la réflexion aristotélicienne66 : le bronze a le pouvoir d’absorber l’humidité qui rend la chair putride, il assèche et accélère la cicatrisation contrairement au fer67. Aristote loue dans le bronze « des vertus médicamenteuses », tout en s’interrogeant également sur la différence entre les deux métaux dans la découpe de la chair. Le premier semble la « déchirer », tandis que le deuxième est jugé plus « lisse », ce qui facilitait d’après l’auteur, la guérison68. Les deux miraculés ont-ils eu le bénéfice de cette logique ?

24La remarque du médecin hippocratique sur l’absence d’invalidité du patient n’est pas anodine. Elle souligne qu’il y a bien une conscience des dégâts corporels provoqués par la guerre, et que survivre à une blessure ne signifie pas retrouver sa vie d’avant. Ceci pose la question de la prise en charge des blessés de guerre, de leur place dans la cité et du regard porté sur eux. Cet avant/après de la guerre est notamment abordé dans un discours de Lysias : Pour l’invalide69. Malgré ce titre prometteur, nous n’avons pas beaucoup d’informations sur cet invalide et sur l’origine de son invalidité. Nous savons qu’il travaille dans une boutique sur l’agora d’Athènes au ve siècle et qu’il a besoin de se déplacer dans la ville avec l’aide de deux bâtons, ou bien de monter sur un « cheval d’emprunt »70. Enfin, nous savons qu’il était bénéficiaire d’une aide financière de deux oboles par jour apportée par la cité. Ceci signifie qu’un soldat blessé, mais en capacité suffisante d’utiliser et de mouvoir son corps, se devait de travailler, car la rente de l’État ne devait pas suffire. Néanmoins, on suppose qu’il devait trouver un travail adapté à ses possibilités et dans un endroit où son corps abîmé n’allait pas déranger. On peut également supposer qu’il pouvait recevoir l’aide de sa famille ou de son entourage, comme l’imagine notamment Caroline Husquin pour la période romaine71. Par ailleurs, un invalide était, semble-t-il, limité dans ses fonctions publiques, comme le laisse penser sa question : « Qu’est-ce qui empêche que je prenne part au tirage au sort pour la désignation des archontes […] ? »72. Le corps du citoyen amoindris ou infirme des suites d’une guerre était-il une exception ? Était-ce inscrit dans la loi ? Ou bien était-ce plutôt quelque chose d’entendu de manière implicite par l’avis général ?

25Un homme blessé devient incomplet suite à la perte d’un membre ou d’un sens et, par un effet miroir, ses possibilités en tant que citoyen deviennent elles aussi incomplètes. Mais un « miraculé », dont la blessure est sans conséquences à part une cicatrice, comment était-il considéré ? Était-il perçu comme un modèle, un exemple pour les générations futures, ou alors comme un lâche ? Pouvait-il prétendre à ce poste d’archonte malgré ses cicatrices ? Rien n’est moins sûr ; cependant, ces quelques éléments laissent à supposer qu’après la violence guerrière, le corps blessé devait être confronté à une violence sociale, voire familiale. En effet, le courage de ces soldats, bien que reconnu par la cité, n’enlève pas aux yeux des habitants, la différence de leurs corps.

Conclusion

26La violence guerrière peut se traduire de différentes manières sur les corps, que ce soit par les morts (la manière de mourir et les outrages), les blessés, les armes employées ou par la manière d’aider et de soigner son compagnon. L’andreia - omniprésente dans l’Iliade jusque dans les blessures, les armes utilisées et la partie du corps touché - disparaît sous les explications médicales, juridiques ou scientifiques des périodes classique et hellénistique.

27Dans le poème homérique, ce corps blessé suscite pourtant, et de manière unanime, un élan de solidarité fort entre compagnons de même camp. Cette solidarité passe avant tout par des gestes soignants, de « premier secours » - à l’image d’Agénor bandant Hélènos - et des attitudes, voire des stratégies protectrices, vis-à-vis du blessé, afin de le faire évacuer en toute sécurité. Par ailleurs, ce sont ces gestes et ces attitudes qui soulignent l’idée que les médecins officiels des armées, reconnus comme tels, ne sont pas les seuls à être en capacité de prendre soin des blessés. En outre, ceci pose question : est-ce dans le cadre de la formation militaire initiale que ce savoir et cette pratique ont été appris ou s’agit-il plutôt de réflexes développés durant ces dix années de guerre ?

28Dans ce même registre de prise en charge des blessés, l’immobilité corporelle de ces derniers a été montrée. Une fois que le corps est blessé, il ne bouge plus. En revanche, les aidants et les soignants s’affairent autour de lui. Seuls leurs corps sont décrits en action et en mouvement ; le blessé l’est lorsque son corps est bougé ou conduit par un tiers. Ce rapport à la mobilité n’est pour autant pas spécifique à l’Iliade, puisque cette logique se retrouve dans les traités hippocratiques. Dans la majorité des cas, ce sont les médecins qui vont vers les patients. Ces derniers restent chez eux, la plupart du temps alités. Néanmoins, une distinction dans le soin peut être mentionnée entre le poème et les traités hippocratiques. En effet, une blessure à l’arme blanche chez Homère se soigne essentiellement avec la «poudre calmante » ; alors que dans les traités, le recours aux « évacuants » par prise orale sont privilégiés pour les mêmes blessures. Cette différence peut indiquer une évolution dans la pratique médicale entre l’époque archaïque et classique, mais elle peut être également due à un effet source.

29Bien que les traités hippocratiques aident à la compréhension des blessures décrites chez Homère, des sources telles qu’Aristote, Plutarque ou Lysias permettent également d’intégrer le facteur social et politique. En effet, le corps blessé, bancal et amoindri, de retour dans son contexte de vie civile, dans son quotidien d’avant-guerre, interroge. Il est possible de dire, par exemple, que l’État athénien reconnaît leur bravoure par les deux oboles journalières ; pour autant, ceci n’est qu’une reconnaissance officielle. Qu’en est-il de sa famille, de ses amis ou voisins ? Comment réintégrer pleinement la vie publique avec un corps marqué ou déformé ? Était-ce un obstacle ? Les quelques exemples connus d’après les sources écrites sont d’une aide limitée. Nous pensons notamment à Eschyle, qui après la guerre, est devenu le dramaturge que nous connaissons. Cependant, nous ne savons pas si son corps a gardé des stigmates des affrontements. Si tel était le cas, ils ne devaient pas être visibles de tout le monde. Néanmoins, nous pouvons supposer que la solidarité familiale était de mise, bien que la bienveillance entre citoyen ne soit pas montrée sous son meilleur jour avec le discours de Lysias73.

Sources

30Aristote, Problèmes, I, trad. Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

31Hippocrate, Épidémies V et VII, t. 4, V, trad. Jacques Jouanna, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

32Homère, Iliade, t. 1, Chants I-VI, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2009.

33Homère, Iliade, t. 2, Chants VII-XII, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2011.

34Homère, Iliade, t. 3, Chants XIII-XVIII, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2005.

35Homère, Iliade, t. 4, Chants XIX-XXIV, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1967.

36Lysias, Pour l’invalide, t. 2, trad. Louis Gernet et Marcel Bizos, Paris, Les Belles Lettres, 1926.

37Plutarque, Propos de table, t. 9, trad. François Fuhrmann, Paris, Les Belles Lettres, 1972.

38Épigraphie : IG IV2 1, 121, 95-97.

Études

39Catherine Baroin, « Les cicatrices ou la mémoire du corps » dans Corps romains, dir. P. Moreau, Grenoble, J. Million, 2002, p. 27-46.

40Hélène Castelli, « Coupe cassée, corps défaillant : un récit de « guérison » gravé à Épidaure au ive siècle avant notre ère », dans Les Corps défaillants. Du corps malade, usé, déformé au corps honteux, dir. F. Chauvaud, M.-J. Grihom, Paris, Éditions Imago, 2018, p. 38-39.

41Jean-Christophe Couvenhes, « De disciplina Graecorum : les relations de violences entre les chefs militaires grecs et leurs soldats », dans La violence dans les mondes grec et romain, dir. J.-M. Bertrand, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p.431-454.

42Valérie Delattre, Handicap : quand l’archéologie nous éclaire, Paris, Le Pommier, 2018.

43Yvon Garlan, Guerre et économie en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1999.

44Jean Guillermand, « Les sanctuaires guérisseurs et les origines de la médecine scientifique », dans Archéologie et médecine, VIIe Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire, Antibes, Octobre 1986, Juan les Pins, Éditions APDCA, 1987.

45Caroline Husquin, Penser le corps social en situation à Rome et dans le monde romain : perceptions et représentations de l’atteinte physique du ier siècle avant notre ère au ive siècle de notre ère, thèse de doctorat, Lille, 2016, [thèse non publiée], p. 117-147.

46Jacques Jouanna, « Sur les traces d’Hippocrate de Cos », dans Médecine antique. Cinq études, dir. P. Demont, Amiens, Faculté des Lettres, 1991, p. 7-33.

47Nicole Loraux, « Blessures de virilités », dans Revue française de psychosomatique, 38, 2010/2, p. 157-174.

48Nicole Loraux, « Mourir devant Troie, tomber pour Athènes : de la gloire du héros à l’idée de la cité » dans La mort, les morts dans les sociétés anciennes, dir. G. Gnoli et J.-P. Vernant, London, New York, Cambridge, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Cambridge University Press, 1982, p. 27-43.

49Philippe Mudry, « Les voix de la douleur entre médecins et malades : le témoignage de l’Antiquité », dans Pallas, 88, 2012, p. 15-26.

50Pascal Payen, « Femmes en guerre : peu de mots, des actes ? (Grèce ancienne, viie-ive siècles avant J.-C.) », dans Pallas, 85, 2011, p. 31-41.

51Pascal Payen, Les revers de la guerre, Paris, Belin, 2012

52Jocelyne Peigney, « La blessure de Ménélas et la bossette de mors (Iliade, 141-147) : quelques remarques », dans Troïka. Parcours antiques. Mélanges offerts à Michel Woronoff, dir. S. David et É. Geny, Besançon, Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 2007, vol. 1, p. 101-110.

53Anton Powell, « Les femmes de Sparte (et d’autres cités) en temps de guerre », dans La violence dans les mondes Grec et Romain, dir. J.-M. Bertrand, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 321-335.

54Clarisse Pretre, Philippe Charlier, Maladies humaines, thérapies divines : analyse épigraphique et paléopathologique de textes de guérison grecs, Lille, Presses Universitaire du Septentrion, 2009.

55Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, dir. J.-P. Vernant, Paris, Seuil, 1999.

56Paul Roesch, « Médecins publics dans les cités grecques à l’époque hellénistiques », dans Archéologie et médecine, VIIèmes Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire, Antibes, Octobre 1986, Juan les Pins, Éditions APDCA, 1987.

57Christine F. Salazar, The Treatment of War Wounds in Graeco-Roman Antiquity, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000.

58Christine F. Salazar, « Treating the sick and wounded », dans Warfare in the Classical World, dir. B. Campbell et L. A. Tritle, Oxford, New York, Oxford University Press Collection, 2013, p. 294-310.

59Évelyne Samama, « Bons pour le service » : les invalides au combat dans le monde grec », dans Handicaps et sociétés dans l’Histoire. L’estropié, l’aveugle et le paralytique de l’Antiquité aux temps modernes, dir. F. Collard et É. Samama, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 29-48.

60Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour : soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1989.

61Jean-Pierre Vernant, La mort héroïque chez les Grecs, Nantes, Éditions Pleins Feux, 2001.

Notes

1  Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, dir. J.-P. Vernant, Paris, Seuil, 1999 ; Pascal Payen, Les revers de la guerre, Paris, Belin, 2012 ; Anton Powell, « Les femmes de Sparte (et d’autres cités) en temps de guerre », dans La violence dans les mondes Grec et Romain, dir. J.-M. Bertrand, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 321-335 ; Évelyne Samama, « Bons pour le service : les invalides au combat dans le monde grec », dans Handicaps et sociétés dans l’Histoire. L’estropié, l’aveugle et le paralytique de l’Antiquité aux temps modernes, dir. F. Collard et É. Samama, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 29-48 ; Pascal Payen, « Femmes en guerre : peu de mots, des actes ? (Grèce ancienne, viie-ive siècles avant J.-C.) », dans Pallas, 85, 2011, p. 31-41.

2  On pense notamment à « l’histoire bataille » qui faisait figure d’autorité au xixe siècle dans ce domaine.

3  Jean-Christophe Couvenhes, « De disciplina Graecorum : les relations de violences entre les chefs militaires grecs et leurs soldats », dans La violence dans les mondes grec et romain, dir. J.-M. Bertrand, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, p. 431-454.

4  Nicole Loraux, « Blessures de virilités », dans Revue française de psychosomatique, 38, 2010/2, p. 157-174.

5  Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour : soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1989 ; id., La mort héroïque chez les Grecs, Nantes, Éditions Pleins Feux, 2001 ; Nicole Loraux, « Mourir devant Troie, tomber pour Athènes : de la gloire du héros à l’idée de la cité » dans La mort, les morts dans les sociétés anciennes, dir. G. Gnoli et J.-P. Vernant, Cambridge, Paris et al., Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1982.

6  N. Loraux (art. cit. n. 4), p. 159-160.

7  Ibid., p. 160.

8  Il est possible de mettre en parallèle la pratique romaine, qui était de montrer ses blessures de guerre (sur le torse ou le devant du corps) aux autres, afin de prouver son courage et sa bravoure lorsqu’il y avait une remise en cause. Voir à ce sujet Catherine Baroin, « Les cicatrices ou la mémoire du corps » dans Corps romains, dir. P. Moreau, Grenoble, J. Million, 2002, p. 27-46 ; ou encore la récente thèse de Caroline Husquin, Penser le corps social en situation à Rome et dans le monde romain : perceptions et représentations de l’atteinte physique du ier siècle avant notre ère au ive siècle de notre ère, thèse de doctorat, Lille, 2016, [thèse non publiée], p. 117-147.

9  N. loraux (art. cit. n. 4), p. 165.

10  Homère, Iliade, t. 2, Chants VII-XII, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2011, XI, 369-400. Alexandre/ Pâris touche au pied Diomède : « Ah ! l’archer ! l’insulteur ! l’homme fier de sa mèche ! le beau lorgneur de fille ! ». Il est fait référence à la situation (Alexandre voleur de femme), mais aussi à son statut de combattant montré puéril dans son attitude : « avec un joyeux rire, Alexandre bondit hors de sa cachette et triomphe en ces termes Nous avons également consulté : Id., Iliade, t. 1, Chants I-VI, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2009 ; Id., Iliade, t. 3, Chants XIII-XVIII, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, Paris, 2005 ; Id., Iliade, t. 4, Chants XIX-XXIV, trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1967. Dans les notes suivantes, les mentions des chants de l’Iliade se feront en indiquant uniquement le chant et le vers.

11  V, 303-313, exemple d’une blessure par jet de pierre avec Diomède blessant Énée.

12  Christine F. Salazar, The Treatment of War Wounds in Graeco-Roman Antiquity, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000, p. 9-17.

13  Chaque dieu à son propre camp. Ainsi nous voyons Athéna, Héra, Hermès, Poséidon et Héphaïstos du côté des Achéens, tandis qu’en face d’eux, pour défendre les Troyens, se dressent Apollon, Artémis, Létô, Aphrodite, Arès et Xanthe. Quant à Zeus, il favorise dans un premier temps les Troyens pour finalement faire gagner les Achéens, conférant un peu plus de gloire et d’honneur à ces derniers.

14  Nous ne comptons pas le dieu fleuve Xanthe qui bout sous le feu d’Héphaïstos.

15  V, 330-333 : Mais Diomède, lui, poursuit Cypris d’un bronze impitoyable. Il la sait déesse sans force ; elle n’est pas de ces divinités qui président aux combats humains ; elle n’est ni Athéné, ni Ényô dévastatrice (ὁ δὲ Κύπριν ἐπῴχετο νηλέι χαλκῴ, γινώσκων ὅ τ᾽ἄναλκις ἔην θεός, οὐδὲ θεάων τάων αἵ τ᾽ ἀνδρῶν πόλεμον κάτα κοιρανέουσιν, οὔτ ἄρ᾽ Ἀθηναίη οὔτε πτολίπορθος Ἐνυώ).

16  Par exemple IV, 135-147 : ἐν δ᾽ ἔπεσεζωστῆρι ἀρερότιπικρὸς ὀιστός· διὰ μὲν ἂρ ζωστῆρος ἐλήλατοδαιδαλέοιο, καὶ διὰ θώρηκος πολυδαιδάλου ἠρήρειστο μίτρης θ᾽, ἣν ἐϕόρει ἔρυμα χροός, ἕρκος ἀκόντων, ἥ οἱ πλεῖστον ἔρυτο· διὰ πρὸ δὲ εἴσατοκαὶ τῆς· (La flèche amère vient s’abattre sur le ceinturon ajusté ; elle traverse le ceinturon travaillé ; elle enfonce la cuirasse ouvragée, voire le couvre-ventre qu’on porte sur la peau afin de la défendre et d’en écarter les traits – suprême défense, qu’elle franchit encore. Elle égratigne enfin légèrement la peau même de l’homme. Le sang noir aussitôt coule de la blessure. […] ainsi, Ménélas, se teignent de sang tes nobles cuisses, et tes jambes, et, plus bas encore, tes belles chevilles).

17  Sur vingt-quatre chants, ce n’est qu’au IV, 183-222, qu’un médecin intervient sur le terrain des affrontements, à savoir Machaon pour Ménélas.

18  Nestor à Agamemnon, XIV, 62-63.

19  XII, 387-393. Glaucos est blessé par Teucros alors que celui-ci escalade le mur achéen.

20  Christine F. Salazar (op. cit., n. 12), p. 155, signale qu’Eurypyle est le seul blessé à rentrer au camp à pied, ajoutant de la valeur à son statut de héros et inspirant de la compassion chez Patrocle qui accepte alors de le soigner.

21  XI, 833-836.

22  V, 899-906.

23  Hadès est remonté sur l’Olympe pour recevoir des soins : « Péon sur lui répandit des poudres calmantes (όδυνήφατα φάρμακα), et il put le guérir, parce qu’il n’était pas né mortel ».

24  IV, 211-219.

25  Voir Jocelyne Peigney, « La blessure de Ménélas et la bossette de mors (Iliade 141-147) : quelques remarques » dans Troïka. Parcours antiques. Mélanges offerts à Michel Woronoff, vol. 1, dir. S. David et É. Geny, Besançon, Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 2007, p. 101-110.

26  XI, 823-836.

27  XI, 830-832.

28  Écuyer qui est nommé θεράπων à deux reprises (chants XI, 843 et XV, 401). C’est un cas intéressant car ce personnage joue un rôle d’aide lors des combats, en conduisant le char qui sert notamment à évacuer des blessés, ou comme ici, lorsqu’il sert d’aide médicale et de soutien, aussi bien au soignant qu’au soigné.

29  Ménélas est également caché de la vue de son armée et de ses ennemis grâce aux corps de ses compagnons qui l’encerclent au moment de son opération.

30  On peut mettre ce contraste entre le mouvement et l’immobilité en lien avec le moment de la blessure où lorsque le héros est touché : il devient immobile et ce sont ses compagnons qui s’activent autour de lui pour l’aider à s’échapper.

31  XI, 848.

32  Philippe Mudry, « Les voix de la douleur entre médecins et malades : le témoignage de l’Antiquité », dans Pallas, 88, 2012, p. 15-26.

33  XI, 847.

34  Pour continuer sur le parallèle entre le monde des dieux et celui des humains, Dioné aurait ce statut de soignant qu’a Patrocle.

35  J. Peigney (art. cit. n. 25), p. 104.

36  Jean Guillermand, « Les sanctuaires guérisseurs et les origines de la médecine scientifique », dans Archéologie et médecine, actes des VIIe Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire d’Antibes, Octobre 1986, Juan les Pins, Éditions APDCA, 1987, p. 19.

37  V, 95-134, on peut aussi supposer que le héros « forme » son écuyer sur le terrain en lui expliquant quoi faire, comme Diomède et Sthénélos.

38  V, 109-113.

39  XI, 375-400.

40  XI, 434-458.

41  V, 693-698.

42  XIII, 526-539 et XIII, 593-600.

43  N. Loraux (art. cit. n. 4).

44  La coupe de Sosias, « Achille pansant Patrocle blessé », vie siècle avant J.-C., Altes Museum, Berlin ; Le « sarcophage Fugger » ou « Sarcophage des Amazones », ive siècle avant J.-C., Kunsthistorisches Museum, Vienne ; « Deux guerriers aidant un compagnon blessé », gemme gréco-romaine, British Museum, Londres [Christine. F. Salazar (op. cit., n. 12), p. I-XXVII].

45  IG IV2 1, 121, 95-97.

46  XIV, 27-38 et XIX, 47-53.

47  Nous sommes certainement face à une astuce narrative. En effet, Ulysse le rusé, protégé d’Athéna, est logiquement le héros le plus habilité à mener une entreprise d’espionnage chez les ennemis, sans se faire repérer.

48  En effet, on pense aux nombreux affrontements de la période classique comme les guerres médiques, la répression athénienne envers ses alliés ou la concurrence entre Athènes et Sparte qui, en plus des innombrables morts, ont dû produire de nombreux blessés et infirmes.

49  Paul Roesch, « Médecins publics dans les cités grecques à l’époque hellénistique », dans Archéologie et médecine, VIIèmes Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire, Antibes, Octobre 1986, Juan-les-Pins, Éditions A.P.D.C.A., 1987, p. 57-67.

50  Hippocrate, Épidémies V et VII, t. 4, V, trad. Jacques Jouanna, Paris, Les Belles Lettres, 2000, 20.

51  Ibid., annotation p. 13.

52  Ibid., 20.

53  Ainsi que le remarque Philippe Mudry (art. cit. n. 32), p. 3.

54 Hippocrate (trad. cit. n. 50), 21.

55 Ibid., notice p. 13.

56  Christine F. Salazar, « Treating the sick and wounded », dans Warfare in the Classical World, dir. B. Campbell et L. A. Tritle, Oxford, New York, Oxford University Press Collection, 2013, p. 294-310.

57  Jacques Jouanna, « Sur les traces d’Hippocrate de Cos », dans Médecine antique. Cinq études, éd. P. Demont, Amiens, Faculté des Lettres, 1991, p. 30-31.

58  Helène Castelli, « Coupe cassée, corps défaillant : un récit de « guérison » gravé à Épidaure au ive siècle avant notre ère », dans Les Corps défaillants. Du corps malade, usé, déformé au corps honteux, dir. F. Chauvaud et M.-J. Grihom, Paris, Éditions Imago, 2018, p. 38-39.

59  Ibid. p. 37-38. Nous ajoutons que la pratique vis-à-vis du blessé peut sembler différente, mais que la logique demeure la même. Le blessé se rendant à Épidaure s’endort dans l’abaton afin que le dieu le visite et le soigne pendant son sommeil. À son réveil, il retrouve ce qu’il avait perdu. Que ce soit avec un dieu ou un médecin, le corps du blessé reste passif : l’accent est mis sur la description du geste soignant (acte chirurgical, pose de cataplasme, remède, etc). Seule la réaction « mécanique » du corps est donnée.

60  Ceci crée un nouveau décalage entre le poème de l’aède et les retranscriptions de cas des traités hippocratiques.

61  Hippocrate (trad. cit. n. 50), 98. Le médecin commente d’abord la gravité du cas : « Artistippe fut atteint au ventre par une flèche qui pénétra dans la partie supérieure avec force, dangereusement ». Puis il y a la description de la réaction corporelle face à ce corps étranger : « Le ventre s’enflamma rapidement », et une mention de la douleur du blessé de manière indirecte : « Douleur de ventre terrible ». Enfin, il décrit l’état du patient, les conséquences concrètes et l’évolution jusqu’à la mort : « Il n’évacuait pas par le bas ; il avait la nausée. Il vomissait des matières bilieuses foncées ; chaque fois qu’il vomissait, il paraissait aller mieux, mais peu de temps après, à nouveau les douleurs étaient terribles et son ventre (était) comme dans les iélus (occlusion intestinale) ; chaleurs ; soifs. Dans les sept jours, il mourut. »

62  Par exemple, pour le cas du blessé à la nuque, dans une annotation à sa traduction des Épidémies d’Hippocrate (trad. cit. n. 50, p. 22), J. Jouanna propose d’y voir un cas de tétanos.

63  Hippocrate (trad. cit. n. 50), 49 et 45.

64  Hippocrate (trad. cit. n. 50), 45.

65  Ibid.

66  Plutarque, Propos de table, t. 9, trad. François Fuhrmann, Paris, Les Belles Lettres, 1972, 10.

67  Le cuivre (ou vert de gris) aurait les mêmes vertus, notamment pour les yeux et les cils. On passe donc d’une poudre végétale chez Homère à une poudre minérale chez Plutarque / Aristote, bien que l’effet analgésique de cette poudre minérale semble moins marqué.

68  Aristote, Problèmes, I, trad. Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, 2002, 35.

69  Lysias, Pour l’invalide, t. 2, trad. Louis Gernet et Marcel Bizot, Paris, Les Belles Lettres, 1926, 24.

70  Nous nous appuyons ici sur les remarques de Louis Gernet et Marcel Bizot (trad. cit. n. 69), p. 101-102.

71  Caroline Husquin (op. cit. n. 8), p. 469-472.

72  Lysias (op. cit. n. 69).

73  Bien que ce ne soit pas obligatoirement en contexte militaire, l’archéologie du handicap et la paléopathologie apportent de plus amples informations, notamment sur la solidarité, l’intégration au groupe social et la bienveillance. Voir : Valérie Delattre, Handicap : quand l’archéologie nous éclaire, Paris, Le Pommier, 2018.

Pour citer cet article

Marine Remblière (2019). "Lorsque les corps révèlent la violence guerrière : les blessés de l’Iliade et des traités hippocratiques". Annales de Janua - n°7 | Les Annales | Antiquité.

[En ligne] Publié en ligne le 11 avril 2019.

URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/annalesdejanua/index.php?id=1881

Consulté le 15/10/2019.

A propos des auteurs

Marine Remblière

Statut : Doctorante contractuelle (Université de Poitiers) - Laboratoire : HeRMA EA 3811. - Directeurs de recherche : Yves Lafond, Lydie Bodiou - Titre de la thèse : Le corps à l’épreuve du quotidien en Grèce ancienne du viiie siècle avant J.-C. au ier après J.-C. - Thème de recherche : Histoire grecque ; Histoire du corps ; Quotidien - Contact : marine.rembliere@univ-poitiers.fr

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    Paru dans Annales de Janua - Les Annales | n°7




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Dernière mise à jour : 12 avril 2019

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